Martinique : Guy Cabort-Masson vs Aimé Césaire, le spectre de l’autonomie à l’épreuve de la démocratie française

En 1981, François Mitterrand (PS) favorable à l’autonomie des DOM, est élu à la présidence de la République Française. Sa victoire est un coup de tonnerre et augmente l’inquiétude de l’électorat martiniquais qui a voté pour le sortant, Giscard-Destaing (UDF), garant à ses yeux du maintien de la Départementalisation aux Antilles-Guyane.

Désarçonné, Aimé Césaire (PPM) qui a condamné le colonialisme français, puis défendu la départementalisation, puis déclaré qu’elle était décevante… renonce à ses velléités autonomistes : Le 29 mai 1981, dans la cour de la mairie de Fort-de-France, il prononce le fameux « Discours du Moratoire » : « Nous sommes en train de nous séparer du peuple, il faut que nous mettions une sourdine à la revendication institutionnelle, il faut que l’on parle d’avantage des problèmes de tous les jours » affirme le chantre de la négritude. « Camarades, vous savez ce qu’est un moratoire ? C’est un arrêt provisoire, c’est une suspension. Je n’ai pas dit suppression, j’ai dit une suspension… Je proclame ce soir et jusqu’à nouvel ordre, je proclame solennellement un moratoire politique, concernant le problème du statut juridique ».

Le 2 Juin 1981, pastichant la célèbre « Lettre à Maurice Thorez » écrite par Aimé Césaire, le nationaliste martiniquais Guy-Cabort Masson, révolutionnaire et tiers-mondiste, s’adresse, furieux, au leader du PPM. Toute une époque :

LETTRE OUVERTE A AIME CESAIRE

Guy Cabort-Masson
Indépendantiste
A
Aimé Césaire
Député-Maire français
Président du P.P.M.

Aimé Césaire,

Il me serait facile d’articuler tant à votre égard qu’à l’égard du Parti Progressiste Martiniquais tel que vous le portez à bout de bras, une longue liste de griefs et de désaccords.

Nous ne vous ferons pas l’injure de vous imputer entièrement l’adoption de la Loi du 19 Mars 1946 par l’assemblée coloniale française. De cette loi vous ne fûtes que le Rapporteur. Vous ou un autre peu importe, la bourgeoisie et les communistes français auraient toujours trouvé un esclave domestique de service pour ce faire.

Vous ne fûtes là qu’un jouet du destin. Jouet parvenu à la suite d’une longue tradition remontant à Victor Schoelcher, ce capitaliste intelligent qui voulait ardemment l’assimilation. A sa suite, ce fut l’idéal adopté par les Mulâtres après qu’ils furent écartés de la production locale par les Békés usiniers (1880-1900).

Les Mulâtres, pour amener la population à désirer cette assimilation, ont tout fait pour blanchir les cerveaux nègres dans ce dressoir appelé Ecole publique.

Le hasard donc et votre talent firent le reste en ce mois de Mars 1946. Votre talent certes car face à la prétention du PCF et des Gaullistes à phagocyter notre pays, il y avait matière à opposition.

Opposition de quelques intellectuels courageux groupés autour du Manifeste de Légitime Défense qui dénonçait l’hypocrisie de l’assimilation depuis des décennies.

Opposition proche de vous de votre collègue Valentino qui affirmait que rien, ni l’histoire, ni la géographie ne pouvait justifier cette départementalisation contre nature.

On pourrait admettre que ces étudiants de Légitime Défense et que M. Valentino le Guadeloupéen ne faisaient pas le poids face à la volonté coloniale française.

Pourquoi alors, M. Césaire, n’avez-vous pas tenu compte des MORTS ?

Ces morts, ces torturés, ces suppliciés qui témoignaient incontestablement du cannibalisme français, gaullistes et communistes mêlés,

Ces MORTS de BASSIGNAC en 1945,
Ces MORTS de SETIF en 1945,
Ces MORTS de MADAGASCAR peu après en 1947.

Dans ce moment leur visage apparaît en filigrane dans la pâte même du système comme l’obsession de l’échec de la France incapable de générosité et de notre humiliation dans l’assimilation.

Vous avez poussé l’indifférence jusqu’à être spectateur impassible de tout ce qui fait la grande saga du monde moderne.

