Mondialisation : Jacky Dahomay et le triptyque «business, morale et realpolitik»

Le néomercantilisme stade suprême du néolibéralisme

par Jacky DAHOMAY

C’est un  Hollande heureux qui est apparu lors d’une émission télévisée retransmettant son discours tenu le mardi 26 avril devant les dirigeants de DCNS. La France en effet venait d’obtenir un contrat de 34 milliards d’euros avec l’Australie pour une vente de 12 sous-marins. Ce n’est pas souvent que le président qui se veut « normal » exprime un tel bonheur. On l’avait toutefois vu quand, suite à l’intervention française au Mali, il déclara : « ce fut le plus beau jour de ma vie » ! Certes, François Hollande a manifesté du contentement après la publication des chiffres révélant une baisse du chômage et une légère reprise de la croissance, mais ce fut une satisfaction mesurée.

Le discours du 26 avril du chef de l’Etat fut bien accueilli par l’essentiel de la classe politique et de l’opinion publique relayée par les médias dont un certain nombre d’entre eux appartiennent à des marchands d’armes comme Dassault et Lagardère. On peut le  comprendre : face au marasme de l’industrie française, l’industrie de l’armement est florissante en France, ce qui crée de l’emploi. Il y a de quoi être satisfait dans une France où l’économie donne peu de satisfaction. La performance française en ce domaine est d’ailleurs incontestable. Le gouvernement socialiste en 2015 a battu tous les records dans la vente d’armes qui atteint cette année-là 17 milliards d’euros avec essentiellement l’Egypte, l’Arabie Saoudite et d’autres pays arabes.

Le problème est qu’il y a là des risques de violation des droits critiquée par les Nations Unies et les instances européennes des droits. Le Parlement européen a même voté une résolution appelant au boycott des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite, accusée de commettre des crimes de guerre au Yémen. Quant à l’Australie, elle est le pays développant une politique des  plus féroces contre les immigrés, suivi récemment par l’Autriche, en contradiction avec le droit international. De surcroit, le commerce des armes qui range la France en deuxième position avec la Russie après les Etats-Unis au plan mondial requiert, pour son développement, la multiplication des conflits mondiaux. La France, pays dit des droits de l’homme, n’a donc aucun intérêt à œuvrer pour la paix. C’est la guerre qui nourrit son industrie la plus florissante. La diplomatie française sous Hollande se réduit bien souvent à ce commerce des armes. Dans un article paru dans Médiapart, Pierre Pluchot indique que l’ONG Saferworld accuse les exportations d’armes de la France vers l’Arabie Saoudite d’illégales et accuse la France d’être « le moteur de cette nouvelle tendance qui consiste à ignorer les droits de l’homme pour ne privilégier que l’aspect économique ».

Comment penser, chez les  socialistes français au pouvoir qui donnent déjà beaucoup à penser, cette « nouvelle tendance » ? Difficile ! C’est comme si nous étions là face à ce que depuis  Hegel on nomme « la ruse de la raison » : la raison dans l’histoire utilise son autre pour arriver à ses fins. Pourrait-on dire que la raison néolibérale utilise son autre, les politiques socialistes en l’occurrence, pour atteindre ses buts. Ce ne serait pas d’ailleurs une première dans l’histoire. C’est comme si cette « nouvelle tendance », profondément ultra-libérale, ne pouvait pas se déployer totalement sous la droite, malgré les efforts de Sarkozy, et trouvait chez Hollande et Valls des représentants plus efficaces. Mais en quoi réside leur « efficacité » ? Nous avançons l’hypothèse que c’est essentiellement dans l’élaboration progressive d’une rationalité et d’une stratégie économico-politique avec la pensée d’une nouvelle gouvernementalité qui accepte mal des limitations juridiques extérieures au profit de dispositifs de gouvernement. Ceci entraîne, dans le but d’une légitimation collective, une insistance sur la question identitaire chère à Valls, l’abandon d’une identité républicaine au profit d’une identité de type nationaliste, avec le soutien d’intellectuels venus de la gauche et ayant rallié le camp des néoconservateurs.

