Romana vs indépendantistes – Frantz Succab dénonce de douteux amalgames

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ASSEZ JOUÉ !

par Frantz SUCCAB

Il y a des amalgames qui ne respirent pas l’honnêteté intellectuelle ou, en tout cas, pas la moindre ouverture de la pensée.

Dans Creoleways, un certain Francis Rodgers, que je n’ai pas l’honneur de connaître, cherche absolument à mettre de l’huile sur un feu qui couverait entre M. Serge Romana et « la mouvance indépendantiste » en général, qui « ne [le] porte pas dans son cœur ». Tout simplement parce que la question du traitement mémoriel de l’esclavage fait débat et que l’un et les autres y mettent le cœur qu’ils ont. Il me semble que le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agit pas d’un jeu de société entre gens de bonne composition. Cela concerne sinon des peuples, du moins des millions de gens sur Terre.

En cela, réduire Serge Romana au rang de « victime » de la colère indépendantiste, revient non seulement à vouloir le protéger pour ses positions actuelles, ce qu’il ne souhaite pas, mais encore, à faire croire à une levée de bouclier de tous les indépendantistes de nos parages pour « refaire le match »… Quel match ? Si tant est que la traite, l’esclavage, les abolitions et les luttes émancipatrices en furent. Pourquoi être en désaccord relatif avec le projet porté par Romana et d’autres vous rangerait forcément dans la mouvance indépendantiste ?

Faut-il en rester au point de vue des « victimes » ou, à l’inverse, à celui des « bourreaux » dans la logique absolue de la réparation d’un crime contre l’humanité ? N’y aurait-t-il pas,  au-delà, le point de vue toujours actuel et plus global de l’émancipation des peuples colonisés ?

C’est ce dernier point de vue qui est le mien.

Non, être « indépendantiste » n’est pas une maladie, encore moins une maladie honteuse. Quand bien même notre pays, la Guadeloupe, resterait éternellement dépendant, j’aurais eu l’honneur au cours de mon passage dans la vie de m’être battu parmi d’autres, avec mes modestes moyens, pour qu’il en soit autrement. Je crois d’ailleurs que Serge Romana tire encore au fond de lui quelque fierté d’en avoir été, du moins je le souhaite. J’ose simplement penser qu’il se trompe aujourd’hui de combat, sans le haïr jamais pour autant. Ni lui ni ceux qui l’accompagnent.

Tout point de vue manichéen sur le débat politique, autour du passé aussi bien que de l’avenir, est stérilisant. « Si tu n’es pas totalement avec moi, tu es contre moi »… On ne va pas très loin en raisonnant ainsi. Un exemple : Francis Rodgers me présente comme « indépendantiste », là il ne se trompe pas. Il ajoute cependant cette petite touche au tableau en disant que j’officie «au journal pro Ary Chalus Le Motphrasé ». Voyez le syllogisme ! Puisque Le Motphrasé a mené une impitoyable lutte d’idée contre l’assimilationnisme façon Lurel et les relents nauséabonds de sa campagne « anti-tinèg », il est forcément, et définitivement pro-Ary Chalus. Le syllogisme serait complet s’il conduisait à dire qu’Ary Chalus est devenu indépendantiste. Mais voilà, notre Rodgers se garde bien de franchir le pas.

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Il ne lui reste plus qu’à faire preuve de plus d’intelligence politique. Si les mots ont encore un sens, on dirait qu’un point de vue « indépendantiste » part d’une situation caractérisée (à tort ou à raison) comme « coloniale » pour s’ouvrir à une perspective d’émancipation nationale. Par conséquent, tout progrès, tout changement positif est mesuré à cette aune. Est-ce être pro-Ary Chalus que de raisonner ainsi ? Absolument pas. Ary Chalus le sait, libre qu’il est de profiter ou non de notre regard critique et des pistes qu’il offre. Dans cette affaire, toutmoun gran. On récolte ce qu’on sème, du pire ou du meilleur.

Frantz SUCCAB