Jean Bernabé : «La nation ‘arc-en-ciel’, cela ne se décrète pas»

Le préjugé de race

par Jean BERNABÉ

Dans l’antiquité, on disait du grand fabuliste Esope qu’il est un Ethiopien, mot qui signifie  «brûlé par le soleil». Autrement dit, à cette époque, la référence à la couleur est considérée comme effet bio-mécanique, sans portée idéologique particulière. Avant la conquête de l’Amérique par les Européens, le discours des gens de couleur blanche sur les personnes de couleur noire ne fait pas encore  intervenir une dépréciation systématique des premiers. Comme le fait remarquer le grand historien britannique Toynbee, à cette époque les oppositions entre les peuples sont fondées sur la religion (chrétiens vs musulmans, monothéistes vs fétichistes) et non pas sur des traits biologiques.

Un préjugé est une opinion établie sans examen de la réalité, et qui conduit à des généralisations abusives. Il résulte également de mécanismes historiques précis liés à des intérêts propres au groupe qui le produit. Cela dit, il ne s’élabore pas n’importe comment. Pourquoi, en effet, la peau est-elle privilégiée par rapport aux lèvres épaisses et aux cheveux crépus, qui sont autant de traits du phénotype africain subsaharien? Parce que la volonté de domination des Européens passe par une volonté d’animalisation du Nègre, sorte de singe évolué. Si, au lieu de la couleur, on avait retenu l’épaisseur des lèvres, c’est le Blanc et non le Noir qui serait assimilé au singe. C’eût été une contradiction!

Le mécanisme historique de l’idéologie racialiste ne saurait se réduire à l’esclavage en soi. En effet, pendant toute l’Antiquité et dans le Moyen-âge non chrétien, on devenait esclave à la suite d’une défaite à la guerre. L’esclavage constituait une institution jugée supérieure, en termes de civilisation, à la mise à mort de l’ennemi. Dans une perspective historique large, il constitue donc un progrès par rapport au massacre de l’ennemi.  De la même manière, le fameux « œil pour œil, dent pour dent » constitue lui aussi un progrès, en ce sens qu’il vise à établir une stricte égalité entre le préjudice subi et le paiement dudit préjudice, alors qu’auparavant, il y avait inégalité, parce que l’on ne tenait pas compte de la nécessité d’établir une égalité entre préjudice et punition. Dans le système antique et médiéval, des personnes de toutes les origines ethniques pouvaient être esclaves de personnes de toutes les origines. Nous qualifierons donc cet esclavage d’omni-ethnique. On ne s’étonnera pas qu’un philosophe comme Aristote justifie cette pratique et que le peuple athénien, inventeur de la démocratie, exclue les esclaves de la vie politique de la cité.

C’est à partir de la colonisation de l’Amérique que l’esclavage va cesser d’être omni-ethnique (c’est-à-dire concernant n’importe quelle ethnie) pour se spécialiser dans un groupe humain, en l’occurrence, celui des Africains, qui, par là même, cesseront assez rapidement d’être des Africains, c’est-à-dire des êtres reliés à un espace géographique, pour devenir des Nègres. Ils deviennent des objets idéologiques. La question se pose de savoir comment et pourquoi la modification de la source de l’esclavage va avoir pour effet l’invention de la notion de race (transitant, je l’ai expliqué, par celle de couleur et, corrélativement par le racisme). J’anticipe la réponse en disant que la raison fondamentale réside dans la volonté d’hégémonie d’un groupe, qui veut perpétuer sa domination sur un autre groupe, afin d’assurer la pérennisation de ses intérêts considérés comme vitaux. Nous avons affaire là à un processus historique et non pas à une réalité relevant de ce qui serait une essence. Il y a donc une genèse historique du racisme.