Ce qui nous a le plus frappé dans le discours de Hollande sur les ventes d’armes, c’est l’invitation qu’il a faite aux Français d’être fiers de la tradition des arsenaux de la France et il a fait référence à Richelieu et à Colbert. Il faut savoir en effet que c’est Colbert qui le premier a mis en place des chantiers navals de grande envergure. La taille de la flotte armée française  est passée d’une vingtaine de bateaux usés à plus de 200, faisant ainsi de la France l’une des plus grandes puissances maritime de l’époque. Soit. Mais on ne comprend pas très bien pourquoi les Français d’aujourd’hui devraient s’en réjouir ni non plus pourquoi insister sur cette filiation militaire impériale avec le siècle de Louis XIV. Est-ce une manière de remonter le moral des Français en réveillant une sorte d’impensé impérial qui a toujours taraudé l’identité républicaine française ? On a vraiment du mal à comprendre qu’un président socialiste fasse l’éloge de Colbert et de sa politique militaire. Si cela nous révulse, ce n’est pas seulement parce que pour nous le nom de Colbert évoque le tristement célèbre Code noir, réglementant l’esclavage. C’est aussi parce que c’est à partir de ce moment que la France s’engage dans des aventures coloniales intenses, notamment aux Amériques, avec la création des grandes compagnies notamment de la Compagnie des Indes occidentales.

Mais plus fondamentalement : c’est avec Colbert que se développe résolument l’une des premières théories – quoique encore très empirique- du capitalisme : le mercantilisme. Y a-t-il eu de la part de François Hollande la volonté consciente ou inconsciente de faire un certain éloge de ce mercantilisme ? Cela peut paraître absurde tant la distance qui sépare notre époque de la situation historique du XVII° est grande. Ne sommes-nous pas en train de faire au président de la république un faux procès ? Ne faudrait-il pas donc arrêter de faire une comparaison entre la vente d’armes actuelle de la France avec le mercantilisme du passé,  l’économie politique ayant totalement évolué depuis ces temps révolus, le capitalisme  ayant atteint aujourd’hui son stade néolibéral ?

Pourtant, c’est le discours de François Hollande lui-même qui fait le lien. Ensuite il ne faut pas  négliger le fait que certains économistes contemporains affirment que l’on est en train d’évoluer en ce moment d’un néolibéralisme qui affaiblissait le rôle des Etats vers un néomercantilisme. Selon certains analystes, dans le contexte de la mondialisation, le néomercantilisme invoque le concept de « compétition mondiale », voire de « guerre économique » entre les nations. Selon ce concept, la protection des entreprises nationales et le soutien à leur compétitivité sur les marchés mondiaux sont nécessaires parce que profitables à l’économie nationale. Dans cette logique néo-mercantile, les Etats cherchent aujourd’hui à promouvoir leurs intérêts économiques et ceux de leurs grandes entreprises en usant de tous leurs moyens : diplomatie, renseignement, alliances militaires, etc. pour obtenir des contrats, les grandes entreprises  nationales ne pouvant y arriver  toutes seules. D’une certaine manière Il s’agit donc d’une mise à l’ écart des principes de l’OMC et de la multiplication d’accords bilatéraux. Le refus de livrer au public et même aux parlementaires les détails des discussions sur le Traité Atlantique, comme s’il s’agissait de secrets militaires, est révélateur à ce sujet. On entre donc dans une nouvelle guerre économique, sur fond de raréfaction des ressources mondiales et, de l’Etat providence on passe à l’Etat compétitif. Ainsi, on opère une mise à l’écart de l’intérêt commun et du droit public au profit d’une nouvelle forme de gouvernementalité. Il est donc tout à fait normal que François Hollande se sente heureux chaque fois qu’il revêt les habits de chef de guerre. On comprend donc mieux le sens profond du discours de Hollande du 26 avril. La France étant affaiblie sur de nombreux points notamment avec la montée de puissances émergentes, le président de la république multiplie les interventions extérieures afin d’afficher une certaine grandeur.

