Guadeloupe – Art et culture : Frantz Succab interpelle Ary Chalus et Georges Brédent

LETTRE OUVERTE

À M. Ary Chalus, Président de la Région Guadeloupe
À M. Georges Brédent, Président de la Commission Culture.

Devant les interrogations fusant ça et là dans le monde artistique guadeloupéen sur les conditions qui permettraient d’incarner plus fortement l’identité culturelle du pays et participer de son rayonnement dans le monde, je prends la liberté de donner de la voix.

Je vous écris, sans suspicion ou animosité, mais avec le souci, en tant que créateur et citoyen, de contribuer utilement, et surtout librement, à changer d’avenir. Parce que je suis de ceux qui pensent que rien n’est jamais acquis, même après une écrasante victoire électorale ; que nul ne saurait s’endormir sur des lauriers qui sont encore loin d’être récoltés.

Comme la majorité des guadeloupéens, j’ai considéré votre intention politique en matière de culture comme une belle promesse pour l’avenir, parce que « visant à fixer les valeurs et les principes qui devraient nous rassembler, sans limiter la liberté d’aucun, mais en créant l’émulation nécessaire au monde culturel…»

J’ai aussi noté que votre équipe pense accorder « une attention particulière aux CREATEURS » La création étant, selon vous, « la zone vitale de la culture, le point de convergence de toutes les activités culturelles, sans lequel la Guadeloupe ne saurait avoir de génie propre et ne serait que consommatrice des autres »

Les trois axes de progrès que vous avez mis en exergue découlent de ce qui est dit plus haut :

  • Le droit d’accès à la culture : l’idée essentielle étant que « Le goût esthétique s’apprend, au même titre que la parole et la lecture. D’où l’importance de l’enseignement, de la critique. Non seulement pour former les publics de la culture et des arts, mais aussi perfectionner le talent de ses créateurs et interprètes ».
    Vous faites en même temps l’amer constat que « Si les plus grands créateurs guadeloupéens sont affichés médiatiquement, leurs œuvres sont très peu citées en exemple et étudiées dans nos écoles.» Par conséquent, vous appelez de vos vœux l’existence d’un « espace critique » étant donné que, toujours selon vous (Et c’est une bonne nouvelle !) « On ne saurait évaluer le développement culturel que par le nombre d’équipements et d’événements divertissants. »
  • L’association des principaux acteurs culturels : Vous envisagez de travailler à faire converger, d’une part, le génie émanant de la société civile, notamment avec « le savoir et la sagesse des Anciens qui ont consacré leur talent à élever les arts guadeloupéens. » et, d’autre part, le Service Public de la télévision et de la radiodiffusion « sur les programmes culturels mettant en exergue notre identité » et le monde éducatif, sur une réflexion visant à « insérer nos meilleures créations dans les programmes d’étude. »
    De plus, en tant que Collectivité Régionale, vous envisagez d’assumer votre part d’aide aux créateurs en proposant aux maîtres d’ouvrage publics d’utiliser le 1% artistique dans les constructions publiques. Procédure spécifique de commande qui s’impose aussi à l’Etat, à ses Etablissements publics et aux autres Collectivités Territoriales, et qui est loin d’être systématiquement appliquée.
  • Le soutien de l’effort de formation des jeunes dans les métiers émergeants de la culture. «Notamment, dans la création audiovisuelle en perspective de la révolution numérique et des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication». Au-delà, pas seulement pour le secteur de l’audiovisuel, vous mettez l’accent sur quelques moyens nécessaires à la bonne fin de la démarche : contribuer à l’émergence de formateurs artistiques ; accompagner le développement de l’édition du livre, en tant qu’industrie culturelle ; « encourager le travail de traduction des oeuvres guadeloupéennes en vue de la conquête des publics de la Caraïbe et des Amériques », en considérant ce dernier point comme « une vraie perspective professionnelle pour les étudiants en langues. »

