Egalité réelle, une réparation de l’esclavage qui ne dit pas son nom?

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par Anne-Laure BERNARD

Le 10 mai 2015, date de commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage dans les anciennes colonies françaises, François Hollande inaugurait à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) le Mémorial ACTe, centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage. Est-ce un hasard si le Président de la République a annoncé ce même jour une future loi sur l’« égalité réelle » en faveur des territoires d’outre-mer ? Le point de vue ici développé se focalise tout particulièrement sur les Antilles.

Une « égalité réelle » pour réparer l’esclavage ?

Lors des commémorations, Victorin Lurel, alors député et Président du Conseil Régional de Guadeloupe, a dit vouloir prendre toute sa part dans le débat sur les réparations. Il a soutenu la venue du Révérend Jesse Jackson, figure du combat des Noirs Américains pour leurs droits civiques. Au Mémorial ACTe, entre meeting politique, office religieux et embrassades avec les séparatistes, Jesse Jackson a déployé sa verve pour exhorter les Guadeloupéens, qu’il désigne comme « son peuple », à exiger des réparations, déchaînant les vivats de la foule et des élus locaux. Un clou qu’il enfoncera au journal de 20h de Guadeloupe 1ère : « Vous ne devez rien à la France, c’est la France qui vous doit ».

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Environ un an plus tard, on retrouve Jesse Jackson aux côtés du Président Hollande et de l’ancienne Garde des Sceaux, Christiane Taubira, à la cérémonie de commémoration du 10 mai à Paris. Il plaide à nouveau pour une politique de réparation en faveur des descendants d’esclaves français qui selon lui sont « libres mais pas égaux ». Ce que la loi Taubira de 2001 « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité » n’a pas obtenu de la représentation nationale, à savoir l’indemnisation au titre du crime, la loi sur l’« égalité réelle » y parviendra-t-elle de manière détournée ?

Dans son pays, les Etats-Unis d’Amérique, Jesse Jackson réclame pour la communauté noire des mesures économiques, sanitaires, éducatives et sociales pour réparer les conséquences de l’esclavage et de la ségrégation. Cette revendication se fonde sur l’idée de « justice réparatrice ». En 2014, sur ce même principe, les pays de la CARICOM ont adressé à la France, au Royaume-Unis et au Pays-Bas une demande officielle de réparations au titre de l’esclavage et de la colonisation, en vue de rattraper leur retard de développement. N’est-ce pas aussi cette voie qu’ont choisie les défenseurs du projet de loi sur l’« égalité réelle », dite « loi sur l’égalité économique » ? A leur tête, le CREFOM n’appelle-t-il pas de ses vœux « un vaste plan d’égalité dans tous les territoires d’outre-mer, afin que ces derniers obtiennent enfin le rattrapage…» économique, social, éducatif, sanitaire, en matière d’infrastructures et de logement ? C’est en tout cas ce que confirme le rapport remis en mars 2016 à Georges Pau-Langevin, Ministre des Outre-Mers, par le député Victorin Lurel qui propose un plan de convergence et un « big-bang » économique, social et fiscal contractualisé avec l’Etat.

« Egalité réelle » pour les Antilles-Guyane et… Haïti l’émancipée

« Quand je viendrai en Haïti, j’acquitterai à mon tour la dette que nous avons ». En 2015, cette phrase de François Hollande enthousiasma l’auditoire du MACTe. On pensa alors que la France, jusqu’ici opposée à des réparations financières, était prête à rendre les 150 millions de francs-or versés par Haïti de 1825 à 1883 – ce fameux emprunt qui obligea l’ex-colonie à s’endetter lourdement auprès des banques françaises et contribua à obérer son avenir. « Certains ont appelé cette exigence la rançon de l’indépendance » a nuancé le Président français. Mais de quelle exigence s’agit-il ? A quoi renvoient ces mots énigmatiques ?

