L’aristocratie de l’épiderme – Le Combat de la Société des Citoyens de Couleur, 1789-1791

Comment est né le préjugé de couleur aux Antilles ? Quel est l’influence réelle du mythe biblique de Cham dans la structuration des sociétés esclavagistes ? Quel rôle ont joué à Saint-Domingue, actuelle Haïti, les libres de couleur (Julien Raimond, Toussaint Louverture, Médéric Moreau de Saint-Méry, Vincent Ogé…) à l’époque où les idées de la Révolution Française infusent aux Amériques ? Dans cet article paru en avril 2009 sur Potomitan, l’universitaire Christelle Gomis aborde la question à travers son analyse de l’ouvrage de Florence Gauthier : L’aristocratie de l’épiderme – Le Combat de la Société des Citoyens de Couleur, 1789-1791. Un livre à lire pour mieux comprendre la caraïbe francophone d’aujourd’hui.

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 L’aristocratie de l’épiderme Préjugé de couleur à Saint-Domingue

 par Christelle GOMIS

Florence Gauthier, maître de conférences à Paris VII et spécialiste de la Révolution française, nous fait le récit palpitant presque au jour le jour de l’apparition du «préjugé de couleur» à Saint-Domingue, ancienne possession française et future Haïti, et de ses douloureuses conséquences pour les libres de couleur, fruits des unions des esclaves africaines importées de force et des premiers colons français arrivés dans la «Perle des Antilles» pour y faire fortune. Or, beaucoup de ces enfants avaient été légitimés par leur père libre et pouvaient donc hériter d’une plantation. Mais à la fin du XVIIIe siècle, ils deviennent les victimes d’un «parti ségrégationniste» qui tente de toutes ses forces de créer un nouvel ordre juridique pour exclure les libres de couleur de la classe des planteurs libres.

La philosophie du droit naturel : l’humanité une et libre

Fidèle à ses principes humanistes, l’historienne Florence Gauthier nous rappelle clairement ce qu’est le droit naturel. Il naît avec «la destruction des Indes» (expression de Bartolomé de Las Casas), ou bien avec ce que d’autres ont coutume d’appeler «la découverte des Amériques». Mais cette «découverte» est «marquée de tant de violences et de crimes» que l’École de Salamanque, grand foyer humaniste, et Las Casas repensent les droits de l’humanité et les idéaux qu’elle doit tenter d’atteindre.

L’humanité  est une, l’humanité est libre, aucun être humain ne «naît esclave», mais au contraire a droit à sa liberté qui doit être reconnue et protégée. Ce sont des droits naturels: toutes les autres formes de droit doivent en découler. L’École de Salamanque et Las Casas non seulement l’affirment mais tentent de construire une «politique et une cosmopolitique de la philosophie»: cette philosophie du droit naturel et la politique ne doivent faire plus qu’une.

Née pour condamner et pour arrêter les crimes commis en Amérique, la philosophie du droit naturel fonde également la résistance à l’oppression comme conséquence légitime du droit naturel des individus et des peuples. La conquête européenne est alors vue comme illégitime et expression même de la barbarie, alors déjà européenne. Philosophie farouchement combattue par la suite, elle n’en reste pas moins impressionnante, et même oubliée, sa puissante vérité, rendue dans ce livre, ne peut que nous atteindre en plein cœur.

Les libres de couleur de Saint-Domingue

Tardivement acquise par le roi de France, la colonie esclavagiste de Saint-Domingue n’est pourtant pas la moindre des colonies au XVIIIe siècle: plus grosse productrice de sucre d’Amérique, elle fait la fortune rapide des grands planteurs jusqu’à la Révolution de Saint-Domingue qui conduisit à l’indépendance d’Haïti.

Dès le XVIIe siècle, de nombreux cadets de famille nobles ou roturières riches affluent, et il n’est pas rare que ces colons riches appartenant à la classe dominante, arrivés seuls, épousent fréquemment des femmes africaines, donnant ainsi naissance à une «nouvelle humanité métissée» et née de mariages légitimes. Ni leurs héritiers «métissés», ni  les colons blancs, ni le roi ne connaissent la couleur: c’est à partir d’une époque donnée que la couleur est érigée comme une barrière et c’est cette construction de l’ancêtre du racisme biologique que Florence Gauthier met à nu dans toute son injustice.

