«Héroïsme et victimisation» de Jean-Marie Apostolidès : Une lecture de la France du temps présent

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Et si notre civilisation s’était construite sur la contradiction entre deux pôles, l’un barbare, l’autre chrétien ? La violence et la pitié. D’un côté, une culture de l’héroïsme, qui s’affirme au XVIIe avec l’absolutisme royal et se maintient, vaille que vaille, jusqu’au milieu du XXe siècle. De l’autre, une culture de la victimisation, qui domine aujourd’hui. En effet, après la catastrophe de la Shoah, et surtout après la révolte, en 1968, des baby-boomers contre le patriarcat, la culture héroïque ne cesse de céder du terrain.

Puisant ses outils aussi bien dans l’histoire littéraire que dans l’anthropologie culturelle, Jean-Marie Apostolidès offre une saisissante histoire de la sensibilité en Occident. Il ouvre la réflexion sur l’aujourd’hui, alors que se construit une société nouvelle, fraternelle et multiculturelle. Une société où les hiérarchies anciennes ont fait place à la simulation et aux interactions entre communautés. Pour le pire parfois, mais aussi pour le meilleur.

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Héroïsme et victimisation : Une histoire de la sensibilité

Critique par Jean-Claude BESIDA

Mai 68 a démoli la culture héroïque, reste la valorisation des victimes. Tel est le constat de Jean-Marie Apostolidès dans son essai Héroïsme et victimisation.

Jean-Marie Apostolidès fait partie de ces chercheurs français dont la carrière s’est épanouie dans les universités américaines de Harvard et Stanford, où il enseigne au département de littérature. Son essai, Héroïsme et victimisation, publié initialement en 2003, est passé inaperçu, ce qui est bien dommage.

Car, malgré des aspects discutables, son propos donne d’efficaces clés pour comprendre le moment que vit la société française aujourd’hui. On peut résumer sa thèse : les deux sources de la culture française sont la source barbare qui privilégie la figure du héros et la source d’origine chrétienne qui valorise la victime.

La force de l’auteur est de mêler l’enracinement américain (d’où sa connaissance intime des mécanismes du multiculturalisme) et l’expertise littéraire. Pour lui, l’histoire de la culture en France est une perpétuelle tension entre ces deux pôles, le héros guerrier ou le saint renonçant au monde.

Or, au XXe siècle, le modèle cesse de fonctionner. Il voit trois moments à cette déchéance : la guerre de 1914, la défaite de 1940, Mai 68.

En 1914, la culture est saturée d’héroïsme. Il est inspiré par la chevalerie pour son incarnation aristocratique et par l’épopée révolutionnaire impériale pour son incarnation populaire les deux facettes sont symbolisées par le capitaine de Boïeldieu et le lieutenant Maréchal de La Grande Illusion. Mais la Grande Guerre érode le goût pour l’héroïsme : il n’y a pas de Jünger français.

Dans l’entre-deux-guerres, l’idéal héroïque est péniblement ressuscité dans la vie publique, mais le cœur n’y est plus. Quant à la défaite de 1940, elle broie une deuxième fois cette culture. Aussi bien le maréchal Pétain que le général de Gaulle joueront sur le ressort héroïque mais l’évidence brutale de la sujétion pour le premier, celle du rétrécissement de la plus grande France pour le deuxième seront sans pitié. Ces tentatives épiques se solderont, dans la génération qui suit, par le tournant de 1968. Car pour l’auteur, Mai 68, c’est d’abord la démolition cruelle, par une jeunesse ironique, de pères qui se réclament d’une culture héroïque, alors qu’ils sont soit des médiocres, soit des vaincus. Depuis, la culture est marquée par ce triomphe-là.

Et nous sommes toujours, selon l’auteur, dans l’effacement presque total de la figure héroïque, remplacée par l’exaltation victimaire multiculturaliste, changement profond qui correspond au moment où l’échelle communautaire pertinente n’est plus la nation (même si ses cadres vidés de leur substance en demeurent), mais sa propre fratrie minoritaire de référence black, beur, etc. (la sous-culture gay offrant aux garçons sans étiquette particulière la possibilité de se réfugier dans un groupe victimaire culturellement valorisant). Toutes communautés qui ont naturellement besoin d’un ennemi infantile commun pour fonctionner : le « raciste ». Celui-ci remplit dans la société contemporaine le même rôle que le diable au Moyen Âge : dénoncé par tous et évidemment insaisissable.

Voilà ce que l’auteur appelle le passage de la société patriarcale à la « société fraternelle ». Un morcellement sans pères, mais pas sans repères. Au contraire, chaque communauté cultive soigneusement ses rites, ses plaintes, ses codes, sa mémoire spécifique et devient une niche, un segment de marché. Inutile de dire que cette fragmentation est parfaitement adaptée au capitalisme mondialisé.

Comme souvent avec ce genre d’ouvrages, Héroïsme et victimisation manque de nuances. Un risque inhérent à ce que les Américains appellent les theories of everything : à force d’avoir une clé de compréhension pour tout, on risque de transformer le réel en trou de serrure. Plus ennuyeux, sa vision du christianisme comme pur refus de l’héroïsme et exaltation univoque de la victime semble caricaturale. On bascule même à l’occasion dans l’inexact lorsqu’il affirme que l’Église moderne a abandonné l’héroïcité des vertus comme critère de la sainteté. Mais enfin, l’essai est ambitieux, ce qui n’est pas fréquent.

Jean-Claude Bésida

Extrait du livre

Impuissante génération candide

« En refusant d’assumer le rôle du père, les baby-boomers ne se sont pas seulement assuré le pouvoir sans l’autorité ; ils ont également coupé l’herbe sous le pied de la génération candide, l’empêchant de se révolter, c’est-à-dire lui interdisant implicitement de prendre leur place. […]

Par l’école, les valeurs de la victimisation sont transmises, discutées, valorisées. Bref, la génération candide a réalisé passivement le rêve de ses parents. Mais cette docilité de surface fait problème, car elle s’accompagne d’une fragilité psychologique se traduisant souvent par un sentiment d’impuissance à modifier le cours des choses. La génération candide se tient dans la dimension de la mémoire car l’Histoire lui fait peur. »

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Héroïsme et victimisation : Une histoire de la sensibilité
Auteur : Jean-Marie Apostolidès
Editeur : Cerf
Collection : L’histoire à vif
Nombre de pages : 385

Jean-Marie Apostolidès est professeur de littérature française et d’études théâtrales à l’Université de Stanford (Californie). Il est l’auteur de plusieurs livres très influents dans le domaine de l’histoire culturelle, dont Le Roi-Machine (Minuit), Le Prince sacrifié (Minuit), Cyrano, qui fut tout et qui ne fut rien (Les Impressions Nouvelles), Les Métamorphoses de Tintin (Flammarion, Champs), Tombeaux de Guy Debord (Flammarion, Champs), Ivan Chtcheglov, profil perdu (Allia) et Héroïsme et victimisation (Éditions du Cerf). On lui doit également un roman à caractère historique et autobiographique publié en août 2008 aux Impressions Nouvelles, L’Audience.