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Dans la Caraïbe francophone, d’aucuns estiment que la France n’a jamais digéré la perte de sa richissime colonie de Saint-Domingue (actuelle Haïti) suite à la révolte des esclaves africains. Or, du point de vue de Paris, l’analyse est différente : La défaite infligée aux troupes de Bonaparte en 1803 a certes été cuisante mais, la 1ère République noire demeure le fruit (inattendu !) de la Révolution française. Mieux : En 1825, sous la Restauration, quand Haïti, victorieuse et ruinée, propose d’indemniser les colons expropriés, la France s’engage à reconnaitre l’existence du nouveau pays en échange de ce remboursement. C’est par cet acte de naissance officiel (garantie de paix et de légitimité) et par lui seul, que l’Etat souverain d’Haïti pût enfin nouer librement des relations internationales politiques et commerciales. Pour les deux parties, respecter cet acte est un devoir. Une exigence. Hollande et ses prédécesseurs le savent : seules la guerre, la diplomatie ou la mansuétude du plus fort peuvent conduire à renégocier un traité dûment signé entre Etats dignes de ce nom.

En termes diplomatique et historique, préserver le prestige et l’honneur des deux nations impose de manœuvrer avec prudence : D’un côté, laisser Haïti aux prises avec une misère dont la France est en partie responsable entacherait l’image de la ‘‘Patrie des droits de l’Homme’’ ; de l’autre, suivre ceux qui exigent qu’on « rende l’argent d’Haïti » laisserait planer un gros doute sur la valeur de l’indépendance du seul pays où, excusez du peu, les esclaves ont non seulement battu l’armée coloniale mais racheté d’eux-mêmes leur liberté aux anciens maîtres. C’est là l’honneur d’Haïti. Vouloir à tout prix refaire l’histoire ne servirait que le prestige d’une France généreuse, repentante et vertueuse, et sous-entendrait qu’en réalité, la victoire des héros Haïtiens, celle de David contre Goliath, n’était que relative (car on n’impose rien au vainqueur d’une bataille). On peut se référer au texte des historiens Marcel Dorigny et François Blancpain figurant dans le rapport Debray pour mieux comprendre cet épineux dossier.

Une « réparation réelle » pour le prestige de la France ?

Mais revenons au Mémorial ACTe, impressionnant monument de 83 Millions d’euros dédié à la mémoire de nos ancêtres victimes ; lieu où fut, rappelons-le, annoncé une future loi sur l’« égalité réelle ». Pour François Hollande, Président de la République Française, son inauguration en grande pompe en présence de Chefs d’Etats de la Caraïbe et de pays Africains était autant un « ACTe » de réparation (et non de contrition !) qu’une splendide occasion de réaffirmer urbi et orbi la grandeur et la droiture morale de son pays. Un exercice qu’il a renouvelé cette année en annonçant la création d’une fondation pour la mémoire de l’esclavage, prémisse à l’édification d’un nouveau mémorial et d’un lieu muséographique dans l’Hexagone. Et de deux !

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Avec la loi Taubira, la France –qui s’enorgueillit d’être la première nation à reconnaitre l’esclavage comme crime contre l’humanité– avoue être une génitrice terrible moralement responsable envers les descendants d’esclaves de ses anciennes colonies. Son devoir d’assistance, et non d’assistanat, vaut donc pour toute sa ‘‘filiation’’ : celle des territoires d’Amérique qui ont choisi de rester dans son giron (décolonisation par l’intégration) ; et dans une moindre mesure pour les citoyens de la République d’Haïti (décolonisation par l’indépendance). Par conséquent, le soutien multiforme contre les séquelles de l’esclavage et le paupérisme du tiers-monde qu’on pourrait aux Antilles appeler « égalité réelle » pourrait prendre pour Haïti le nom de « justice réparatrice ».