Est-ce que la couleur noire a toujours été considérée comme un péché originel? A t’elle toujours été associée à l’esclavage? A ces questions, Florence Gauthier nous répond clairement non et démontre à l’aide d’archives inédites que le «préjugé de couleur», quelque peu différent du «racisme biologique» que nous connaissons aujourd’hui, apparaît d’abord dans les colonies esclavagistes françaises d’Amérique et très tardivement dans les années 1720, pour se consolider dans les années 1760-70, puis diviser la classe des colons eux-mêmes de façon irréversible dans les années 1770 à 1789.

Pour Césaire dans Toussaint-Louverture, la Révolution française et le problème colonial, il s’agit d’une question sociale. En effet, à la veille des Révolutions française et de Saint-Domingue, classe libre aisée à la manière de la bourgeoisie métropolitaine qui réclame l’égalité des droits, les libres de couleur sont en pleine ascension sociale et se heurtent à l’effort des colons blancs pour la maintenir dans un état d’infériorité civile et politique. Cette concurrence économique est impardonnable aux yeux des colons blancs:  «le tort des mulâtres, c’est de réussir selon les normes de la société coloniale».

C’est alors qu’à Saint-Domingue dans les années 1720, des termes distinctifs par la couleur inédits, comme «nègres affranchis» apparaissent dans les ordonnances locales et royales. Ensuite de 1724 – 1772, des interdictions professionnelles excluent les colons métissés peu à peu des charges de judicature, des offices royaux, du métier de médecin. Puis les charges d’officiers supérieurs, dans les milices locales, deviennent réservées aux blancs. On indique aussi quatre degrés de couleur: nègre, mulâtre, quarteron et blanc dans les actes notariés. Enfin, affront suprême, les libres de couleur reçoivent la dénomination insultante de sang-mêlé.

Pour fuir la ségrégation, beaucoup de colons souvent nobles, dont la femme et les enfants sont de couleur, émigrèrent en France. Ces riches réfugiés métissés sont favorablement accueillis et leurs enfants se marient noblement et/ou richement. Ne nous y trompons pas, l’objectif de ce nouveau parti ségrégationniste est d’éliminer les libres de couleur de la classe des dominants. Pour les colons “blancs,” il faut à tout prix maintenir le système colonial esclavagiste, équilibre précaire à cause du rapport disproportionné entre esclaves et colons (580’000 à 700’000 pour 36’000 en 1789), particulièrement fort à Saint-Domingue. A la force physique des esclaves, ils conçoivent un contrepoids moral, ce que Florence Gauthier définit comme une «double distance de mépris: celle qui existe entre les maîtres et les esclaves, celle qui existe entre les esclaves et les libres de couleur.» Autrement dit, le but est de «lier la couleur nègre à la servitude et la couleur blanche à la liberté. […] Le préjugé de couleur est une construction intellectuelle qui relève des sciences humaines: éthique et politique. Le racisme biologique est le fruit d’un déplacement du choix d’un critère prétendument scientifique.»

C’est auprès de Julien Raimond et de ses textes que Florence Gauthier a pu découvrir les origines du racisme. Au long de son travail minutieux de mise en valeur d’archives inexplorées, elle remarque que ce personnage peu connu, un des héros du combat des libres de couleur pour l’égalité, a été enterré avec un costume de préjugés dont elle prouve non seulement qu’ils sont infondés mais elle remonte également jusqu’à la source de ces «sacs de nœuds» (c’est son expression) inexacts. Qui est Julien Raimond? Né en 1744 à Bainet, dans la province du Sud de Saint-Domingue, il meurt en 1801. Son père, paysan béarnais, a obtenu le statut privilégié de colon et épousé une femme de couleur qui était la fille légitime d’un riche colon. Julien fait ses études à Bordeaux et à Toulouse et lorsqu’il rentre à Saint-Domingue dans les années 1760, les progrès du préjugé de couleur ont déjà provoqué la résistance des colons métissés. Julien Raimond devient leur représentant, dans la province du Sud de la colonie, pour faire valoir leurs droits.

