Marcel Manville, Martiniquais doubout, assume aussi son ancêtre béké Dubuc

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En septembre 1988, c’est sur les ondes de la radio RCI, au micro de Mano Loutoby (épaulé par Gérard Dorwling-Carter), que le grand avocat Marcel Manville rendait hommage à ses parents, des gens combatifs, fiers, industrieux et amoureux de leur île, la Martinique.

Au cours de cette interview, feu Marcel Manville (1922-1998), cofondateur du PKLS (Parti communiste pour l’indépendance et le socialisme), a regretté que, de nos jours, certains renient leurs origines modestes, voire leur couleur noire, dès qu’ils accèdent à la classe moyenne ou à la petite bourgeoisie. Passant allègrement du français au créole, Maître Manville dit toute son admiration pour son père autodidacte et clame son amour pour sa mère, la talentueuse Elvire. Le passage qui nous intéresse, histoire et créolité oblige, est celui où l’avocat martiniquais reconnaît comme son ancêtre, le colon et flibustier béké Dubuc, avec un étonnant mélange d’embarras et de fierté. Un aïeul qu’il partage, selon ses dires, avec un certain Camille Darsières.

Marcel Manville : Manman mwen désandan Dubuc, vakabon-an… Mais oui ! Sé konsa lavi yé. Ironie de l’histoire… Parce que gran-manman mwen sété on « trois-quart béké » (du côté de manman maternelle). Ou wè pòtré manman mwen la ? Ou vwè i près blan ? Enfin, i pa blan…

Mano : Sé on milatrès…

Marcel Manville : Gran-manman’y té ankò pli blan. Et arrière gran-manman mwen té kouché épi Dubuc. Parce que Dubuc sété on flibustier, c’est-à-dire, i té ka fè bato koulé – sété an négriyé… Mais, ou sav, la chair est faible, l’esprit est prompt…

Dans cette dernière phrase l’embarras est perceptible. Il n’est pas question ici d’une relation dominant-dominé, de maître à esclave, dans laquelle la femme noire ne pouvait que se plier au désir violent de l’homme blanc. Ce maître de la parole et de l’émotion qu’était Marcel Manville ne résiste pas à l’envie de révéler aux auditeurs de RCI un détail qui tend à confirmer des liens forts entre deux personnes de « races » différentes en plein esclavage racialisé. Rappelons qu’à l’époque dont parle l’orateur, le Code Noir est censé mettre un frein à la multiplication de rejetons métis qui constituaient une menace pour les fondations même du système colonial esclavagiste aux Antilles. Evoquant un testament du béké Dubuc retrouvé par un oncle maternel, Maître Manville poursuit :

Marcel Manville : An 1908, yo dékouvè an « codicille », c’est-à-dire on bout d’un testament… Et Dubuc – i té on isalop mais… quand même… i té fè an yich… kon yo ka di’w vulgairement euh… on yich euh… yo ka di sa…

Mano : On yich kòn, hein… on bata !

Marcel Manville : Yo ka di « yich koké-jété ». Yo té ka di sa à l’époque. Yo pa’a palé konsa actuellement, hein ! C’est-à-dire an yich euh, de…

Mano : On yich kòn !

Marcel Manville : On yich kòn… Eh bien… I lésé quelques louis d’or ba lafanmi ALTORNE. Et alors, assez bizarrement, on lòt lorijin fanmi Dubuc, c’est Darsières. Maître Darsières !

Mano : Ha bon !!!

Marcel Manville : Bâtonnier Darsières… Bâtonnier Darsières, président du Conseil Régional ! Parce que la famille Darsières d’origine trinitéenne. Et il semble que dans les archives, ni dé [deux] fanmi nwè yo touvé dans la descendance de Dubuc, c’est les ALTORNE et puis fanmi DARSIERES, m’enfin… voilà !

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Avec le sourire très audible de celui qui ne boude pas son plaisir, Marcel Manville confirme son propos face à un interviewer un peu décontenancé :

Mano : Mwen ka rann mwen kont euh… ou chèché sé yich-li é sé sa ???

Marcel Manville : Oui !

Mano : I kité lò ba yo ???

Marcel Manville : Oui ! I té kité lò ba yo. Ce qui fait que gran-manman mwen té peu instalé kò’y comme pâtissière. I té ka fè bonbon [gâteaux créoles], dé kalté bonbon ! Yo pa’a fè bonbon actuellement, hein ! Yo té ka kriyé’y « Man Moussoune » !

En 1992 Marcel Manville, qui combattit le nazisme puis le colonialisme avec son ami Frantz Fanon, évoquera la nécessité d’une « Reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité » ainsi que de « Réparations » de l’esclavage. Neuf ans plus tard, le Parlement français votera la loi dite Taubira (Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité).

Cet extrait, éclairant à plus d’un titre, retiendra sans doute l’attention de tous ceux que la question complexe des réparations de l’esclavage intéresse, qu’on la considère comme fondamentale ou non. Pour en savoir plus sur Marcel Manville, c’est ICI.

Heidi Yossa (Creoleways)

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