Voltaire – Traité sur la Tolérance : Traduction en créole par Rodolf Étienne

A l’occasion de la publication du Traité sur la tolérance de Voltaire qu’il a traduit en créole, Rodolf Étienne a accordé un entretien à Roland Sabra (Madinin’art).

Madinin’Art : Le Traité sur la tolérance connaît un succès de librairie non démenti à ce-jour, suites aux attaques terroristes qui ont bouleversé la France en 2015. Vous publiez aujourd’hui une traduction en créole. La première question qui vient est : quelle nécessité avez-vous éprouvée pour ce faire?

Rodolf Étienne : Ce texte est une commande de l’éditeur Idem Editions. Son directeur, qui est un ami personnel et pour qui j’ai un grand respect pour son engagement littéraire et éditorial, m’a présenté le texte en me demandant si cela m’intéresserait. Et c’est à partir de là que tout semble provenir de la magie. Parce que ce texte, après ma première lecture, répondait parfaitement aux questionnements liés à la langue, sur plusieurs aspects essentiels, que je me posais justement. J’étais justement en pleine réflexion et écriture d’un colossal exposé sur les problématiques de traduction créole que je devais présenter à l’Université Birmingham en Angleterre. Le projet n’a pas abouti, je me suis consacré à la traduction du Traité sur la Tolérance. C’était littéralement époustouflant de se rendre compte que les problématiques abordées par Voltaire, pour ce qui concerne exclusivement la langue et le rendu du discours – dans sa fidélité à la pensée de l’auteur et du message essentiel qu’il souhaitait faire passer – était similaire aux problématiques de l’auteur créole moderne. Trois siècles nous séparaient, mais les états de la langue coïncidaient parfaitement. Il était essentiel pour Voltaire, impérieux même, de découvrir un nouveau langage, une nouvelle manière de dire et d’écrire le français, pour subvenir aux nécessités de son discours, qui lui aussi tendait à l’innovation des idées. Et le Traité, qui porte bien son nom, est un exemple de parfaite réussite d’une avancée de la langue dans l’écrit et dans sa fidélisation aux attentes du plus grand nombre, non seulement dans sa compréhension immédiate, mais surtout dans sa faculté à rendre compte des réalités humaines dans leurs plus profonds signifiants. Ce texte était donc parfait pour une aventure rocambolesque, je veux dire sur le plan littéraire, une percée dans la langue de l’écrit, une percée dans le monde des idées que peut véhiculer la langue créole, pour ce qu’elle a de jeune et de contrainte. Par ailleurs, traiter du thème du fanatisme aujourd’hui comme hier, et en l’occurrence ici, du fanatisme religieux, nous réclame d’être vigilants à propos de tous les fanatismes et pas seulement envers ceux qui défraient la chronique. Voltaire n’épargne personne, aucun groupe religieux ne sort indemne du Traité, toutes sont épinglées. Lorsque l’on sait que Voltaire était un adogmatique, franc-maçon tardif, on saisit encore mieux les nuances de son langage et de son discours. Si le texte a du succès aujourd’hui, c’est surtout parce que le monde se sent menacé dans tous ses fondamentaux, dans ces invariants nous dirait Glissant. Ce n’est pas seulement la peur islamiste qui alimente le monde moderne : la peur est permanente et justifiée par la prise de conscience par l’homme de son immense fragilité dans la totalité de l’univers qui l’entoure, de sa petitesse cosmique et de l’inévitable chaos qui le menace.

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M’A: En quoi donc la France de 1763 a-t-elle des traits communs avec les théocraties contemporaines?

R.É. : Encore une fois, Voltaire ne stigmatise pas tel pays, telle religion, telle église, telle théocratie. Tout le monde en prend pour son grade. La France est la première visée parce que l’affaire Calas, qui est le prétexte au développement des idées de Voltaire sur la tolérance, défraie la chronique à cette époque. Mais si on y regarde bien, la période de temps brassée par l’imaginaire de Voltaire n’est pas si facilement identifiable qu’on pourrait le penser. Ainsi les monarchies européennes de son époque ou de naguère, les républiques de l’antiquité, la papauté, le protestantisme Anglican, les autres religions du monde, passé ou présente du temps de l’auteur, tout ce beau monde est passé au crible de la critique acerbe de l’auteur. En 1763, la France et beaucoup d’autres monarchies d’Europe baignait dans la plus abjecte barbarie, avec des pratiques de répression et de contrôle du pouvoir d’une violence sans précédent. C’est ce qui fait réagir Voltaire, tout autant en tant qu’auteur que philosophe, mais aussi en tant qu’homme tout simplement. La barbarie de l’état et de la religion est partout présente en Europe. Les théocraties contemporaines comme les gouvernements plus généralement, semblent eux aussi englués dans un marasme de la pensée, des idées et des volontés. Il ne faut pas non plus perdre de vue, bien sûr, la pression exercée par le monde occidental sur le reste du monde, et dans le domaine de la religion en particulier, sans nier le poids global des dogmes sur les mentalités humaines, sans là porter le jugement sur le principe des valeurs, bien sûr.

M’A : Le ton parfois enflammé de Voltaire dans son éloge de la tolérance ne contient-il pas aussi des envolées haineuses notamment dans le solide anti-judaïsme qu’il profère si souvent?

R.É. : Oui, c’est le reproche généralement fait à Voltaire, d’avoir pêché sur le judaïsme comme sur le droit ou la place des femmes dans la société, engagement – des femmes – dont ce sont les prémices. Sans parler, bien sûr, de l’esclavage, dont il ne parle pas du tout, ce dont on peut aussi lui faire griefs. Mais, dans l’ensemble, et nonobstant ces questions qui sont des questions certes d’une actualité vive au temps de l’auteur, Voltaire rempli sa mission de tolérance. Le chercheur curieux, aura tenté de comprendre l’auteur même dans ses travers et se sera surpris à admettre, non pas l’antisémitisme, ni le racisme ou le différentialisme que l’on reproche généralement à Voltaire et à cette œuvre en particulier, mais bien une incapacité de l’auteur à dépasser, pour le coup, les aléas de son temps et de son époque, et certainement à se dépasser lui-même sur ces questions-là, en particulier. A mon humble avis, si la critique est justifiée – on peut difficilement nier l’acharnement de Voltaire sur ces questions, soit par son silence ou son mutisme, soit par sa fougue ou son ton enflammé – le génie de l’auteur, nous invite à d’autres pistes d’analyse et de perception, dès lors que l’on reconnaît cette expérience littéraire comme une vraie expérience humaine, une vraie rencontre, un vrai partage, laissant libre à l’auteur une part de son intime ou tout du moins portant sur cette part de son intime un regard plus analytique, plus condescendant, plus respectueux, en définitive, plus compréhensif. A charge pour l’auteur, dans ce cadre privilégié que lui offre le lecteur – cette compréhension ? – de se dévoiler dans ses vérités refoulées. Là-dessus, Voltaire, l’homme comme l’auteur, tout autant que son œuvre en en particulier le Traité sur la Tolérance, sont véritablement des invites en même temps que des leçons de tolérance.

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VOLTAIRE / TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE / ASOU LATOLERANS – Texte bilingue en français et en créole – Traduction de Rodolf ÉTIENNE.
Réédition, en poche.Editions Idem – mars 2016 – 408 pages.
En vente en librairie en Martinique, ou à commander à info@desnel.com