Raphaël Confiant fait le point sur la trace d’Edouard Glissant

Que reste-t-il de la pensée d’Edouard Glissant ?

par Raphaël CONFIANT

Il y a cinq ans, Edouard GLISSANT quittait ce monde, ce « Tout-monde » qu’il s’était tellement employé à célébrer au cours des dix dernières années de sa vie. Viscéralement attaché à sa Martinique c’est-à-dire aux mornes de son Sainte-Marie natal, à la Lézarde de son Lamentin d’adolescence et au Rocher de ce Diamant où il avait finalement élu domicile, GLISSANT parcourait les mille et une traces de notre inépuisable planète Terre. Célébrée un peu partout, son œuvre, pourtant énigmatique par endroits, était étudiée dans de très nombreuses universités et continue de l’être. Aux Etats-Unis où il enseigna, d’abord en Louisiane, puis à New-York, il était révéré. Il était même une référence intellectuelle de premier plan.

Je me souviens de l’avoir accompagné au cœur de cette Amérique du Nord, dans cet improbable état qu’est l’Oklahoma, où il recevait le Puterbaugh Prize, surnommé le Nobel américain. C’était au siècle dernier. Je m’étais tout de suite senti mal à l’aise dans cette terre de hauts plateaux battus par les vents, mais GLISSANT s’y était, tout au contraire, senti immédiatement chez lui. « Ici, un voyage effroyable s’est achevé », m’avait-il lancé avec son impayable sourire à moitié dissimulé par son épaisse moustache, pas encore poivre et sel à l’époque. Nous nous apprêtions à nous installer pour le dîner de gala après que l’Université d’Oklahoma-city lui ait remis le prix en grandes pompes. Je ne voyais pas où il voulait en venir. Au mitan du dîner, une surprise lui fut faite : la venue de Miss Black America dans une ravissante robe bleue et une couronne dorée sur la tête. Dans ce si grand pays (50 fois plus grand que la France quand même), je me demandais où les organisateurs du Prix Puterbaugh avaient pu la dénicher et la faire venir pour l’événement. A moins qu’elle ne fut native d’Oklahoma, chose à vrai dire peu probable car dans les rues, on ne voyait que des Blancs et des Indiens (« Peaux-Rouges ») ou des métis des deux. Le nombre élevé d’Indiens m’avait tout de suite frappé, mais sans plus.

GLISSANT répondit avec humour aux éloges ce soir-là, dans son anglais un peu hésitant mais correct quoique teinté d’accent français. J’étais assis à côté d’un vieil universitaire très WASP (White Anglo-Saxon Protestant) qui n’avait pas l’air ravi et qui me susurra que « le montant du prix est de 50.000 dollars ». Je ne savais pas si c’était vrai mais j’étais content pour GLISSANT, l’éternel fauché. L’homme pour qui l’argent ne comptait pas, qui recevait des tablées d’amis comme j’avais pu le constater à Bâton-Rouge, en Louisiane, lorsqu’il était directeur du centre d’études francophones de l’université de cette ville. Ca y allait les tonnes de « jambalayas », ces énormes écrevisses rouges de Louisiane à côté desquelles nos « zabitan » ressemblent à des « pisiet ». J’étais content pour cet homme généreux qui s’était fait dépouiller de l »école qu’il avait construite, route de Didier, l’IME (Institut Martiniquais d’Etudes), avec l’argent gagné avec le Prix Renaudot qu’il avait reçu en 1958 pour son roman « LA LEZARDE ». Il aurait pu devenir fonctionnaire et s’assurer une sécurité à vie. Il avait préféré investir ses droits d’auteur dans une école privée où en plus des programmes officiels français, on enseignait l’univers créole, l’Afrique noire, le Tiers-monde.

Au cours de ses pérégrinations, GLISSANT avait fait escale à Paris où il était devenu directeur du « COURRIER DE L’UNESCO », organe de cette organisation internationale qui était publié en une quarantaine de langues. Il y avait fait une rencontre capitale, celle de Sylvie, jeune femme française, peintre de talent, qui devait devenir son épouse et qui jusqu’à aujourd’hui tient le flambeau en s’occupant de l’Institut du Tout-Monde que GLISSANT avait créé peu avant sa mort. Je me souviens qu’un jour, Jean BERNABE et moi avions débarqué à son bureau et avions quasiment exigé qu’il profite de son poste de directeur pour lancer une édition en créole du COURRIER DE L’UNESCO, chose qu’il avait bien volontiers accepté en nous précisant cependant que pour les petites langues, l’UNESCO ne finançait que le premier numéro. Pour les numéros suivants, il fallait trouver de l’aide auprès du pays où la petite langue était parlée. Nous avions, Jean BERNABE et moi, imprudemment dit : banco ! A notre retour en Martinique, nous avions réuni une équipe de Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais, Saint-Luciens, Dominiquais et Haïtiens pour traduire un numéro de la revue intitulée « La Vie dans des conditions extrêmes » qui traitait des déserts, de la forêt tropicale, de la banquise etc…Nous avions pris un plaisir fou à cette expérience et le premier numéro entièrement en créole du COURRIER DE L’UNESCO put paraître. Grâce à la ténacité d’Edouard GLISSANT car à l’époque les Etats-Unis s’étaient retirés de l’organisation et ne versaient plus leur quote-part (très importante) à cause d’une motion prise contre le sionisme par les pays du Tiers-monde numériquement majoritaires (mais financièrement minoritaires). Cela n’avait donc pas été facile pour GLISSANT de convaincre l’institution ébranlée par ce départ de publier une revue dans une petite langue. Mais le résultat était là et il était exaltant ! Sauf que quand, pour le second numéro de la revue, nous dûmes demander l’aide du Conseil régional de la Martinique, pourtant dirigée par la gauche à l’époque, cette aide fut rejetée sur intervention d’un haut dirigeant du Parti communiste, historien renommé, qui posa la question qui tue : « Qui va lire ça ? ». Et le COURRIER DE L’UNESCO en créole mourut ce jour-là de sa belle mort.