Le racisme est un processus qui se met en place de façon diversifiée et selon un rythme propre selon les aires de civilisation concernées. En ce qui concerne les Antilles colonisées par la France, on distingue:

  • Une première période allant de 1635 à 1635 correspondant à la phase de préparation de la colonisation à partir de Saint-Christophe. Il y a peu d’esclaves sur le marché ce qui renchérit leur coût et surtout provoque des razzias des Français sur les esclaves portugais et espagnols.
  • une deuxième période allant de 1635 à 1685 marquée par le défrichage, l’exploitation du tabac et de la canne à sucre, deux phases antérieures au succès de la commercialisation de ces produits tropicaux. Cette période est encore marquée par une relative proximité du maître européen et de l’esclave noir, ce dernier constituant une marchandise très précieuse, qu’on traitait avec plus d’égard que les engagés, lesquels, une fois leurs 36 mois accomplis devenait des concurrents pour le maître, sur des terres exiguës. Les unions omni-ethniques ont lieu (entre Amériendiens, Européens et Africains).
  • Une troisième période allant de 1685, date de la promulgation du Code Noir à 1794 date de la première abolition de l’esclavage suivie, de la révolution haïtienne et l’indépendance d’Haïti, puis de 1794 à 1848, date de l’abolition de l’esclavage par la seconde république, jusqu’à nos jours. Le Code Noir arrive à un moment où apparaissent les premières grandes fortunes de planteurs. Ces derniers prennent de la distance avec la société et l’idéologie des origines et par là même, se transmuent en Békés, c’est-à-dire en caste raciale (en ethnoclasse).

L’idéologie raciale naît et se développe pour la préservation des intérêts de classe des Békés. L’interdiction d’unions entre Européens et Africains correspond à une volonté de préserver le patrimoine matériel (mobilier, immobilier et financier) en préservant le patrimoine génétique. En d’autres termes, les exigences d’une domination économique vont prendre pour fondement psycho-idéologique des traits somatiques dont la caractéristique emblématique est la couleur, ce qu’il y a de plus visible, parce que de plus extérieur. La notion de race vient se substituer à celle de groupe ethnique. Le jugement négatif et déshumanisant sur les Africains relève aussi de l’ordre de l’imaginaire pur.  En ce sens, il va travailler les constructions les plus élaborées se présentant comme scientifiques, sans jamais être capables de repérer les sources idéologiques qui les animent dans le cadre d’une production sociale donnée. La variété des espèces animales induit celle d’une variété des «espèces humaines», présentées comme races. Au XIXème siècle, avec Gobineau, le point de vue raciste va établir par une argumentation sophistiquée l’«inégalité des races humaines».

Des raisons socio-économiques expliquent l’esclavage et le préjugé de race. Aussi dire que le racisme des Européens envers les Africains a toujours existé et refuser de le relier à une élaboration historique datée, reviendrait-il à accepter la thèse raciste et essentialiste selon laquelle les fils de Cham ont été maudits par Dieu. Une telle vision a même été intériorisée même par les descendants d’Africains, notamment ceux de la Diaspora, créant en eux l’aliénation magistralement décrite et analysée par Fanon. Cette conception, au service des intérêts de la classe dominante, est d’autant plus fausse que dans diverses cultures, le blanc peut connoter aussi bien des valeurs positives que négatives (comme celles liées au deuil) et qu’il en est de même pour le noir.

Notre société antillaise ne peut se comprendre si on ne comprend pas que  la notion de race en constitue le moteur. Le processus d’assimilation dénoncé par Fanon  est un détour idéologique pour permettre au Mulâtre de parvenir à l’hégémonie. Dans un système raciologique où les Blancs sont en position dominante, il faut se faire Blanc pour accéder au sommet. Si certains Mulâtres n’ont  pas de mal à se faire Blancs, les Nègres ne se font Blancs qu’au prix d’une transgression phantasmatique et d’une transmutation idéologique. Quand les Nègres mettent un terme à cette stratégie fantasmatique, cela s’appelle la Négritude.