Concernant la Culture, votre programme se veut « UNE APPROCHE NOUVELLE ET CONCERTEE » dont vous formulez l’esprit en ces termes :
« La création culturelle ne doit pas être au service des institutions politiques, des producteurs et des diffuseurs. Au contraire, ce sont ceux-là qui doivent être au service de la création. Aucun talent, ne doit se trouver condamné à la discrétion, voire à la disparition, parce qu’il n’est pas « politiquement correct ». La culture, n’est pas un accessoire ornemental. Elle est indissociable de l’action politique en ce qu’elle lui dessine une histoire et lui fixe un lieu. Elle est l’ensemble des traces laissées par les générations successives. »

Messieurs les présidents,

Si j’ai tenu à reprendre ici l’essentiel de votre programme culturel, par les motifs exposés et les axes proposés, ce n’est pas pour m’en faire porte-parole. C’est parce que j’ai bien retenu votre conclusion : « Afin d’aller toujours plus loin, privilégier la concertation permanente entre les acteurs culturels et la Collectivité Régionale, sous le signe de la liberté d’expression. » C’est donc simplement pour repréciser à partir de quoi nous parlerons.

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D’aucuns ont dit et répété, après une lecture de votre programme aussi superficielle qu’elle peut l’être en cours de campagne électorale, qu’il s’agissait de généralités. J’ai personnellement rencontré beaucoup trop d’artistes, et non des moindres, qui ne l’avaient pas lu, et même quelques élus de votre propre majorité qui l’avaient juste survolé ou l’avaient vite oublié. Il ne faut pas s’en étonner outre mesure. Il s’agit là de l’effet du passé, où tant de promesses sont restées lettre morte, où tant de carriérisme égoïste a fait ne plus croire en la noblesse de l’action politique. Vous êtes encore au stade de l’énoncé de bonnes intentions sans mise en oeuvre concrète en nette rupture avec ce passé. Par conséquent, il convient de laisser courageusement l’accès au doute.

Pour ma part, j’ai la faiblesse de croire encore que tout homme politique se proposant d’accéder à de hautes responsabilités est présumé savoir ce que parler veut dire. Même si, une fois élu, les paroles passent comme la rumeur et s’endorment comme le bruit de la campagne électorale, les écrits restent, comme les termes d’un contrat. À partir de là, le citoyen digne de ce nom peut et doit vous prendre au mot.

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Si le mot « Jeunesse » ne revient pas sans cesse dans votre projet culturel, comme au cours de la campagne, doit-on comprendre que, là, vous insistiez plutôt sur ce qui lui est nécessaire : éducation, formation et apprentissage de la liberté ? On peut le penser, puisque jeunesse n’est pas, comme d’habitude, systématiquement associée à délinquance, violence et, en général, conduites à risque. La jeunesse cesse d’être posée comme un problème, mais est évoquée comme une solution pour notre avenir, dès lors qu’on prend en compte la totalité des jeunes générations qui ne demande qu’à apprendre à être le pays. On s’adresse à l’ensemble et pas uniquement à la marge.

J’en déduis qu’il s’agit moins de leur répéter, comme rara an simenn sent « Déposez les armes ! », que de tout mettre en œuvre pour leur délivrer massivement des permis de port d’arts. Qu’ils puissent exprimer tous les talents qu’ils recèlent par devers eux, lorsque notre société demeure trop sourde ou aveugle à leur égard. Sourde, aveugle et oublieuse à la fois.

Quand vous dîtes que la culture « est l’ensemble des traces laissées par les générations successives », vous touchez du doigt le fond du mal guadeloupéen : l’obstination voire la délectation à ne pas ressembler à l’enfant de ses mère et père en se pensant tout entier créature de la Loi – Dieu et l’Etat, sous ce rapport, se trouvant souvent ex æquo en tant que créateurs suprêmes-; cette facilité à s’arraisonner à la croyance et à l’assurance d’un statut ; cette passion à se départir de soi-même au point de sacraliser les mots Département ou Région qui ne sont, somme toute, que de simples catégories administratives du pays de France. En tout cas nullement des éléments symboliques de l’identité culturelle guadeloupéenne.