Côté guadeloupéen, seuls les indépendantistes ont boudé l’inauguration du mastodonte mémoriel offert par la France. Ainsi, Elie Domota qui qualifie le Mémorial ACTe de « macaquerie » coloniale, ne doute pas que derrière l’ « égalité réelle » se profile la question des réparations. Interviewé par le journal Nouvelles Semaine du 2 octobre 2015, le secrétaire général du syndicat UGTG, leader du LKP (qui, en 2009, dénonçait le scandaleux écart des prix entre la métropole et la Guadeloupe), rejette l’« égalité réelle ». Selon lui, la seule réparation qui vaille ne peut être que financière et adossée à une redistribution des terres des descendants de colons blancs aux descendants d’esclaves noirs. Une position qui est loin de faire l’unanimité aux Antilles, terres de profond métissage. Un autre indépendantiste, Luc Reinette, considéré comme l’initiateur du Mémorial ACTe, martèle que cet édifice n’est qu’un (bon) début ; que « la France doit maintenant nous demander pardon » et quitter la Guadeloupe tout en continuant à nous financer au titre des réparations. Dans le Nouvelles Semaine du 20 mai 2016, l’ex leader de l’ARC rassure sur sa capacité à diriger une Guadeloupe indépendante grâce à un puits financier sans fond qu’alimenterait la Mère Patrie sur une durée minimale de 25 ans. Là encore, le soutien de la population est loin d’être acquis.

Mais bien plus déroutant est de lire dans le même journal la rhétorique indépendantiste reprise par un élu de la République : Interrogé sur les réparations, le sénateur Jacques Gillot répond directement sur l’égalité réelle. Ce partisan de l’autonomie de la Guadeloupe, regrette que l’égalité selon Lurel fixe comme référence la métropole. A son sens, le projet de loi soutenu par l’ex Président de Région est « une négation » de notre identité, un projet assimilationniste qui ne tient pas compte « du caractère particulier de nos territoires ». Cet élu de gauche semble voir une incompatibilité entre identité guadeloupéenne et progrès social à la française. Or, vers quel autre standard sinon celui de la France, celui que nous avons mandaté pour nous représenter au sein de la Nation, voudrait-il que nous tendions ? A en croire son cri patriotique, il nous faudrait renoncer à nos droits pour ne plus être des aliénés assimilés (Adieu donc 40%, minima sociaux, protections sociales, système de soin, retraite, droit du travail, services et équipements publics…). Or, qu’est-ce que l’autonomie sinon nous gérer nous-mêmes au sein de la République Française ? Sérieusement, qui imagine Jacques Gillot jeter son écharpe tricolore aux orties pour brandir le drapeau séparatiste guadeloupéen ?

Conscient que les mots ‘‘autonomie’’ et ‘‘indépendance’’ font figure d’épouvantail pour les Antillais, Jacques Gillot déclare par ailleurs, qu’une politique de réparation doit déboucher sur « un programme d’ ‘‘empowerment’’ au niveau culturel, social et économique ». Le concept d’ ‘‘empowerment’’ fut utilisé aux Etats-Unis par le mouvement des droits civiques dans les années 60. On peut le traduire comme un processus d’appropriation ou de réappropriation de son pouvoir d’agir, qui redonne aux minorités victimes d’inégalités les moyens d’améliorer leurs conditions d’existence. Il s’agit donc d’une logique d’intégration au pays dans lequel on vit et non d’une prise de distance avec une quelconque tutelle coloniale.

En Guadeloupe, l’ ‘‘empowerment’’ aurait consisté pour Jacques Gillot lui-même, puisqu’il en avait la compétence (au sens légal) 14 ans durant en tant que Président du Département, à travailler à ce que tous les Guadeloupéens aient de l’eau à leur robinet toute l’année.

Réparation-séparation ou négociation-intégration ?

L’objectif affiché du projet de loi sur l’égalité réelle est de « repenser le pacte de progrès économique et social » entre la métropole et les Outremers. Or, le lourd financement de monuments mémoriels ne doit pas faire oublier que nos territoires, largement dépendants de l’Etat, voient aujourd’hui leurs ressources menacées sur deux fronts :

  • Le risque de perdre les avantages acquis (sur-rémunération des fonctionnaires, défiscalisation, octroi de mer et autres niches fiscales)
  • Les dotations et les investissements de l’Etat (dotation aux budgets des collectivités locales, LBU…) qui s’amenuisent comme peau de chagrin.