De 1945 à nos jours, ce qui caractérise le monde c’est d’abord le prodigieux mouvement pour la dignité et la souveraineté nationale.

Mouvement accompagné de sacrifices colossaux.

On dirait que tous les peuples, sauf celui qui a l’honneur de vous avoir comme premier leader, ont épousé la simple thèse de Hô Chi Minh à savoir : « Le bien le plus précieux c’est l’indépendance. » Pour cela les peuples se sont lancés, impavides, dans une gigantesque épopée.

A commencer par le peuple indochinois qui a subi la barbarie française puis US.

Héroïque peuple algérien qui n’a pas lésiné sur son sang, sa jeunesse, ses paysans !

Héroïques peuples de Guinée, Guinée Bissau, Angola, Mozambique, Zimbabwe, Kamerun, Namibie, Azanie… ! Plus près de nous c’était Fidel Castro, son frère, leurs fiancées, une douzaine de companeros armés de la soif de dignité contre l’occupation étrangère.

Même ceux que l’on taxe volontiers de réactionnaires ont apporté leur contribution à la conquête de la dignité : Bourguiba, le Roi Mohamed V ont été au bagne pour leurs actions émancipatrices.

Vous vous êtes satisfait de la douillette vie de parlementaire français tout juste satisfait de prononcer quelques discours d’autant plus brillants qu’ils n’empêchaient en rien l’entreprise de décervelage de la population martiniquaise.

Ces dernières décennies ont établi une loi de la décolonisation irréfutable : dans toutes les colonies les leaders, petits-bourgeois ou grands, ont eu à choisir entre le ventre et l’âme. Ils ont choisi l’âme, la liberté politique collective sans laquelle la liberté individuelle n’est qu’illusion.

La Martinique est le cas particulier qui vérifie cette loi.

Ne faut-il pas voir ici une corrélation nette entre votre leadership incontestable et notre alimentarisme « honteux » ? Vous êtes rebelle.. à cette loi de la décolonisation.

Vous êtes le seul leader du « Tiers Monde » à demeurer un indécrottable valet de l’Etat français quel qu’il soit.

Il a fallu le cynisme, l’arrogance de Giscard d’Estaing et de ses sous-fifres Stirn et Dijoud, pour vous arracher quelque cri anticolonialiste.

Ce furent vos déclarations à Paris Match et au Journal Guadeloupéen. Petit cri qui fit naître bien des illusions au sein des Martiniquais en lutte pour l’Indépendance nationale.

Etait-il donc possible que vous vous écartiez enfin de votre négritude métaphysique pour vous occuper de la nation martiniquaise ?

Vous alliez même jusqu’à constater l’échec de la départementalisation.

Votre échec ? Non, et prudemment, vous tirez votre épingle du jeu colonial.

Ce seraient les Français, attention, pas tous, la Droite ! la seule responsable! Certes le devoir du colonialiste est de coloniser, mais le peut-il sans la neutralité ou/et le zèle des élites du pays colonisé ? La France pourrait-elle maintenir son emprise, appliquer sa politique rétrograde s’il n’y avait la complicité des élus de tout acabit ?

L’histoire de la décolonisation est précisément l’histoire des élites ayant refusé de jouer le jeu du colonisateur.

Vous n’en fûtes pas, de ces élites dignes.

Ici comment taire notre déception ?

Vous n’avez aucune CONSCIENCE NATIONALE.

Vous êtes et n’avez été qu’un universaliste noir désincarné.

Un adepte de la négritude qui, en son temps des années 30-40, était idées révolutionnaires mais qui, maintenant, à l’époque nationalitaire, se trouvent totalement dépassées. En somme un fossile maintenu en vie par les progrès de la médecine occidentale impérativement appliquée aux colonies.

A la lecture de vos dernières déclarations dans Paris Match et le Journal Guadeloupéen, et à la suite de la chute de Giscard d’Estaing, on attendait de vous et du PPM « une autocritique probe » et« pas un reniement ».

Toutes vos déclarations depuis le 10 Mai 1981 ne révèlent « Qu’entêtement dans l’erreur, persévérance dans le mensonge; absurde prétention de ne s’être jamais trompé; bref chez des pontifes plus que jamais pontifiants une incapacité sénile à se déprendre de soi-même pour se hausser au niveau de l’événement et toutes les ruses puériles d’un orgueil sacerdotal aux abois. »

Depuis le 10 mai 1981, une avalanche de mensonges s’est abattue sur la Martinique.

