Aimé Césaire était-il un député-cocotier au carnaval des autres ?

Le droit à des moments choisis de la pensée de Césaire

par Yves-Léopold MONTHIEUX

Ainsi donc, des changements seraient en vue au sein du gouvernement, des Martiniquais pourraient être sur les rangs pour devenir prochainement ministre de la République. Cette possibilité paraitrait-elle à ce point sérieuse à Raphaël Confiant qu’il ait cru devoir sortir, une fois de plus, comme à titre de bouclier, la boutade d’Aimé Césaire : »Nous n’avons pas besoin de ministres-cocotier dans le gouvernement français ! » ?

Pour un non-initié il paraît difficile d’imaginer que le gouvernement socialiste puisse envisager de recruter parmi ses amis martiniquais qui viennent d’être sanctionnés par le suffrage universel. Cependant, à moins de vouloir conjurer le sort ou de donner dans la provoc, on peut penser que le propos de Raphaël Confiant s’appuie sur quelque source. Reste que les arguments qu’il utilise pour dénoncer les appétits paraissent sujets à caution. Il serait certes puérile de s’étonner qu’un indépendantiste soit opposé à ce que des martiniquais deviennent des ministres français. Encore qu’un indépendantiste devenant ministre, cela n’est pas non plus absolument impossible.

La vie de Césaire a foisonné de fortes paroles et de formules qui frappent. Cependant l’élégance du propos n’oblige pas qu’on lui applique toujours un label de génie, notamment au plan politique. Il s’agit pour chacun de choisir parmi les boutades de l’écrivain, la part qui lui convient le mieux pour illustrer sa propre démarche politique. D’ailleurs, le poète a suffisamment écrit pour que chacun y trouve, de la droite à la gauche, ce qui peut l’autoriser à se recommander d’être un de ses fils. Chacun a droit à des morceaux choisis de la pensée du Nègre fondamental. Certains diront de façon plus triviale que chacun peut y faire son marché. C’est sans doute cette pensée multiple qui l’a conduit à des comportements parfois éloignés du discours politique.

L’auteur du Césaire, la traversée paradoxale du siècle conclut donc, ou plutôt assène : « La position de l’autonomiste Césaire est tout à fait claire : la Martinique est une nation et, à ce titre, n’a pas à participer au gouvernement d’une autre nation ». Raphaël Confiant ne s’est pas demandé pourquoi l’anticolonialiste Césaire n’a pas usé de la même dérision pour parler du métier qu’il a exercé en France pendant plusieurs décennies. Celui-ci n’a jamais eu l’idée de se qualifier de « député cocotier », alors qu’il avait eu une pratique parfaitement atypique de la fonction parlementaire. Par ailleurs, le citoyen lambda n’est pas le seul à s’étonner qu’un député martiniquais puisse voter pendant cinquante ans les lois d’une nation et s’interdise d’être membre du gouvernement de ladite nation qui le recevra dans son Panthéon.

L’argumentation peu accessible au commun devrait donc s’imposer à tous, si l’on s’en tient à la mâle conclusion de Raphaël Confiant : « … Cela signifie que toute personne, PPM ou non, qui acceptera un strapontin au sein du gouvernement français, sera un traitre à la pensée d’Aimé Césaire ». A quel moment de la pensée de Césaire, pourrait-on s’interroger ?

Enfin, il m’est très difficile de voir le rapport qu’il y a entre la Négritude et la participation d’un député martiniquais (sous-entendu, noir) au gouvernement français, comme le fut l’un des créateurs de la Négritude, Léopold Sedar Senghor, devenu plus tard un Immortel de l’Académie française. N’est-ce pas donner quelque part dans le « noirisme » que combat si vivement, par ailleurs, Raphaël Confiant ?

Yves-Léopold Monthieux, le 4 janvier 2016