La CTM, ce cadeau offert par l’Etat aux spécialistes Martiniquais des affaires martiniquaises

CTM : Le monstre institutionnel est à l’œuvre

par Yves-Léopold MONTHIEUX

Le monstre CTM tend vers ce auquel il semble voué : la paralysie de la Martinique.

Cela fait près de 20 ans que l’Etat français a jeté l’éponge. Ne supportant plus l’accusation de colonialiste, il a décidé de ne plus rien refuser à la Martinique et à ses élus. Pour preuve la situation judiciaire où se trouve Alfred Marie-Jeanne, victime de la liberté qui lui a été laissée d’agir en dépit du droit. L’Etat a entendu le message sans doute involontaire mais permanent du peuple martiniquais, lui adressant régulièrement depuis 30 ans des élus autonomistes et indépendantistes. L’Etat a entendu le message de maires refusant de pavoiser leurs mairies du drapeau de la république française et de saluer l’hymne national français. L’Etat a entendu le message des élus choisis par le peuple, refusant d’être nommé ministres dans un gouvernement français. L’Etat a enfin entendu, autour du cercueil d’Aimé Césaire – ô symbole -, en un lieu où la présence de la France n’était pas souhaitée, la phrase d’un haut dignitaire de ce pays. Cette phrase solennelle était apparue comme un défi à la France et à ses plus illustres serviteurs présents : le président de la république en exercice, lui-même, ainsi que plusieurs anciens premiers ministres et ministres de la république. « Les meilleurs spécialistes des affaires martiniquaises sont les Martiniquais », avait proclamé cette personnalité, sous les applaudissements.

L’Etat a donc laissé faire les spécialistes martiniquais. Il a commencé par fermer les yeux, en laissant notamment écorner ses pouvoirs régaliens et en érigeant la tolérance aux abus comme mode de fonctionnement. L’Etat a tout fait pour aider les spécialistes à contourner la volonté populaire en imposant à la population martiniquaise la disparition du département qu’elle a toujours plébiscité. Entre le vœu minoritaire des élus et la volonté majoritairement exprimée des électeurs, l’Etat a choisi le premier, le plus étroit. L’Etat français a obtenu que ses dirigeants politiques, ses parlementaires, la totalité de ses partis politiques, sa justice administrative et sa presse nationale ferment les yeux et donnent quitus à un Himalaya d’irrégularités (relevées justement par Joseph Virassamy) pour faire passer la pilule de l’évolution statutaire. Cela a permis aux « spécialistes martiniquais » en tous genres (juristes, politologues, élus et autres), d’avoir le sentiment de mériter l’affirmation la plus improbable qu’il ait été donné à un homme politique martiniquais de prononcer au cours de ces 20 dernières années. Faut-il rappeler qu’en fait de spécialistes, c’est à peu près le contraire qu’Aimé Césaire avait déclaré en présence de François Fillon, alors premier ministre de la France, en proclamant : «C’est grâce à vous que nous survivons».

Mieux, l’Etat avait cru devoir aller au-devant des désirs de ceux qui avaient décidé de refuser l’allégeance de la France. Vous n’aimez pas le drapeau français, a-t-il paru dire ? Décrochez-le si vous voulez. Vous refusez d’être ministre de la France ? N’ayez crainte. Vous désirez un nouveau statut ? Dites ce que vous voulez, vos désirs sont des ordres. Vous aimeriez qu’il soit écrit par vos spécialistes de juristes ? Allez-y, faites nous des propositions.

Et voilà que, fait unique dans la république française, une double consultation fut organisée à 15 jours d’intervalle, la seconde venant contredire la première où l’expression populaire s’était clairement manifestée en faveur du maintien du statut départemental. Et voilà qu’un an plus tard, les juges administratifs regardant ailleurs, on apprend aux Martiniquais que leur île n’est plus un département et que ce sont eux-mêmes, les Martiniquais, qui en ont ainsi décidé par leur vote du 24 janvier 2010. Dans l’intervalle des apprentis sorciers juridico-politiques, en bons «spécialistes martiniquais», se sont mis à l’œuvre, forts de l’oreille et de la main de Nicolas Sarkozy. Lequel paraît vouloir terminer le travail commencé, s’il est réélu président de la république. Chacun défendant son camp, les négociateurs sont cependant arrivés aux mêmes conclusions : «un excellent outil», proclamaient les juristes. Peu importait que le cocktail de dispositions juridiques non solubles, entre elles, conduisît de toute évidence à un monstre institutionnel créé de toutes pièces, ce fameux statut sui generis. Aucune des parties n’avait envisagé de se retrouver dans l’opposition, chacune d’elles croyant ferme en la faveur des électeurs martiniquais et s’estimant en capacité de dompter le monstre. Mais la solidarité autonomo-indépendantiste qui avait été totale en faveur du saut dans l’inconnu est venue se briser sur le sort des urnes.

Depuis le lendemain de l’élection de décembre où l’on s’attendait, le résultat étant incontestable, à la phase de démarrage de la nouvelle gouvernance, on assiste à un pugilat qui n’a pas d’exemple dans notre démocratie. On sait sur quelles forces s’étaient appuyés les deux principaux camps de la majorité et de l’opposition. L’un avait choisi de maîtriser les corps constitués, les élus communaux et la société civile, tandis que l’autre a eu directement recours au peuple. Apparemment, chacun paraît pouvoir compter sur ses forces. Il est donc à craindre que ces deux entités n’aient à se rencontrer un jour dans la rue, à l’occasion d’un nouveau « février 2009 » qui n’aurait plus pour objet le seul pouvoir d’achat.

Plusieurs contrechroniques l’ont évoqué, il est un cas de figure qui serait plus à craindre que l’indépendance : il s’agit du bordel institutionnalisé. La désorganisation de la gouvernance et de la société martiniquaises pourrait conduire à la pire des situations, les Martiniquais n’ayant plus une institution solide à laquelle se rattacher. L’objectif principal était la disparition du département, vu comme symbole du néocolonialisme, il a été atteint. C’était par ailleurs le lien institutionnel clairement identifié, également symbolique de l’attachement à la République. A quoi le Martiniquais pourrait-il se rattacher désormais ? Certainement pas à ce monstre que personne ne semble pouvoir dompter et dont on ne sait, en réalité, qui en est le véritable chef. Inconsciemment, il pourrait encore s’attacher à ce qui ressemble aujourd’hui à un département agonisant.

Fort-de-France, le 14 avril 2016