Son ennemi le plus acharné, lui aussi peu étudié, voit dans ce livre ses sombres secrets de colon dévoilés. Médéric Moreau de Saint-Méry est connu pour avoir beaucoup écrit sur les colonies esclavagistes. On trouve d’ailleurs aux Archives Nationales une rangée très fournie de ses archives personnelles, pourtant mises au même rang que les archives publiques. Quand le rôle qu’il a joué dans le combat des libres de couleur pour l’égalité sera mieux connu, on ne pourra que se poser des questions sur ce traitement. Né à la Martinique en 1750, il est un parent de Joséphine de Beauharnais et meurt en 1819. Avocat et propriétaire, il épouse une des trois filles de Mme Milhet, veuve d’un riche négociant de Louisiane, devenu planteur à Saint-Domingue. Il publia un nouveau code de lois pour la colonie de Saint-Domingue, Lois et Constitutions des Colonies Françaises de l’Amérique sous le Vent, Paris, 1781-90, 6 vol. Dans la période de convocation des États généraux, il retourne à Paris participer activement aux réunions des colons de Saint-Domingue et est l’un des fondateurs de la Société correspondante des colons français, dit club Massiac, au mois d’août 1789. Il est ensuite nommé député de la population blanche de la Martinique, à l’Assemblée constituante, le 14 octobre de la même année.

Moreau de Saint-Méry est un libre de couleur mais c’est lui qui devient un théoricien du néo-blanc: métissé lui-même, mais d’une teinte suffisamment claire pour ne plus être visible, il souhaite déplacer la ligne de couleur et d’ouvrir aux métissés riches, blanchis et qui partageaient les objectifs et les comportements des maîtres, l’accès à la classe dominante des blancs.

Leur combat pour l’égalité

Quand Julien Raimond arrive à Paris à l’été 1789, il est à la recherche d’alliés. Il faut savoir que l’Assemblée constituante ne sait rien des réalités coloniales. La première phase de cette bataille consiste en effet pour Julien Raimond à révéler à l’Assemblée constituante l’existence de ce préjugé de couleur. Il en trouve au sein de la Société des Citoyens de Couleur qui comme son nom l’indique rassemble des libres de couleur mais également des «nègres affranchis». Chose qui est loin d’être facile, car les colons font en métropole ce qu’ils font à Saint-Domingue.. Obtenir une représentation à l’Assemblée constituante signifiait pour eux une chance de maintenir le statu quo dans les colonies, c’est-à-dire la société coloniale esclavagiste. Ils veulent aussi un assouplissement de l’exclusif colonial au profit des planteurs, c’est-à-dire du règlement des rapports commerciaux dont le monopole est pour l’heure aux négociants français. L’esprit de liberté, d’égalité et de fraternité de la Révolution ne peut que les inquiéter. Le club Massiac à Paris est le foyer de ce parti de colons, de banquiers et de commerçants blancs très vite contre-révolutionnaires: ils organisent une campagne contre les gens de couleur, à coup de pamphlets. Cacher la vérité sur les libres de couleur leur importe au plus haut point : d’abord en affectant le paternalisme et le mensonge puis en niant carrément l’existence des libres de couleur. Mais leurs efforts pour empêcher l’Assemblée constituante de se mêler des affaires de la colonie échouent.

Ils n’en restent pas là. L’offensive du club Massiac contre les Citoyens de couleur s’intensifie en se déclarant ouvertement pour le maintien de la traite et de l’esclavage, qui se retrouve au cœur des débats de la Constituante qui, on va le voir, trahit sa propre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

À ce moment de l’Histoire, on retrouve des personnages bien connus de la Révolution Française, comme Grégoire. Ce dernier rejoint le camp des citoyens de couleur:il publie un Mémoire en faveur des gens de couleur et va même jusqu’à poser la question de l’utilité des colonies. Mais on découvre aussi qu’un autre personnage de la Révolution française est bien différent de celui que l’historiographie a créé. Barnave, député à l’Assemblée constituante et associé au côté gauche, prit en réalité la défense du maintien de l’esclavage et du préjugé de couleur, discours dont la logique contre-révolutionnaire, esclavagiste et ségrégationniste est révélée au grand jour par Florence Gauthier: “Saint-Domingue, en même temps qu’elle est la première colonie du monde, la plus riche et la plus productive, est aussi celle où la population des hommes libres est en moindre proportion avec ceux qui sont privés de liberté.

