Alain Rapon, un écrivain discret mais révolté

par Térèz LEOTIN

La culture martiniquaise, au sens large du terme vient de perdre un fils en la personne d’Alain Rapon. Alain qui nous a quittés est allé rejoindre en ce 25 décembre 2015 le pays des gens sans chapeau. Plus que le footballeur, nous avons eu l’honneur de connaître l’enseignant, lors des échanges entre le collège de Basse-Pointe et les écoles du Gand Nord (Macouba, Grand-Rivière Basse-Pointe et celles des hameaux). Nous avons pu travailler ensemble pour mettre en place des bases qui aideraient le petit martiniquais à surmonter les difficultés de sa scolarité. Merci Alain.

C’est de cette même époque que, l’écrivain qu’il était, avait produit l’ouvrage La présence de l’absent paru aux Éditions Présence Africaine en 1982. Ce titre qui donne à s’interroger en dit long sur la réflexion que fait l’auteur sur la prégnance du souvenir qui toujours habite l’espace. Plus tard son roman Itinéraire d’un esprit perdu paru à K.Éditions en 2009, nous plongera dans l’univers de la folie. Il s’inspire du grand Césaire « ….. Tu te trompes. J’habite la complexité d’un pays victime du plus grand décentrement et des plus folles rumeurs. J’habite une terre consacrée dans la douleur et qui n’arrête pas de porter sa croix tirée du plus lourd mahogany…… J’habite des symboliques inappropriées, j’habite une fierté chimérique…. J’habite un refus ancestral…. Il nous parle de « la mer… la mort… l’amour…. »

Et puis à la Bibliothèque Schœlcher en novembre 2013, il nous présenta son dernier ouvrage, un roman Danse, petit nègre, danse des Éditions du Galion. Cet ouvrage lui a valu le titre de grand lauréat du Prix littéraire BLK Bitasyon Liannaj Kréyol en novembre 2014.

Il a aussi produit Ti soleil (1987), Ti Fèfène et la rivière qui chante (1991), Mi Balou (1994) qui sont des contes pour enfants. Alain était un écrivain à l’investissement pluriel, sportif, homme politique, il avait subi les affres de l’exploitation et il était à la recherche de la reconnaissance des valeurs multiples de tout individu. Comme François Kichenassamy qui a tiré sa révérence, Alain Rapon aurait encore beaucoup de choses à nous raconter si la mort, cette intrigante, ne lui avait joué ce mauvais tour.

C’est certes un écrivain discret qui s’en va, mais c’est surtout un écrivain révolté qui savait opposer sa plume aux exactions : « Non jamais comme eux, les détenteurs de la raison universelle. Ils sont tous pareils, tous je te le dis. Il y a ceux qui depuis des années font inlassablement les mêmes gestes et disent les mêmes que choses au boulot. Il y a ceux qui passent leur temps à acheter, ceux qui bonimentent à longueur de journée, ceux qui aiment et ne sont pas aimés, ceux qui haïssent sans trop savoir pourquoi, ceux qui condamnent sans comprendre, ceux qui savent mais qui se taisent, ceux qui partent pour ne plus revenir, ceux qui viennent pour ne plus repartir, tous pareils, je t’assure….. » nous dit-il dans Itinéraire d’un esprit perdu.

« Le lourd silence du nègre exploité n’est ni naïveté, ni ignorance ou méconnaissance. Depuis bien longtemps lucide mais impuissant, il a goûté au breuvage d’une vraie vie détournée.
Le lourd silence du nègre exploité lui dit de survivre dans cette mission essentielle, d’accepter aujourd’hui pour transformer demain…. Le silence bavard du nègre exploité nourrit le socle de sa conscience…. » continue-t-il dans son roman Danse, petit nègre, danse.

Alen dédikasé ban nou : « Ba Térèz an zanmi dépi lontan é pou lontan ». Nous vous invitons à lire ses ouvrages pour ne pas laisser la mort l’emporter avec tous ces bagages qu’il nous a donnés. Merci de le lire pour entendre son cri. Il doit continuer de vivre à travers ses productions.

Térèz Léotin

Ndlr : Les obsèques d’Alain Rapon ont eu lieu le mercredi 30 décembre 2015 à Trinité (Martinique).