Pour préserver l’unique source d’oxygène de territoires économiquement à bout de souffle, il y a donc urgence à endiguer le désengagement de l’Etat et faire inscrire dans le marbre certaines dispositions dérogatoires –y compris celles régulièrement fustigées par l’Europe ou la Cour des Comptes– voire à anticiper leur inéluctable disparition par des mesures de substitution.

Nous voilà donc aux Antilles devant la quadrature du cercle : Pour réduire son déficit public et respecter des règles du libre-échange imposées par l’Europe et l’OMC, l’Etat français s’éclipse au moment même où nos pays, frappés de chômage endémique, doivent affronter sur le long terme les effets de la mondialisation, de la crise économique et d’une puissante révolution technologique. Comment amener l’Etat, pressé par des instances supranationales, à ne pas se désengager chez nous comme il semble décidé à le faire partout dans l’Hexagone ? Et surtout, comment peser dans cette négociation ?

En rappelant la France, pays des droits de l’Homme, à sa responsabilité ET à ses devoirs !

A ce jeu, notre maître-atout reste l’invocation de la dette morale imprescriptible de l’esclavage. Pour des peuples dont les voix les plus tonitruantes n’ont de cesse de clamer leur désir d’émancipation ou de responsabilité, c’est le seul moyen digne d’obtenir la garantie du maintien des transferts financiers de la France dans nos territoires qu’elle a créés dans la douleur (surtout pour nous, la douleur !).

Dans un contexte où les Etats occidentaux sont très soucieux de leur bonne image, l’irruption de la question des réparations sur la scène internationale est une aubaine pour nos responsables politiques et syndicaux. Bien utilisée par les descendants de victimes, cette carte permettrait le maintien des avantages acquis, et qui sait ? Peut-être même l’amplification des engagements financiers de l’Etat français dans nos territoires… quel que soit leur statut.

Mais alors, pourquoi tant de circonvolutions ? Si notre mal développement est une conséquence de l’esclavage et de la colonisation, s’il s’agit de gommer des inégalités entre territoires français tout en conservant nos privilèges de citoyens français d’outre-mer, pourquoi ne pas appeler un chat « un chat » ? Pourquoi substituer au terme « réparation » celui d’« égalité réelle » ? Puisque Victorin Lurel prend en effet « toute sa part » en soutenant ce projet de loi et si la justice réparatrice est son parti pris, pourquoi le futur texte ne serait-il pas une loi sur les réparations, parachevant ainsi l’œuvre entamée 15 ans plus tôt par la députée Guyanaise, Christiane Taubira qui, soyons honnêtes, reprenait elle-même le flambeau de l’abolitionniste Victor Schœlcher ?

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Une « égalité réelle » politiquement correcte

On l’a vu, la revendication des réparations financières est portée chez nous, en Guadeloupe, par des indépendantistes, certes ultra-minoritaires mais dont la propagande est omniprésente. Ces derniers, à l’instar des pays de la CARICOM se disent prêts à aller devant les plus hautes instances juridiques si la France n’accédait pas à leurs demandes. Dès lors, comment nos élus, dont certains sont membres du Parlement français justement grâce aux luttes et à la volonté d’intégration de plusieurs générations de Guadeloupéens, pourraient-ils participer à cette aventure sans passer pour schizophrènes ? Si l’idée de justice sociale les séduit, celle d’une vengeance à retardement d’une Guadeloupe sous le joug d’une France esclavagiste leur semble forcément anachronique. Nos élus sont aussi conscients de la formidable différence de niveau de vie des Antilles françaises comparativement au reste de la grande et de la petite Caraïbe. On comprend pourquoi le concept d’ « égalité réelle » qui permet d’arriver aux mêmes fins sans passer pour d’éternels quémandeurs leur semble plus séduisant que l’idée conflictuelle de réparations.

