Economie : Pourquoi ça va coincer aux Antilles si on ne bouge pas ?

Le politique doit inventer le futur :
Pourquoi ça va coincer aux Antilles si on ne bouge pas ?

par Jean-Marie NOL

Dans un proche avenir, une énorme déflagration économique et sociale nous menace, c’est celle du numérique conjuguée à la réduction de la dépense publique. Nous aurons encore beaucoup plus de temps libre pour nos loisirs, mais nettement moins de travail !!!

Avec la révolution numérique, la plupart des secteurs aux Antilles perdraient des emplois, excepté l’éducation, la santé, et l’environnement. La robotisation va toucher « les classes moyennes, y compris les classes moyennes supérieures ». La brutalité de la mutation à venir est sans commune mesure.

Les défis posés à notre modèle social sont donc immenses. D’autant que la classe moyenne des services représente le « cœur de la démocratie ». Si on ne fait rien, la défiance envers les élites va encore augmenter, avec des impacts politiques graves. Le numérique a déjà remis en cause le modèle de la presse et de la musique. On fait comme s’il s’agissait de cas isolés. Il n’y a aucun débat politique sur le sujet, alors qu’il faudrait anticiper, qualifier, dire la vérité… Il faut créer un électrochoc dans l’opinion dès maintenant, expliquer qu’un grand nombre de métiers seront potentiellement touchés.

«la robotisation pourrait être aux cols blancs ce que la mondialisation fut aux cols bleus». «Elle va toucher les classes moyennes, y compris les classes moyennes supérieures. C’est-à-dire certaines professions intellectuelles, dont on va pouvoir automatiser certaines tâches, comme les comptables, les juristes, les journalistes… La machine saura faire sans l’homme à très court terme.»

Quelques secteurs seraient épargnés. Pour la santé, et l’éducation, aucune perte d’emploi ne serait à déplorer à cause des robots. L’environnement, la relation clients et les nouvelles technologies devraient encore mieux s’en sortir puisque des postes seraient créés dans ces domaines. A contrario, le tourisme, le bâtiment, l’industrie, l’agriculture, l’administration publique, et le service aux entreprises devraient être particulièrement touchés.

Il faut arrêter de tergiverser et prendre acte que nous ne pouvons plus faire reposer la croissance, le progrès, notre avenir sur les contingences du passé. La révolution robotique et singulièrement numérique qui nous attend va remplacer en Guadeloupe et Martinique près de la moitié de la population active par des machines en vingt ans. Un bouleversement potentiellement catastrophique. Non pas que je doute du mécanisme de la destruction créatrice de l’économiste Shumpeter et de la capacité intellectuelle d’adaptation et d’innovation de nos concitoyens Antillais, mais je doute de la capacité de notre société à encaisser un bouleversement aussi brutal sans basculer dans l’hystérie syndicale, et transformer le rêve de « l’égalité réelle » en cauchemar avant qu’il n’ait le temps de se réaliser.

Il faut clore la parenthèse de la départementalisation qui s’est révélée utile sur le plan social mais prédatrice sur le plan de la capacité productive aux Antilles et nous engager dans une autre voie, celle du changement de modèle économique et social compatible avec l’avènement d’un nouveau monde plus collectif et plus productif. Notre avenir doit changer de perspective et pour l’idéaliste constructif que je suis, cette nouvelle perspective doit nous montrer un futur accessible à tous. Il devient de plus en plus clair qu’il nous faut une nouvelle logique économique de développement capable de nous faire entrer dans un futur plus équitable et plus durable.

Nous sommes aujourd’hui à la veille d’une nouvelle convergence entre technologie des communications et régime énergétique. La jonction de la communication par Internet et des énergies renouvelables engendre une troisième révolution industrielle. Le phénomène fait peur comme ont fait peur en leur temps Facebook et les réseaux sociaux, et avant eux Microsoft, Apple, google, et les géants de l’informatique, et bien avant eux la voiture, l’imprimerie, etc. Si Airbnb et consorts effraient autant, c’est parce qu’ils ne réinventent pas seulement la relation aux clients, ils réinventent absolument tout de la façon dont fonctionne une entreprise, ce qui, par vase communicant, impacte tout de la façon dont on fonctionne en société.

En fait, nous commençons à réaliser que nous avons besoin de changer de monde pour sortir de l’impasse. Ce débat devrait s’accentuer en 2016, parce que plusieurs tendances vont s’affirmer :
– Une rupture sociétale de la société Antillaise du fait du numérique,
– l’envie très affirmée des clients d’être acteurs de leurs choix de consommation,
– une maîtrise globalement forte des outils numériques par une intensification de l’enseignement supérieur et la formation,
– un profond besoin de donner du sens à nos vies…dans un monde sans emplois ou emplois précaires.

En somme, nous sommes à ce fameux moment de l’histoire où un monde doit laisser la place à un autre ; le temps de l’individualisme doit laisser rapidement sa place à celui du collectif, car la difficulté risque de se poser au plan du timing pour ce qui concerne la Guadeloupe et la Martinique. En effet, dans la destruction créatrice de pans entiers du secteur des services ultra majoritaire dans la formation du PIB, destruction et création d’emplois ne seront pas exactement simultanées, et plus la destruction est massive et systématique, plus le système aura de chances d’être déstabilisé, faute de pouvoir la compenser rapidement et assez complètement par la création de nouveaux emplois .