En somme, le sens ultime –si on peut parler ainsi- du gouvernement Hollande/Valls est d’assumer pleinement cette nouvelle tendance du néolibéralisme, le néomercantilisme ce qui sans doute marque une évolution notable de la V° République. C’est dans ce contexte qu’il faut placer la multiplication de la vente d’armes par la France ces quatre dernières années. Mais en quoi consiste cette nouvelle gouvernementalité ? Pour le comprendre, il faut revenir à l’époque du mercantilisme sous Louis XIV et Colbert. Comme nous l’avions écrit dans des articles précédents (voir notre blog sur Médiapart), c’est avec le Roi Soleil qu’on rompt avec une problématique du pouvoir connaissant des limites extérieures, à une autre ne connaissant de limitation qu’intérieures selon des dispositifs de bonne gouvernance. Ces limites extérieures étaient sans doute de nature religieuse mais aussi de nature juridique avec les premières théorisations des droits de l’homme et aussi de la monarchie républicaine. Louis XIV met fin à tout cela en engageant des politiques impériales de grande intensité. Or, c’est cette problématique des limitations externes que reprend en quelque sorte en la modernisant Manuel Valls avec son « Pas de juridisme, bâtissons des dispositifs efficaces » ou encore « Pas de grandes valeurs » et enfin déclarant récemment aux journalistes que la gauche a du mal à évoluer subissant encore trop le poids de contraintes morales. Notons aussi que c’est parce qu’il a totalement conscience de cette mise à l’écart des grandes valeurs que le Pape François tente de remplir le vide moral ainsi créé, par des prises de positions sur l’actualité dont on peut souligner la pertinence malgré notre athéisme. Ce Pape d’origine argentine, qui fut dans sa jeunesse comme nous amoureux du tango, nous invite à sortir de la xénophobie et des identités essentialisées, nous rappelle en quelque sorte que nos identités sont rhizomiques comme l’ont développé Deleuze, Glissant et Chamoiseau et surtout nous renvoie à notre finitude, à nous tous pour autant que nous ne sommes que de pauvres voyageurs en ce monde.

Plus généralement, comme l’a écrit Hélène Bras dans son blog sur Médiapart : « Si l’Etat est traditionnellement le siège de la fabrique du Droit, force est de constater que gouvernement actuel en fait plutôt celui de la faillite du Droit. Depuis son arrivée au pouvoir, la majorité actuelle a connu un nombre très important d’annulations juridictionnelles, d’invalidations ou de déclarations  d’inconstitutionnalité, à tel point d’ailleurs que même le Président du Conseil constitutionnel a dû lui rappeler les exigences d’un Etat de Droit à propos notamment des Lois de finances régulièrement censurées ».  Et elle donne d’autres exemples : « Aux titres des exemples les plus baroques et les plus inouïs, on citera la tentative improbable de déchéance de la nationalité par une révision de la Constitution là ou une modification du Code Civil suffisait, l’annonce d’un référendum à Notre-Dame des Landes qu’aucune règle de fonctionnement ne prévoit ou n’autorise….ou l’annonce par le chef du Gouvernement, au moyen d’une simple déclaration, que l’impôt dû au titre des terrains devenus constructibles fera l’objet d’une ristourne, comme si une annonce radiophonique avait une valeur supérieure aux Lois de Finances votées par le Parlement… le 1° Ministre sape sans vergogne et sans même s’en rende compte, un des fondements du régime parlementaire institué en 1789,et ce par un simple communiqué de presse».