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D’ailleurs, les adversaires électoraux de Victorin Lurel et de François Hollande se bornent à dénoncer l’égalité réelle comme une manœuvre électorale pour pêcher des voix ultramarines ou comme un projet assimilationniste. Critiques molles car si d’aventure l’Etat concrétisait les propositions du député Lurel (qui font furieusement penser aux revendications du LKP), nos économies sous perfusion s’en trouveraient forcément requinquées. Débouya pa péché !

Quid de la responsabilité réelle ?

L’« égalité économique réelle » nous est présentée comme une manière de parvenir en 25 ans maximum à un progrès social que la départementalisation n’aurait pas suffisamment accompli.

Pour qui aime son pays, force est d’admettre, même si c’est douloureux, que la conception qu’ont nos élus de la gestion des deniers publics (voir les différents rapports de la Chambre Régionale des Comptes) propulse la Guadeloupe dans le XXIème siècle sans égal accès à l’eau, aux transports publics dignes de ce nom, à une filière de traitement des déchets pérenne. Après 34 ans de décentralisation, on s’achemine toute honte bue, vers une demande auprès de l’Etat tant décrié pour qu’il efface l’ardoise au nom de l’« égalité réelle ».

La question de la responsabilité se pose cruellement lorsque certains de nos représentants, après avoir réclamé et salué un monument à la mémoire de nos ancêtres martyrs, estiment qu’il revient encore à l’Etat d’assumer le fonctionnement et la gestion d’un mémorial qu’ils considèrent désormais comme un boulet. Peut-être un avant-goût de ce qu’il adviendra aux Antilles des équipements et des infrastructures issus de l’ « égalité réelle » ?

La responsabilité devant l’Histoire devrait conduire les défenseurs d’une Guadeloupe indépendante (projet tout à fait respectable en soi) à refuser de demander des réparations au titre de l’esclavage et de la colonisation. En effet, comment justifier une telle demande alors que l’île est toujours (selon ce courant idéologique) sous le joug colonial ? Si donc une partie des nationalistes antillais exige de la France des réparations, sans passer par la case indépendance, c’est qu’ils reconnaissent de facto que la Guadeloupe n’est plus à décoloniser.

De plus, contrairement aux pays de la CARICOM qui demandent réparations à des puissances étrangères, la Guadeloupe, elle, fait plus que jamais partie de son ancienne puissance coloniale. Obtenir une indemnisation reviendrait donc à nous faire payer nous-mêmes nos propres réparations en tant que contribuables et à les faire payer par tous les travailleurs Français. Etre responsable devant l’Ethique c’est refuser de « pwofitasyonner » du combat que mènent les pays pauvres de la Caraïbes pour leur survie, tandis qu’il s’agit pour nous de préserver voire augmenter nos privilèges et notre pouvoir de surconsommation. Qu’y a-t-il de moral à demander à l’Etat français des réparations financières tout en lui réclamant d’assumer notre standing ?

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Esclavage et colonialisme obligent, notre ressentiment historique a fini par nous rendre réticents à affirmer en toute simplicité ‘‘nous sommes Français’’, et pire, honteux de demander comme n’importe quels citoyens Français ce que la France offre de meilleur. Il est devenu d’autant plus difficile de verbaliser cette appartenance chèrement acquise par nos ancêtres, que le ressentiment contre la France est exacerbé par le discours nationaliste. Cette idéologie de la culpabilisation irrigue depuis plus de quarante ans l’ensemble de la pensée politique aux Antilles et interdit toute revendication de nouveaux droits ou de maintien des acquis au nom de la citoyenneté, sous peine d’être taxé d’aliéné-décérébré-assimilé traître à la Guadeloupe. C’est ainsi qu’en 2009, nos nationalistes, eux-mêmes victimes de leur propre logique, ont pu réclamer plus d’Etat et davantage de droits français au nom de… la lutte contre l’Etat colonial esclavagiste.