Ce bouleversement économique que nous entrevoyons à l’horizon 2025 aura des conséquences politiques et sociales graves en France et donc encore plus en Martinique et Guadeloupe, car compte tenu du contexte actuel, le bouleversement sera trop rapide, trop massif et trop systématique pour que les structures économiques s’adaptent et que la destruction créatrice ait le temps de faire son effet. En conséquence, un grand nombre de mécontents apparaîtra en un temps si court que les répercussions politiques et sociales seront plus rapides que l’adaptation du marché.

Nous le répétons à nouveau, pauvreté en hausse, misère et désespoir des exclus de la société, chômage de masse des jeunes, violence, désagrégation sociale, avenir non pensé, que nenni pour ces citoyens optimistes plus que jamais tourné vers la quête individualiste du bonheur personnel par excellence au détriment du collectif !

Or, nous savons tous que la société guadeloupéenne et dans une moindre mesure Martiniquaise est imprégné d’une culture française de la contestation qui fait une large place à l’esprit râleur : réagir de façon émotionnelle et manifester son mécontentement dans la rue ou par des grèves dures, contre l’injustice ou supposé telle, fait presque partie des devoirs civiques et moraux en Guadeloupe et Martinique. Mais cette posture du désespoir et de la tentation de la terre brûlée aurait-t-elle été possible si elle n’avait pas été précédé par un autre effondrement, passé inaperçu, celui de l’effondrement intellectuel et moral de la société Française et surtout Antillaise ?

L’intérêt des intellectuels pour le fonctionnement de l’économie et pour la prospective ( AU SENS DE PENSER LA MUTATION DU FUTUR ), s’est dissout en France et s’est révélé mort-né aux Antilles .

Qui diffuse ou est responsable de ce sentiment d’inconscience et ce manque de lucidité diffus au sein de la population plus apte à jouir du présent que préparer l’avenir ? Comment surmonter cette crainte de regarder les difficultés à venir en face avant que les périls, la peur, la frilosité, la violence et le repli ne s’installent dans nos pays ou tout le monde risque d’y perdre à ce jeu mortifère de la politique de l’autruche ?

Pour nous, c’est incontestablement « l’intelligentsia ou l’élite » qui porte la plus grande part de responsabilité dans ce déni de réalité et qui a renoncé à comprendre le fonctionnement de l’économie et les nouveaux enjeux de la société et préférer se focaliser sur le culturel et l’histoire, alors même que toutes ces interrogations flétrissent à travers l’actualité des médias , mais de manière forcément stérile, car non suffisamment analysée en amont en lien avec l’économique. C’est le manque de sens, de vision d’avenir, de clarté stratégique qui en constitue un facteur-clé, et dans ce cas pour nous, il paraît encore plus essentiel, dans ce monde incertain, de sensibiliser les citoyens conscients et leurs dirigeants à leur métier d’entraîneurs de la société civile et de développer leur intelligence relationnelle, situationnelle, émotionnelle.

Là réside le challenge, un sursaut intellectuel des citoyens guadeloupéens et martiniquais, intellectuels ou diplômés de l’enseignement supérieur, une intelligence critique au service du changement et au développement d’une pensée créatrice et féconde qui, loin d’être innée ou acquise une fois pour toutes, peut être stimulée et développée et œuvrer – soyons optimistes – à l’indispensable construction d’une digue contre la crise à venir !

On comprend que le problème n’est pas d’abord économique mais politique. … Comment s’extirper de ce paradoxe ? Nous refusons la posture de l’observateur désabusé qui assistera passivement à l’effondrement de la société, avec l’espoir très réduit que des alternatives émergeront peut-être spontanément du chaos de la destruction créatrice de l’économiste Shumpéter. Il est encore temps de réagir et l’heure de l’engagement de la société civile devra bientôt sonné pour éviter la chronique d’un désastre annoncé !

Continuer à s’intéresser avec obstination à des questions qui ne sont pas la priorité des guadeloupéens et des martiniquais pourrait entraîner des révoltes de plus en plus fortes avec une perte de confiance envers les élus et l’autoréalisation de ce qu’il faut redouter : l’apparition d’une grande crise économique et sociale sur fond d’hyper inflation, et l’on appelle cela une spirale de l’échec !

La crise économique et sociale créera un tel choc sur la consommation que les commerçants et les industriels amasseront des stocks d’invendus qu’ils braderont pour les écouler. Et comme les acheteurs se feront rares, le vendeur perdra de l’argent, licenciera. Les gens devenus chômeurs ne consommeront plus, les entreprises ne paieront plus d’impôt, les collectivités même celles ayant opté pour un nouveau statut ne percevront plus de recettes et enchaîneront les plans d’austérité avec une hausse des impôts locaux et une baisse des interventions sociales pour réduire les déficits.

Le piège se refermera sur nous si nous n’y prenons garde.

Jean-Marie NOL