À Saint-Domingue, près de 450’000 esclaves sont contenus par environ 30’000 blancs. (…) Il est donc physiquement impossible que le petit nombre de blancs puisse contenir une population aussi considérable d’esclaves, si le moyen moral ne venait à l’appui des moyens physiques.

Ce moyen moral est dans l’opinion qui met une distance immense entre l’homme noir et l’homme de couleur, entre l’homme de couleur et l’homme blanc, dans l’opinion qui sépare absolument la race des ingénus des descendants des esclaves à quelque distance qu’ils soient.

C’est dans cette opinion qu’est le maintien du régime des colonies et la base de leur tranquillité. Du moment que le nègre qui n’étant pas éclairé, ne peut être conduit que par des préjugés palpables, par des raisons qui frappent ses sens ou qui sont mêlés à ses habitudes; du moment qu’il pourra croire qu’il est l’égal du blanc, ou du moins que celui qui est dans l’intermédiaire est l’égal du blanc, dès lors, il devient impossible de calculer l’effet de ce changement d’opinion. (…)

Ce régime est absurde, mais il est établi et on ne peut y toucher brusquement sans entraîner les plus grands désastres. Ce régime est barbare, mais il y aurait une plus grande barbarie à vouloir y porter les mains sans avoir les connaissances nécessaires, car le sang d’une nombreuse génération coulerait par votre imprudence, bien loin d’avoir recueilli le bienfait qui eût été dans votre pensée.’ ”, Séance parlementaire du 23 septembre 1791.

À rebours du droit naturel et de la déclaration des droits de l’homme, les colons esclavagistes et ségrégationnistes, à travers Barnave divisent l’humanité en deux races (son propre terme!), «celle des ingénus, nés libres et celle qui naîtrait esclave». Les théoriciens du ségrégationnisme, Moreau de Saint-Méry, Barnave et d’autres, savent parfaitement qu’ils créent un préjugé de toutes pièces: «Barnave le considère comme barbare, mais nécessaire, immoral mais politique et théorise, en toute conscience, une séparation entre éthique et politique.»

Petit rappel: 26 août 1789, vote de la déclaration des droits de l’homme qui reconnaît le droit des peuples à se constituer librement en société politique, le droit d’y résister à l’oppression.  Elle affirme l’unité du genre humain et l’égalité en droits de tous les hommes. C’est encore la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui donna sens à cette époque à l’opposition entre le “côté gauche”, défenseur de l’égalité des droits et le “côté droit” qui voulut l’enterrer à tout prix.  De quel côté sont les colons?

Pour les colons, l’article un de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ne représente rien. Dans la correspondance secrète du club Massiac révélée par Raimond, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est vue comme une «terreur»: il n’est pas étrange que ce mot soit utilisé si tôt: c’est le signe évident d’une future union entre les contre-révolutionnaires et les colons esclavagistes qui ont le même intérêt, enterrer la Déclaration des Droits de l’Homme.

Ces 448 pages passionnantes, à l’image de leur auteur et de l’histoire qu’elle raconte, montrent à quel point le racisme n’est pas naturel: les colons ségrégationnistes ont dû déployer des trésors de malhonnêteté et d’hypocrisie pour trouver les pires justifications pour le maintien de l’ordre esclavagiste. Elle nous invite aussi à relire la Révolution Française, notamment l’opposition droite/gauche (voyez comme Barnave et Moreau de Saint-Méry, véritables contre-révolutionnaires, sont encore considérés comme dignes de foi, des hommes des Lumières) et (re)découvrir sa sœur, la Révolution de Saint-Domingue, qui fut favorisée par cette brèche dans la classe des planteurs. Malheureusement, on se rend compte que les colons blancs esclavagistes de Saint-Domingue ont l’air d’avoir réussi leur coup pour des siècles et des siècles.

Christelle Gomis

L’aristocratie de l’épiderme – Le Combat de la Société des Citoyens de Couleur, 1789-1791
Florence Gauthier • 2007 ISBN 2271065763
Éd. CNRS • coll. « Histoires pour Aujourd’hui », 2007 • 22 €.