Il est absolument indispensable de lire l’ouvrage de Souquet-Basiège  (Le préjugé de race aux Antilles françaises), publié en 1883. Voilà un Béké qui, à la fin du XIXième siècle, réfléchit sur les relations entre groupes raciaux aux Antilles. Il y beaucoup à dire sur la vision de Souquet-Basiège et sur l’arrière plan socio-idéologique de son discours. L’homme a une conscience aiguë et douloureuse de la montée en puissance de la classe des Mulâtres et pour lui, le Mulâtre est l’homme à abattre, dans la mesure précisément où il menace l’hégémonie békée. Pour lui, il y a deux types de mulâtres : ceux qui ne sont pas menaçants, parce qu’ils ont franchi la ligne (fantasmatique, selon moi) séparant le Noir du Blanc, et ceux qui menacent cette hégémonie en voulant se substituer aux Békés, car, avec l’aide du suffrage universel apporté par la république, ils ont la possibilité de recourir à une stratégie politique pour acquérir le pouvoir et en déposséder lesdits Békés.

Une chose est certaine: Souquet-Basiège est empêtré dans la notion de race, essaie de s’en sortir, mais il y retombe perpétuellement. Il souhaite une Martinique réconciliée avec le Béké comme moteur en raison de son rôle historique au plan économique et culturel. Une société «arc-en-ciel» avant la lettre. En ce sens, la vision de Souquet-Basiège est la vision extrêmement avancée et lucide d’un groupe qui perçoit que l’hégémonie est en train de lui échapper.  La vision de Mandela est celle extrêmement avancée et lucide d’un groupe qui prend conscience de son hégémonie mais qui veut faire l’économie de drames en récupérant pour la nation les compétences des futurs anciens dominants. C’est du réalisme politique, mais un réalisme inspiré. Cela dit, la nation «arc-en-ciel», cela ne se décrète pas. Des forces historiques sont à l’œuvre qu’on ne peut pas toujours arrêter. L’Afrique du Sud n’est pas sortie de la tourmente et du conflit des hégémonies

Pourquoi le mouvement littéraire de la Négritude est-il un phénomène martiniquais et non pas un phénomène guadeloupéen? Tout simplement parce que Victor Hughes avait déjà accompli pendant la Révolution Française un travail de décapitation des Békés en Guadeloupe, ce qu’il n’a pas pu faire en Martinique, puisque l’île avait eu l’astuce de passer aux Anglais. Du coup, il s’est constitué très vite une élite noire en Guadeloupe, comme en Haïti. Qu’on songe, par exemple, au fait qu’en 1870, c’est-à-dire 22 ans après l’abolition de l’esclavage, Mortenol, commandant de la place de Paris est un Guadeloupéen noir. Que l’on songe aussi au fait que le fabuliste blanc Baudot, dont les parents sont des révolutionnaires installés en Guadeloupe à la fin du XVIIIème siècle, a une posture nationaliste guadeloupéenne qui s’exprime à partir de l’apologue des deux caféiers, fable dans laquelle la couleur de la peau est transcendée par l’appartenance à une terre des «braves gens de la Guadeloupe» opposée à «ces messieurs de la Martinique».

Le retour en force du biologique?

Nos pays ont du mal à se débarrasser de la pensée racialiste. À travers l’idéologie du métissage, qui est censé «fondre les races différentes», on assiste au retour en force du biologique. La Négritude de Césaire est avant tout un cri de révolte contre l’Occident, assimilé au monde blanc. Mais les derniers vers du Cahier d’un retour au pays natal expriment un refus du négrisme («le grand trou noir où je vous lais me noyer l’autre lune») et font par là même de la Négritude un humanisme, la voix des opprimés, indépendamment de leur appartenance ethnique. Les Québécois ne se sont-ils pas revendiqués «nègres d’Amérique»? Quand, aujourd’hui, on assiste à des manifestations comme Miss Beauté Indienne consacrant la trace d’une filiation biologique indienne chez des Antillais, on se trouve devant une dérive non pas de la Négritude, mais de la Créolité. Car, la diversalité prônée par la Créolité relève non pas des traits biologiques mais des réalités socioculturelles.

Jean Bernabé, avril 2011

Cet article est tiré d’une réflexion plus large intitulée : La Martinique après le débat sur les articles 73-74.