Messieurs les présidents,

Oublions donc les arguments de campagne électorale et assumons notre vérité une fois pour toutes !

Au cours de notre histoire, les guadeloupéens n’ont cessé de réinventer une infinie diversité de signes à travers des œuvres qui racontent, célèbrent et inscrivent notre présence dans le patrimoine du monde. Comme d’autres peuples de la Caraïbe ou des Amériques, leur particularité est d’avoir transcendé un crime contre l’humanité. En somme, notre culture exprime toutes les formes d’efforts de la pensée humaine de nos parages pour refuser l’animalisation systémique. Et les créateurs d’hier et d’aujourd’hui, de toutes disciplines, savent le raconter ou l’exprimer de mille façons, dans plus d’une langue, avec une infinité de sonorités, d’accents, de couleurs et formes. Nous n’avons à « rattraper » personne, nous avons tout simplement à nous efforcer d’être, pleinement.

Comment veut-on que les jeunes, dont la plupart sont scolarisés, au moins jusqu’à l’adolescence, ne se sentent de plus en plus étrangers à notre histoire et notre pays, quand l’éducation dans les familles et l’enseignement, de l’Élémentaire au Supérieur, ne leur donnent pas systématiquement accès à un tel héritage, à cette indispensable connaissance de nous-mêmes dans le monde ?

Les œuvres ne poussent pas naturellement comme de la mauvaise herbe, elles résultent du travail des hommes, toujours inscrit dans une histoire, une culture et un contexte économique et social. C’est pourquoi la politique publique en matière de culture doit se donner ses propres moyens d’aider à éduquer et former les membres de la société guadeloupéenne afin d’exercer l’œil, l’ouïe, le toucher, la mémoire et l’entendement à la découverte d’elle-même, de ce qu’elle recèle EN ELLE-MEME de beau et de sublime.

C’est pourquoi je ne veux pas considérer votre programme comme une vague promesse ou une vaste plaisanterie. J’y décèle au contraire une urgence. J’aime à croire que la nouvelle gouvernance régionale entend contribuer à rapatrier nos artistes dans le seul monde qui soit vraiment leur : celui de la création culturelle guadeloupéenne, dans le respect de notre diversité propre.

Messieurs les Présidents,

Il ne suffira pas, comme par le passé, de nommer d’énièmes Monsieur ou Madame Culture, ou Conseillers spéciaux. D’exfiltrer de ses pairs quelque personnalité artistique connue, croyant ainsi faire d’elle une baguette magique ou un alibi. Mais rien de ce que vous promettez ne le laisse vraiment présager.

Parce que les créateurs, les acteurs culturels en général, seront toujours mal inspirés de rester immobiles à attendre que le Conseil Régional fasse des miracles. Parce que la Raison politique ne comprend jamais facilement l’Intention créatrice. Parce que si chacun ne fait pas la part qui lui incombe, il n’y aura pas de miracle. Et la part des créateurs ou acteurs culturels est la plus grande, c’est par elle que se joue la liberté de pensée, la liberté d’inventer et de transmettre.

Changer d’Avenir implique, en effet, une rupture. Mais avec quoi ?

C’est un fait qu’au fil des années, le politique et le marchand sont devenus ensemble l’instance absolue de légitimation de l’Œuvre et le prescripteur des contenus culturels. Or, la création, la vraie, est fondamentalement un acte de désobéissance, voire d’insoumission, parce que procédant de la fidélité à un projet esthétique personnel, et de l’infidélité à l’égard du « déjà-là. » Ce que les vendeurs et les politiques excluent de l’échelle des valeurs qu’ils instillent dans la société : la reproduction constante du même, plus souvent encouragée au détriment du droit à l’originalité. C’est ainsi que la marchandisation et l’intérêt politique immédiat tendent à détourner chaque volonté créatrice vers des standards qui attirent plus facilement la foule. Cela revient, par conséquent, à laisser le commerce et la course à la popularité dicter la norme.