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Extrait de la préface de Pierre Philippy

Dans le roman de Madison Smart Bell, Le soulèvement des âmes, lors d’une insurrection antiesclavagiste, à Saint-Domingue, un métis pend à un arbre d’une forêt le corps de son père blanc assassiné. Puis il se met à ouvrir le corps, comme on éviscère un animal. Pourquoi un tel acte barbare? Ce métis explore méticuleusement les entrailles ; il cherche l’organe qui conférerait à l’homme blanc sa supériorité affichée et revendiquée sur l’homme noir et le métis… Fiction romanesque, hyperbole extravagante, métaphore insoutenable de l’inhumain au coeur de l’humain, dira-t-on! Ou bien, pensera-t-on plutôt, afin d’exorciser une telle cruauté, à ce qu’écrit Claude Lévi-Strauss, concernant l’ethnocentrisme, dans Race et histoire: «l’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles: morales religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions».

Mais cette explication ne tient pas ici, puisque, dans le roman, il s’agit d’un père blanc et de son fils métis, et non d’étrangers. Toutefois la scène du roman symbolise parfaitement l’absurdité du préjugé de couleur, qui fait du père blanc un étranger pour son propre fils. Le livre de Florence Gauthier, lui, sur la vie, le combat et les déboires de Julien Raimond, libre de couleur et colon métissé n’est pas un roman, mais une étude rigoureuse, critique et solidement documentée de l’instrumentalisation et de la généralisation du préjugé de couleur à Saint-Domingue et en France pendant la période de la Révolution, sous l’Assemblée Constituante. En effet, nous apprendrons comment la domination esclavagiste a forgé cette arme du préjugé de couleur pour perpétuer l’exploitation, l’oppression et l’infériorisation des Nègres, quels qu’ils soient, métis, gens de couleurs libres, Nègres affranchis ou Nègres esclaves. Ce préjugé persistant de nos jours, dans nombre de sociétés contemporaines marquées par l’esclavage, n’est certes plus tolérable ou plutôt a perdu toute valeur juridique, mais il n’en continue pas moins d’altérer profondément les rapports entre les hommes et de sceller le destin de millions de personnes par cette discrimination fondée sur la couleur de peau.

Florence Gauthier est historienne de la Révolution française, de cet événement, dont Kant, en 1798, dans Le Conflit des Facultés, a souligné qu’il a suscité la sympathie et l’enthousiasme des contemporains, qui y ont perçu la manifestation de l’avènement d’une ère nouvelle et bénéfique de l’histoire de l’humanité. Florence Gauthier étudie cette période historique en portant une attention aiguë et infatigable aux principes du Droit naturel moderne, de la justice, de l’égalité et de la liberté. Et c’est à l’aune de ces principes qu’elle a toujours tenté de mesurer l’ampleur de cette Révolution, son audace et ses faiblesses, ses promesses et ses compromissions, (notamment dans Triomphe et mort du Droit naturel en révolution, 1789-1795-1802, Paris, 1992).

Elle nous aide à comprendre toute l’importance du problème de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises des Antilles, particulièrement à Saint-Domingue, sous la Révolution. En effet, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 proclamait sans ambiguïté que «tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits». Elle déclarait ainsi l’unité du genre humain, par-delà les inévitables différences, géographiques, culturelles ou de couleur de peau. Elle confirmait aussi l’idée de liberté et d’égale dignité ontologique de tout homme, présente dans l’intimité de toute conscience. Donc, selon les principes mêmes de la Déclaration, la traite, l’esclavage des Noirs d’Afrique, ou d’ailleurs, et le préjugé de couleur qui lui est consubstantiel étaient condamnables absolument. Mais les principes une fois posés, nous le savons, ne transforment pas d’un coup la réalité et ce qui nous semble évident aujourd’hui a déclenché dans les colonies esclavagistes des affrontements meurtriers. Certes les esclaves et les libres de couleur n’ont jamais vécu leur servitude comme la conséquence directe de la malédiction biblique de la descendance de Cham, un des fils de Noé, comme on a pu le faire croire. Les révoltes et les insurrections se sont multipliées et, en dépit de féroces répressions, jamais la flamme de l’aspiration à la liberté ne s’est éteinte. Surtout il est important de souligner que les idées révolutionnaires en France, par leur vocation universaliste, allaient provoquer une immense «terreur» chez les colons blancs des Antilles. Que des sang-mêlé, comme Julien Raimond, aient eu l’audace de vouloir faire reconnaître leurs droits devant l’Assemblée et même d’y être représentés, constituait une atteinte insupportable à l’ordre colonial esclavagiste.