Mensonge pour justifier un reniement, le reniement de la nécessité de la lutte de libération.

Camille Darsières, le 23 mai, donne le ton.

Ayant cru superflu de constamment rappeler le combat des couches laborieuses, le P.P.M. a commis l’erreur de croire possible de passer à un stade supérieur : la lutte de Libération Nationale.

Alors, le langage est devenu par trop abstrait.

A peine de se couper des masses, il faut donc, REVENIR AUX PROBLEMES QUOTIDIENS qui se posent aux pères et aux mères de famille, autant pour les aider dans leurs luttes de tous les jours que pour faire que ce qu’ils acquièrent par leur propre effort, ne soit accaparé encore par le Pouvoir.

Le P.P.M. avait-il jamais pris en charge la lutte de libération ? Un observateur étranger pourrait croire et imaginer un Darsières revenant du maquis et posant les armes comme naguère les maquisards du Venezuela. Il aurait peine à croire que Darsières et le P.P.M. ne parlaient qu’épisodiquement de libération nationale.

Le P.P.M. n’a jamais décollé des « problèmes quotidiens » Comme tous les maires et autres élus. Particulièrement le P.P.M. à Fort-de-France ne s’occupe que de circulation, silo à voiture, Mairie à reconstruire, caniveaux à couvrir, employés à ne pas trop licencier, cathédrale à réparer, bref l’autogestion du budget colonial. Le plus plat alimentarisme! C’est précisément parce que, comme les autres élus, vous n’avez rien été d’autre que pourvoyeur en alimentarisme qu’il n’y a jamais eu lutte de libération nationale sérieuse.

« Bref, dit Darsières, il faut reprendre et intensifier le combat pour la restauration des libertés publiques. » Quelle liberté publique n’existe pas en Martinique ?

La liberté d’un quelconque dirigeant de droite ou de gauche a-t-elle été sérieusement entravée ? Non. Ils ont pris si peu de risques politiques.

Sera-ce une liberté de plus que de voir plus souvent à la télé, sur France-Antilles, nos assimilés de gauche à côté de ceux de la droite traditionnelle ? Discours identiques à quelque nuance près.

Relayant le cocorico des Giscardiens, le P.P.M. a outrageusement développé le mythe du raz-de-marée électoral en faveur de Giscard. Vous déclarez avoir eu « honte » pour les Martiniquais. Nous prenez vous pour des gens sans mémoire?

Quelle élection présidentielle ne s’est effectuée sans une écrasante majorité des VOTANTS pour le Président en place.

Avez-vous eu honte lors du raz-de-marée en faveur de De Gaulle, Pompidou, puis Chaban, puis Giscard…

Il y a lieu d’avoir honte lorsqu’un seul Martiniquais vote, quelle que soit l’élection en cours, car toute élection est voulue par le colonialisme et au profit du colonialisme.

La preuve est que nos élus, tous, sont de par leur fonction et pouvoir sous tutelle, des agents de l’alimentarisme colonial, des agents de l’Etat français.

Lorsqu’on vote à 90% pour Césaire, Gratiant ou Marie-Jeanne… on ne fait que légitimer l’Etat français.

Alors comme cela, lorsqu’un alimentaire vote pour Césaire, Monsieur est content. Mais si ce même alimentaire vote à droite, il a honte !

Chez les VOTANTS il y a deux camps : il ne faut plus dire assimilationnistes de droite et assimilationnistes de gauche mais bien « alimentaires de gauche » et « alimentaires de droite ».

Allant plus au fond, voyons pourquoi vous avez eu honte. Votre électorat, que vous croyiez sain, a eu rigoureusement le même comportement que celui de Maurice ou Renard que vous croyiez manipulé et malsain. En effet ces deux réactionnaires avaient appelé à voter Chirac, ce fut Giscard qui sortit.

Vous aviez appelé à voter Mitterrand et c’est encore Giscard qui sortit de la boîte.

Vous avez été alors paniqué.

Le danger passé, votre « honte » a vertueusement explosé.

Le colonialisme, par l’intermédiaire des masses livrées à son pouvoir, manipule les élites. S’il faut avoir honte de quelqu’un, ce n’est pas des masses mais bien des élites.

