Egalité réelle ou émancipation réelle?

par Julien DIDIER

C’est Victorin Lurel, ex- ministre de l’outre-mer, qui a été chargé par le président de la république de faire un rapport sur l’égalité réelle. Ce rapport déposé la semaine dernière est déjà très chahuté par la classe politique de droite à gauche notamment du côté de la Réunion.

Certains y constatent de graves lacunes et soulignent avec force, la « non prise en compte la double intégration de La Réunion dans sa région et avec l’Europe ».
D’autres y voient une « accentuation du néo-colonialisme ».
Victorin Lurel lui-même a Twitté : « il faut déclarer l’état d’urgence sociale en outremer»

Ici c’est Paris ?

La situation de nos pays demande non seulement que des décisions courageuses soient prises, mais que celles-ci ne s’inscrivent pas dans l’ancestral syndrome qui détermine notre rapport à la France.
S’il est indispensable d’agir, il nous faut considérer ce mot « égalité réelle » avec prudence et surtout ne pas l’ériger comme la panacée contre nos malheurs structurels.
En effet nous pensons presque toujours notre pays comme une somme de problème à régler. Pour beaucoup de ceux qui utilisent ce mot égalité réelle sur le mode du mantra, on voit poindre un postulat de base assez simple.

Pour ceux-là, la France ne saurait se réduire à son hexagone, c’est une entité qui s’étale par-delà les mers et continents. Que l’on soit à Paris, à l’Ajoupa-Bouillon , à Lille, à Papeete, à Bonifacio, à Saint-Paul de la Réunion, à Matoury, ou à Saint-Pierre et Miquelon : on est en France, et cette France est la même partout.

Dès lors, si on pousse cette logique comme le font quelques-uns, l‘identique serait de mise. On pourrait tolérer de-ci de-là un semblant de variété culturelle, quelques « spécificités » identitaires qui ne suffisent pas à parler de peuples, mais toute différence socio-économique serait en revanche soit un retard à rattraper, soit une distorsion à combattre sous peine de discrimination.

Enfin, si la géographie s’entête et rappelle les distances, on la frappera d’un coup de « continuité territoriale », et le tour sera joué. Pour ces mystiques de « l’égalité réelle », la France continuerait ainsi d’être une, indivisible, imperturbable et intangible.

Le discours humaniste antillais

Il n’y a rien d’autre là qu’un recyclage pseudo économique de la vieille doctrine de l’assimilation, celle qui vise à faire disparaître purement et simplement une entité dans une autre. Aimé Césaire l’a combattue durant son existence. Cette idéologie a prévalu durant des décennies dans ce qui était considéré comme « le discours humaniste antillais »

La citoyenneté Française était censée nous protéger du système prédateur des grandes usines et des Habitations. Nul besoin d’essayer d’exister par soi-même, il suffisait de se dissoudre corps et âme dans le giron de la mère-patrie. Ce qu’elle était, étant proclamé vrai, juste, beau et bon, devait nous être appliqué sans délai, sans prudence, sans distance : il fallait de toute urgence rattraper le modèle ! Et donc, pendant des décennies, même chez les communistes pourtant à la pointe du combat à l’époque , l’assimilation avait occupé quatre-vingt-dix pour cent de nos capacités d’initiative et la meilleure part de notre volonté. Exonérations fiscales, rentes et subventions, transferts publics massifs qui nous ont été appliqués depuis lors, poursuivaient ce rattrapage aveugle d’un modèle de développement hexagonal.

Assimilation ou Emancipation ?

Aimé Césaire en avait perçu le danger et rappelé sans cesse que la départementalisation dont il s’était fait le chantre, n’était pas l’assimilation. Se battre pour notre dignité citoyenne, c’était pour lui d’abord attiser notre prise de conscience identitaire. Hélas, s’il a réussi cette révolution culturelle, l’assimilation-rattrapage a poursuivi sa route quasiment sans encombre dans le social et dans l’économique.

Plusieurs décennies après, tous les indices de développement humain entre l’Hexagone et nous, accusent encore d’accablantes et structurelles disparités : chômage hors-normes pour toutes les catégories de nos actifs, taux de pauvreté aigu, retards déclarés en matière de santé ou d’enseignement, PIB par habitant inférieur, situation préoccupante en ce qui concerne le logement et l’habitat insalubre… On voit bien aujourd’hui l’impuissance des experts hexagonaux à proposer une voie d’épanouissement à nos pays. Ils sont à court d’idées car « assimilation » et « rattrapage » ont créé attentisme, logique de guichet, économie de containers, « déresponsabilisation » plus ou moins insidieuse, naufrage du sens de l’initiative et de l’innovation…

Que reste-t-il ?

Dès lors, le principe d’assimilation-rattrapage nous a appris ceci : il est des générosités toxiques ! Nul ne peut s’épanouir dans le mimétisme, le transfert d’un modèle salvateur. C’est pourquoi Aimé Césaire et les progressistes se sont élevés contre le « sac DOM-TOM » qui revenait à constituer une entité uniforme, indistincte, qu’il fallait remplir de « rattrapage » et « d’assimilation ». Le pluriel que nous avons réussi à obtenir, dans l’appellation « outre-mers » change à peine ce vice originel.

Aujourd’hui, l’épuisement de la recette aveugle a rendu nécessaire des espaces de responsabilité. Depuis 2010, les habilitations ordinaires sont actionnées. L’adaptation aux géographies cordiales est en cours et des habilitations transversales ont été envisagées.

Le tarissement des transferts publics impose désormais l’esprit de projet et d’innovation… On croirait être sur la bonne voie, mais le vieux démon de l’assimilation aveugle demeure comme un soubassement archaïque. On retrouve même des membres du Parti Progressiste Martiniquais dans le conseil d’administration de la structure porteuse de ce projet d’assimilation.

Oui ce vieux démon peut surgir à tout moment sous des formes renouvelées, et on peut se demander si « l’égalité économique réelle » n’est pas un des avatars.

Elle voudrait dire qu’il n’y aurait plus à rien penser, plus rien à oser, rien à inventer, qu’il suffirait d’égaliser !

Oui notre différence est à la base de tous nos potentiels, elle est notre force notre créativité, elle préside à nos initiatives, nos capacités d’agir sur nos destins.
Notre projet doit s’inscrire dans une vision du monde, qui nous ouvrira la voie réelle d’un rapport non uniformisé, non subordonné et défavorisant, de collaboration et pas de soumission, mais actif et créatif, à la France et au monde.

Nous n’avons rien à rattraper !

Nous avons seulement à inventer notre voie économique !
Nous n’avons pas à colmater des brèches et des retards, mais que nous avons à sortir globalement d’une ornière.
Nous avons à déterminer nous-mêmes nos indices d’évaluation, en rapport avec notre naturel, notre contexte, nos atouts, nos potentialités, notre réalité irréductible à aucune autre.

Les faits sont têtus et l’histoire nous montre chaque jour que ce qui ne monte pas d’une maturation collective, d’une pensée autonome, d’une intention endogène largement partagée, est plaqué, et donc artificiel, et donc source inévitable d’une aliénation dont l’unique vertu est d’être désespérante

Alors, égalité réelle ?

L’égalité, n’est pas ce qui gomme les différences et les « retards » à partir d’un paradigme de référence. Elle est ce qui, dans la diversité, émerge d’une égale dignité, de la même capacité d’agir, de penser, d’intervenir sur son destin.

Elle se nourrit de capacités, d’initiatives et de responsabilité.

En clair:l’égalité réelle surgira de l’émancipation réelle, et exigera des réformes structurelles.

Julien Didier

Source : Evolution Martinique