Etre responsable, c’est aussi admettre que ce défaut de citoyenneté déploré par tous, classe politique et simples électeurs confondus, nous a interdit de tirer tous les bénéfices de la départementalisation, quelles qu’aient pu être les carences de l’Etat, et d’assumer le rôle qui nous incombait dans ce cadre, retardant davantage encore notre développement.

Les souffrances de l’esclavage, bien réelles et aussi terribles furent-elles, ne sauraient justifier le renoncement à la responsabilité, quelle qu’elle soit. Que l’on soit autonomiste, départementaliste ou indépendantiste, chacun constate aujourd’hui que notre pratique d’une citoyenneté où seuls comptent les droits sans les devoirs, a grandement facilité, en pleine mondialisation, le délitement des valeurs fondamentales de notre propre société (famille, travail, solidarité, respect de l’autorité, respect des aînés, mérite, sens de l’honneur…).

Egalité sans citoyenneté réelle ?

A la faveur d’un projet de loi dénommé « Egalité et Citoyenneté », bien distinct de celui sur l’« égalité réelle », Victorin Lurel, résolu à gommer des faits historiques qui font, aujourd’hui, tâche sur le pedigree de la France, a obtenu l’abrogation de l’indemnisation versée aux colons expropriés par Haïti et la France il y a plus de 160 ans. Une victoire qui s’ajoute certes à la liste des réparations symboliques, mais dont on peine à voir le lien avec la citoyenneté française. De plus, en jouant d’une similitude d’intitulé entre loi « Egalité et Citoyenneté » et loi sur « l’égalité réelle », Victorin Lurel a habilement focalisé l’attention médiatique sur les réparations symboliques en attendant d’obtenir, également, des réparations économiques réelles… mais inavouables. Abracadabra !

A bien y regarder, l’action menée en 2009 par le LKP contre la vie chère et les monopoles abusifs et celle conduite par le député Victorin Lurel, la Secrétaire d’Etat Erika Bareigts et le CREFOM de Patrick Karam  au nom de l’« égalité réelle » adressent un message identique à la France : le combat pour les droits et l’intégration à la République, entamé depuis 1848, n’est pas terminé. C’est comme si cette lutte, singulière dans la Caraïbe, avait finalement supplanté la question du développement, comme si elle était devenue notre moteur collectif, une composante essentielle de notre identité. Au plus profond de nous, nous avons chouké cette idée que le progrès social, l’amélioration de nos conditions d’existence, l’avenir de nos enfants ne dépendent nullement de notre propre capacité à créer de la richesse économique, ni de notre génie collectif pour innover et conquérir des marchés mais avant tout de notre volonté persévérante à être aussi Français que les autres tout en sauvegardant certaines singularités.

En tant que partie intégrante de la République Française, les Outremers devraient logiquement bénéficier des mesures du texte « Egalité et Citoyenneté » : un arsenal juridique visant la mixité sociale, l’égalité des chances pour les jeunes et les territoires les plus fragiles de la République et le renforcement de la lutte contre toutes formes de discriminations. Mais il semble que seul le texte sur « l’égalité réelle » puisse nous assurer ce fameux verrouillage des avantages spécifiques dont nous avons parlé plus haut, sans obligation citoyenne de notre part. En l’occurrence, il ne s’agit donc pas pour nos élus de consolider notre citoyenneté, celle des droits ET des devoirs, mais plutôt de garantir nos privilèges de Français, certes, mais « entièrement à part ».

Le véritable projet de loi sur « l’égalité réelle » sera lui, examiné à la rentrée de septembre 2016. Gageons que d’ici là, Victorin Lurel s’activera, sans jamais le dire clairement, à obtenir des réparations concrètes, palpables, de l’esclavage. L’avenir nous dira si avec de telles fondations, qui font fi du contrat de la citoyenneté, l’édifice de l’ « égalité réelle » résistera au temps.

Anne-Laure BERNARD
pour Creoleways