Les créateurs doivent préserver leur liberté d’inventer, pourvu que la grâce soit toujours au rendez-vous. La culture peut s’appauvrir dans une société où l’économie est posée comme la nouvelle religion hégémonique qui invite le public à la prosternation devant la marchandise. La responsabilité majeure du créateur consiste par conséquent en cette première prise de risque : renouveler toujours et toujours le thème et le propos, sans écouter en priorité les sirènes du marché.

Cette Guadeloupe que nous prophétisons UNE, sera forcément une Guadeloupe riche de toutes les écoles de pensée ou esthétiques qui rivalisent en son sein et l’animent, de tous les efforts de ses artistes pour atteindre à l’Idéal par de multiples chemins. Cela ne va pas sans la connexion transversale des créateurs de toutes disciplines, afin que les arts guadeloupéens illustrent toujours mieux la Guadeloupe : celle-là même qui est au bout de nos rêves de liberté, d’égalité et de fraternité.

Messieurs les Présidents,

Aucune décision politique venant du haut ne parviendra elle seule, malgré les meilleures intentions, à créer et faire tenir les espaces de croisement de tous les arts qui nous sont nécessaires. Les politiques publiques peuvent tout au moins les faciliter, mais ce qui est réellement en jeu, c’est la capacité collective et autonome du monde culturel et artistique d’entrainer des pratiques ouvertes et solidaires, de la phase de création à la phase de diffusion culturelle. Parce que la loi hégémonique du marché tend à isoler chaque individu dans une confrontation solitaire avec les producteurs et les diffuseurs, voire les décideurs publics. En fait, le tout-commerce détache le créateur de la grande famille artistique qui est son lieu naturel d’émulation et de légitimation. Où il s’inscrit dans une filiation historique et dans une terre nommée Guadeloupe.

Sans cette fraternité fondatrice, il y a de moins en moins de valeurs communes et d’autonomie collective ; de moins en moins de points de vue critiques à l’égard des puissants et de moins en moins d’engagement citoyen. On devient courtisan ou l’on n’existe pas. Et les dialogues entre artistes se limitent au sou du pain quotidien à gratter, aux opportunités de bénéficier de subventions, de commandes publiques ou d’invitations à tel ou événement de prestige. Tout cela au détriment de la vocation première des arts, qui est de contribuer aux soins de l’âme, de partager des démarches studieuses sur les notions d’oeuvre, de regard d’auteur, de contenu. L’utilitarisme absolu dans la pratique professionnelle de la culture chasse toujours l’art hors du propos artistique.

Messieurs les Présidents,

Puisqu’il s’agit de changer d’avenir, j’aimerais pouvoir un jour dire avec assurance: « Tout ça, c’était avant ! »

La Guadeloupe de l’avenir demande beaucoup plus que celle du passé aux guadeloupéens, surtout aux créateurs. Elle demande des efforts gigantesques de nos pensées et de nos imaginaires : écrire beaucoup de romans, de nouvelles, de poèmes, d’essais, raconter beaucoup d’histoires, créer beaucoup d’œuvres théâtrales, composer beaucoup de chansons et de musiques, beaucoup danser, créer beaucoup d’œuvres plastiques et visuelles. Sinon, même si quelques uns parviennent à manger à leur faim, nous n’irons pas loin. Nous ne serons rien d’autre qu’un peuple apparemment satisfait, mais à genoux, attendant bouche béante les produits d’autrui qui nous viennent de loin. Contemplant son propre nombril avec les yeux des autres.

En vérité, c’est un tir groupé et répété du meilleur de nos forces créatrices qui peut forcer les portes de l’avenir, en brisant d’abord les mentalités qui nous enserrent les esprits et les cœurs.

Pointe-à-Pitre, le 22 janvier 2016

Frantz Succab           
Auteur guadeloupéen