Au lendemain du dîner de gala, en Oklahoma, je compris l’allusion de GLISSANT lorsqu’on nous fit visiter le musée de « The long trail » (Le long sentier) et que GLISSANT s’arrêta pour méditer devant la statue d’un cheval fourbu, tête penchée vers l’avant, monté par un Indien tout aussi fourbu et quasiment avachi sur lui. Tout s’éclairait : lors de leur fameuse conquête de l’Ouest, les Blancs avait repoussé année après année, les Indiens vers l’intérieur de ce qui ne s’appelait pas encore les Etats-Unis et ceux-ci avait fini par fuir en masse jusqu’à cette région peu facile d’accès à l’époque qui s’appelait déjà, en langue indienne, Oklahoma. La route de tous les Indiens jusqu’en Oklahoma fut donc appelé « The long trail » et GLISSANT avait donc raison : « Ici aussi, un voyage effroyable s’est achevé », allusion transparente à celui qu’effectuait nos ancêtres esclaves depuis les côtes d’Afrique de l’Ouest. Il avait accepté un prix littéraire prestigieux de la part de « Blancs », mais ce n’était pas pour autant qu’il en oubliait leurs forfait. D’ailleurs, un jour, à ma question de savoir ce qu’était l’Occident, il m’avait fait cette réponse lapidaire qui jusqu’à aujourd’hui me parait la meilleure : « L’Occident est cette région du monde qui est capable des pires atrocités et dans le même temps, de la plus grande générosité ». En effet, esclavage des Noirs, génocide des Amérindiens, destruction des Juifs d’Europe etc…, tout cela est à mettre au passif de l’Occident, mais il suffit qu’une catastrophe se produise quelque part pour qu’il accourt et que ses populations mettent la main à la poche pour aider. Dernier exemple en date : le tsunami en Indonésie, pays à 90% musulman, qui a fait près de 200.000 morts. L’Occident a donné une aide pour la reconstruction quatre fois supérieure à celle des richissimes états du Golfe et au 1,5 milliard de musulmans que compte la planète.

On l’aura compris : la pensée de GLISSANT était une pensée rhizomique comme il le dit lui-même, connectée à toutes les histoires, à toutes les langues, à tous les mondes. Le contraire donc d’une pensée nombriliste et bêtement nationaliste. Cette pensée-là fut et demeure très difficile à acclimater dans une Martinique travaillée par une souffrance identitaire tri-séculaire, incapable de s’assumer, bipolaire (je n’aime pas le Blanc, mais je vote « NON » en cas de référendum sur l’indépendance), cultivant une africanité fantasmatique et surtout cosmétique, détruite économiquement après l’effondrement de l’industrie sucrière dans les années 60 du XXe siècle. Une Martinique désemparée pour tout dire. Dirigée par des politiciens, de quelque bord qu’il soient, pour qui la mondialisation n’existe pas. Il n’y a qu’à examiner les discours des uns et des autres lors de la campagne pour l’élection de la Collectivité Territoriale de Martinique en décembre dernier. On n’y a parlé que le la route à deux fois deux voies à construire au Robert ou de celle, délirante, qui traverserait la plaine du Lamentin entre Brasserie Lorraine et Carrère ou, encore plus délirant, du pont qui enjamberait la mangrove et la mer pour relier Rivière-Salée à Fort-de-France. On n’y a parlé que de SOI. De notre nombril. Le reste du monde se résumant de temps à autre à quelque évocation de notre relation avec la France et l’Europe. C’est à se demander si nous savons que la Chine est devenue la première puissance mondiale.

La Martinique n’a pas encore embarqué dans le train de la mondialisation. Déjà dans les années 50-70 du siècle passé, elle n’avait pas embarqué dans le train des indépendances caribéennes et africaines. Toujours en retard d’un train en quelque sorte. Si bien qu’à la question qui m’est souvent posée par des universitaires étrangers (majoritairement Etasuniens et Canadiens) : « Que devient la pensée de GLISSANT à la Martinique ? », je ne réponds rien.

Car il n’y a, hélas, rien à dire…

Raphaël Confiant