Libanais de Guadeloupe, une émigration ancienne et une population bien intégrée

À partir des années 1870, une nouvelle émigration est venue s’ajouter aux différents groupes humains constituant la population des Antilles et de la Guyane françaises. Elle provenait du Proche-Orient et était la conséquence directe des conflits confessionnels, de la politique des autorités turques et des difficultés liées à l’économie et à la croissance démographique.

Une première vague de Libanais et de Syriens, en majorité chrétiens, émigra en direction de l’Égypte, de la France et de l’Amérique. Quelques familles s’installèrent aux Antilles et furent à l’origine d’un courant migratoire qui fonctionna de la fin du XIXe siècle à nos jours.

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Dans son livre Les Libanais et les Syriens de Guadeloupe publié aux éditions Karthala – Le Phénicien en 1999, Gérard Lafleur, professeur en Guadeloupe et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire des Antilles, retrace les aventures de cette composante de la population des départements français d’Amérique. Cette étude originale et inédite permet de clarifier aux familles voyant naître les quatrième et cinquième générations les circonstances et les raisons de l’arrivée de leurs parents et aïeux. L’un d’entre eux, Bady Chidiac, fils de Joseph Bey et d’Angèle Chidiac, né en 1887 à Haret Kittinet el-Boton au Mont-Liban, a été immatriculé à Pointe-à-Pitre en 1917.

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Une nationalité singulière

Le président de la Société d’histoire de la Guadeloupe, Jacques Adélaïde-Merlande, s’attarde sur la question de l’identité de ces émigrants et de leurs descendants au début du siècle dernier : « Singulière situation que la leur, au plan de la nationalité. En l’espace de quatre générations, ils furent successivement sujets de l’Empire ottoman, ressortissants des mandats français de Syrie-Liban (après la Première Guerre mondiale), ressortissants des États indépendants de Syrie et du Liban… ». Signalons que les mouvements d’indépendance au Liban et en Syrie dans les années 1940 ont suscité une certaine rancœur : des journalistes parmi d’autres intellectuels ont estimé que le refus de la présence française dans ces pays devait entraîner des représailles dans les Antilles françaises où l’activité purement commerciale des Libanais et Syriens de l’époque – pour la plupart devenus citoyens français – provoquait encore des sentiments xénophobes. Les premiers immigrants s’étaient installés essentiellement dans les agglomérations de Pointe-à-Pitre, de Basse-Terre et du Moule. Avec leurs descendants, ils ont largement contribué, comme dans toute l’Amérique, à l’histoire économique, culturelle et religieuse de leur pays d’accueil. Ça et là des mariages mixtes étaient célébrés, même si la pratique de l’endogamie demeurait dominante. Les événements récents du Liban (guerre libano-palestinienne, interventions syrienne et israélienne) ont provoqué une nouvelle vague d’immigration, posant de nouveaux problèmes d’intégration toutefois mineurs.

Personnalités politiques d’origine libanaise dans les Antilles

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Plusieurs hommes de la communauté proche-orientale se sont distingués dans la politique en cette région du monde. Parmi eux figurent Edward Seaga, qui fut Premier ministre de la Jamaïque (1980-1989) et leader du Jamaica Labour Party (1974-2005) : né en 1930 à Boston (Massachusetts) de parents jamaïcains d’ascendances libanaise, écossaise et indienne, il épousa en 1965 Miss Jamaïque, Elizabeth Constantine. À Haïti, nous trouvons Rindel Assad, qui fut ministre du Tourisme en 1958, ainsi que Carlo Boulos, ministre de la Santé.

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En République Dominicaine, Jacobo Majluta Azar a assuré la présidence de la République durant 43 jours suite au décès du président Antonio Guzmán (1982) puis a été président du Sénat (1982-1984) ; Elias Wessin y Wessin a été candidat à la présidence, Jottin Cury ministre en 1965, et l’avocat Hugo Tolentino Dipp, actuel vice-président du Parti révolutionnaire dominicain, ministre des Affaires étrangères en 2000 et grand homme de lettres.

L’association « Le Phénicien » à Saint-Claude

L’association « Le Phénicien » a été fondée en 1992 à Saint-Claude dans le but de regrouper, autour d’activités socioculturelles et sportives, les compatriotes guadeloupéens d’origine libanaise ou syrienne ainsi que leurs sympathisants et amis. Elle a participé à plusieurs manifestations (foires culinaires, soirées et défilés carnaval…), dont le FEMI en 1999, Festival international de la femme et du cinéma, qui avait pour thème la « Femme du Proche-Orient et du Sahel ».

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« Le Phénicien » a également organisé des campagnes d’aide alimentaire en faveur de populations démunies suite aux cyclones et secousses telluriques comme récemment à Haïti. Parmi ses premiers présidents figurent Antoine Atallah, Christian Hajjar, Tony Madi, Ibrahim Aboud et Issam Eddo. Antoine Atallah, président fondateur de l’association « Le Phénicien », explique ses motivations : « Comme beaucoup de mes compatriotes, j’étais émerveillé dans mon enfance par les histoires que nous racontaient nos anciens à propos de leurs périples, leurs aventures, leurs vies. Ils s’inscrivaient dans la lignée des grands voyageurs et des grands marchands qu’étaient les Phéniciens dans l’Antiquité. Les tout premiers arrivants méritent notre admiration car ils quittaient leur pays sans savoir où ils allaient. Ils fuyaient les combats et les massacres liés à des guerres religieuses ou confessionnelles, entretenues bien souvent, d’ailleurs, par des puissances extérieures qui avaient intérêt à entretenir ces conflits afin de mieux exercer leurs pouvoirs. Ils partaient pour l’Amérique pris dans un sens large, sans savoir s’ils reviendraient un jour. »

Naji FARAH

Illustrations et légendes : Creoleways. Cet article, que nous publions dans le cadre des 150 ans de la présence libanaise en Guadeloupe, est un court extrait d’une page de L’Orient LE JOUR . Cliquer ICI pour consulter le document en ligne dans son intégralité (format pdf).