Hélène Bras voit là un amateurisme, une absence de culture juridique, de l’imprévoyance et de la fébrilité. Mais est-ce  ainsi  qu’il faut penser les choses ? Ces lacunes, souvent incontestables, de la part des dirigeants de l’Etat, expriment-elles une défaillance gouvernementale ou au contraire ne sont-elles pas le signe structural de cette nouvelle gouvernance néo-mercantile dont nous parlons et qui requiert nécessairement une fermeture culturelle? L’ironie de l’histoire est que le libéral Adam Smith, au nom de certaines grandes valeurs, de « sentiments moraux », s’était opposé à l’idéologie mercantile quand Valls au contraire nous convie en quelque sorte à mettre ces grandes valeurs au placard. Impératif néo-mercantile oblige. Ce n’est pas tant que la législation en vigueur soit totalement ignorée mais  surtout que la dimension symbolique des lois et des institutions sont en réalité niées ou doivent se  soumettre à ces nouvelles problématiques gouvernementales, ce qui entraîne des pratiques politiques professionnalisées  n’obéissant qu’a la seule raison calculatrice, instrumentale et mercantile. Cela produit un décalage entre les institutions et la société réelle. Mais plus  fondamentalement, au-delà des lois positives ou constitutionnelles, c’est la vacance des Droits que l’homme qui est affirmée. Il en est ainsi dans la loi travail de Khomry/Valls. Le préambule qui condense toute la philosophie de cette loi affirme sans vergogne dans son article 1 que les Droits de l’homme peuvent être limités par la « bonne marche des entreprises ». Tout est dit !

Au total, le gouvernement socialiste tente de construire une gouvernementalité à l’opposé de la philosophie des Lumières et des droits de l’homme. Jaurès est de nouveau trahi, une deuxième fois assassiné. La dé-symbolisation généralisée des grandes valeurs de la République nous renvoie à ce que Macron, suivi en ce sens par les médias, appelle le « réel ». Si comme le dit Jacques Lacan dans un de ses séminaires, le réel est ce qui échappe à toute tentative de formalisation, le réel de Macron procède bien d’une réduction des valeurs transcendantales, mais cette réduction n’est que l’enfermement dans une idéologie à laquelle on veut nous faire croire qu’il n’existerait aucune alternative. Le « réel » de Macron, repris en chœur par les médias, n’est en vérité qu’une triste réalité, celle de ces temps obscurs néolibéraux, qui remplace le bonheur qui fut une idée neuve en 1789 par une plate obsession du « bien-être » obéissant à des logiques marchandes, qui nous plonge dans une nuit dont nous avons du mal à sortir, qui traîne à donner la place à une aube nouvelle et qui peut entraîner certains jeunes dans le désespoir de la violence.

Cette dé-symbolisation généralisée des institutions et des principes républicains (visible dans la déchéance de l’école républicaine française) lesquels permettaient à l’expérience et à l’identification collective de se constituer tant bien que mal, produit des dérives identitaires de toutes sortes, potentiellement ou effectivement mortifères. Le plus affligeant est de constater que ceux-là mêmes qui se revendiquent d’une tradition républicaine dont le chef de file est Chevènement, ne cessent de verser dans une identité de type nationaliste. Ce dernier a déclaré sur les ondes qu’il fallait défendre la déchéance de la nationalité contre ceux qu’il a appelé les « droits de l’hommistes » ! Enfin, au stade suprême du néolibéralisme qui se veut néo-mercantile, la France avec ses ventes d’armes est dans le peloton de tête. Si on n’y prend garde on ne sait dans quel tourbillon tragique de l’histoire cela va nous plonger.

Le plus désespérant est que cette nouvelle problématique gouvernementale, fondée sur un néomercantilisme néolibéral, une lutte des puissances pour le contrôle du marché des armes, est limitée dans le cas de la France par l’imposition de règles fixées à Bruxelles. Pour cette raison, les partis dits de gouvernement –de droite comme de gauche– n’ont pas le choix de faire une autre politique, ce que Macron, le rassembleur, a bien compris. Il reste à la gauche dite radicale une voie étroite. L’important, du moins nous semble-t-il, est de développer partout des mouvements de la société civile permettant de penser et d’édifier une autre politique, de construire une autre subjectivité politique collective afin de sortir de cette nuit terrible. C’est pourquoi nous devons porter une grande attention à ceux qui, même dans la confusion et les balbutiements, ont décidé d’être nos nouveaux réveilleurs de nuit.

Jacky Dahomay