Edouard Glissant : «William Faulkner et Saint-John Perse sont des écrivains békés de l’habitation»

Extrait de la transcription du documentaire de l’INA sur Édouard Glissant dans la collection « Les hommes-livres » réalisé en 1993. Interviewé par l’écrivain Patrick Chamoiseau, Édouard Glissant lit des extraits de ses recueils Pays rêvé, pays réel, Le sel noir, Poétique de la relation. Dans ce court passage, Glissant livre son sentiment sur ces monstres sacrés de la littérature que sont William Faulkner et Saint-John Perse.

Edouard Glissant : Les premières fois que j’ai parlé aux États-Unis de Faulkner… les Américains n’aiment pas tellement Faulkner parce que, d’abord il a maltraité la langue. Il y a même des professeurs d’université qui disent que Faulkner n’écrit pas bien. Ce qui est incroyable. Mais enfin il y a des Américains qui disent qu’il n’écrit pas bien. J’espère qu’il y en a de moins en moins mais enfin y en a eu qui le disaient, d’une part.

D’autre part quand j’ai parlé de Faulkner par exemple à des étudiants ou à des professeurs Noirs américains, c’était la stupéfaction de voir un Noir qui venait leur dire Faulkner c’est le plus grand écrivain du siècle alors que pour eux peut-être c’est purement et simplement un béké, quoi! Un écrivain raciste, un blanc raciste qui a fait son beurre sur la tête des nègres en racontant des histoires nègres dans ses romans, etc. Moi, je suis content d’avoir mené ce combat, parce que j’ai convaincu beaucoup d’intellectuels Noirs américains que Faulkner est plus proche de nous que beaucoup d’écrivains noirs qui soi-disant sont authentiques, etc. et qui en fait eux font de la surenchère d’une manière facile. Et je crois que de plus en plus on s’apercevra que le drame de Faulkner lui a servi à éclairer, à organiser, à mettre en architecture tout ce qui bougeait au fond du Sud des États-Unis et que les Américains eux-mêmes ne veulent pas voir, et que lui il met ça sous leurs yeux.

Patrick Chamoiseau : On peut dire pareil de toi non, pour la réalité antillaise?

Edouard Glissant : Je ne sais pas. Peut-être. Mais en tous cas c’est peut-être un destin à moindre niveau que Faulkner je partage avec lui — je dis ça en tremblant — parce que pour moi je répète c’est le plus grand écrivain du siècle. Mais il est certain qu’il n’a pas été reçu dans son pays.

William Faulkner et Saint-John Perse sont deux des écrivains que je fréquente le plus. Ce sont des écrivains de l’habitation mais des écrivains békés de l’habitation.

Patrick Chamoiseau : Est-ce qu’ils ont le tragique du gouffre? Est-ce qu’ils ont l’expérience du gouffre aussi?

Edouard Glissant : Ah oui !

Patrick Chamoiseau : Ils n’ont pas connu la cale!

Edouard Glissant : Ils n’ont pas connu la cale mais Faulkner a la hantise de la mémoire impossible, de la chose qui s’est passé avant et on ne sait pas quoi. Il a la hantise de ça. Et c’est une dimension que j’apprécie beaucoup dans le tragique faulknérien. Et par antithèse Saint- John Perse a toujours voulu se créer une stature de nobliau, de noble français, parce qu’il souffrait de la dimension de déracinement du béké. Ça j’en suis sûr il en souffrait beaucoup. Donc ce sont des témoins capitaux de la part de nous qui est européenne et qui voisine avec la part africaine, la part indienne, les parts: chinoise, Moyen-Orient, etc. Donc je suis extrêmement sensible à ça, mais je crois que il ne faut pas essayer de faire des synthèses, des mélanges, mettre un peu de ceci, un peu de cela, saupoudrer, etc. et puis faire… Le métissage c’est pas ça. Moi je suis très bien avec Faulkner tel qu’il est. Je ne veux pas qu’il essaye de me dire moi je comprends les nègres, etc. Il n’a jamais essayé, il ne l’a jamais dit et c’est pour ça qu’il est génial. Il n’a jamais dit oui, moi je comprends les nègres, je vois comment ça se passe, etc. Au contraire il dit moi je ne comprends pas ces gens-là, mais y a un mystère pour moi. Mais en disant cela il réalise la part disons de négritude qu’il a en lui sur sa plantation.

Faulkner est l’exemple type de l’écrivain de la famille étendu, de l’anti-filiation. Par exemple dans tous les romans de Faulkner on sait pas qui est fils de qui, qui est neveu, les neveux et les nièces, et les oncles et les nièces portent le même prénom. Jason on ne sait si c’est un homme si c’est une femme, si c’est l’oncle si c’est la nièce, etc. si c’est un Noir ou un Blanc. Parce que il y a les lignées de descendants blancs et puis les lignées de descendants noirs et Faulkner mélange tout ça et fait ce grand maelström pour essayer de répondre à la question: Qu’est-ce qui s’est passé avant qui a mis cette malédiction sur nous? La malédiction sur le Sud. Qu’est-ce qui s’est passé avant qui fait que nous avons été des racistes, des esclavagistes, qu’on a fait la Guerre de Sécession, qu’on l’a perdue alors que nous étions les plus braves, que nous étions les plus forts, que nous étions les plus splendides, etc., on l’a perdue cette guerre. On est des vaincus, etc. Pourquoi cette punition? D’où tout ça vient ?

L’intégralité de cette transcription est disponible sur le site Potomitan en cliquant ICI.

edouard_glissant_06