Incroyables élites qui, par une pirouette, gardent leur bonne conscience en montrant du doigt « le peuple » : « Que peut-on faire avec un tel peuple d’alimentaires! » Exactement comment l’enseignant francisé du SNI baisse les bras devant ces élèves réfractaires à son école.

S’enfonçant un peu plus, votre P.P.M. nous propose de rouvrir la parenthèse de 1946. Et que, si les promesses faites en ce temps n’avaient pas été tenues, c’est parce que la Quatrième République n’a pas eu le temps… Comme si cette 4e République s’était du jour au lendemain effondrée

Eh bien non, M. Césaire, elle a duré jusqu’en 1958, soit 12 ans après la promulgation de votre Loi. Le temps n’a pas manqué, à cette 4e République qui avait, tiens! un de ses beaux fleurons appelé Mitterrand…

Vous avancez un tel argument, manifestement faux, pour justifier que vous en êtes revenu à 1946. Comme si de rien n’était, vous affichez votre totale confiance en la générosité du colonialisme français. Vous poursuivez le rêve des mulâtres du siècle passé. Vous êtes pour l’assimilation et non pour la libération.

Au mieux vous seriez pour une « libération » à la Senghor : passer directement d’un strapontin de député français à un fauteuil de président fantoche français. Sans risque!

En attendant, le Cargo Cult de gauche se pointe à l’horizon. Comme en 46 on se replonge avec délices dans l’abandon de soi entre les bras de la République française.

Et le « peuple » qui suit fait de nouveau foule aux meetings du P.P.M. Depuis plus d’une dizaine d’années, il n’y avait foule que lorsque venait nous voir un Grand Blanc genre Chirac, Giscard, Mitterrand. Brusquement 10 à 15 000 personnes se pressaient autour de votre majesté pour entendre le nouveau contrat-moratoire qui préservait la Martinique de l’indépendance honnie.

Vous aviez eu le langage qu’il fallait : Point d’indépendance.

Allocations en hausse.

Retraite des vieux en hausse.

Personne ne s’y est trompé. Vous êtes devenu « l’interlocuteur privilégié » du gouvernement parce que l’Etat sait que vous êtes seul capable de garantir l’ordre colonial et incapable de prôner la rupture avec le colonialisme.

Dès lors un épouvantable vent d’opportunisme souffle sur le pays. Des gens qu’on croyait indépendantistes la veille révèlent leur vrai visage. Non seulement ils avaient couru voter Mitterrand au second tour, mais les voilà qui candidat député dans le Sud, qui sur une liste de soutien à Césaire au Lamentin…

Dès lors on se presse par grappes en votre bureau pour que vous glissiez dans l’oreille de Mitterrand par le sous-fifre Emmanuelli interposé quelques bonnes paroles pour réaménager telle entreprise, reconsidérer tel cas, pour pousser tel dossier…

Nous croyons que tout cela n’est que politique à courte vue, comme en 1946. Vous restez totalement dépendant des fluctuations de l’électorat français qui, lui, a le droit de renvoyer Mitterrand et son équipe en 7 ou 14 ans dans l’opposition.

Dépendre quant à notre sort d’un Président français, d’une fluctuation de l’électorat français, c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus.

Dans un discours à l’Assemblée nationale française, vous aviez traité un ex-ministre des Colonies, STIRN, de « phallocrate » parce qu’il parlait à tout bout de champ de « solidarité nationale », du niveau des allocations, des bienfaits octroyés par la France au bon peuple martiniquais.

M. Emmanuelli a strictement le même langage.

Avec ses 36 ans, il est le patron direct de nos élus, dont vous, M. Césaire. Gageons que vous ne permettriez pas qu’un homme de votre pays, de votre race et du même âge, vous commandât.

M. Emmanuelli avance libéral parce que victorieux.

Vous suivez… danseur hésitant d’ambiguïté.

Nous avons honte parce que nous vous admirons toujours par ailleurs.

M. Emmanuelli est déjà du M. 25%, du M. 10%, M. Tant pour Cent ès alimentaire en hausse.

Ce sous-ministre des colonies a dû demander à ses prédécesseurs l’itinéraire qu’il fallait prendre pour subjuguer les Martiniquais : visite aux élus, au monument aux morts pour la France, Mairie de Fort-de-France et conférence à la résidence du Préfet. Tiens ! La résidence de ce Préfet, ultra-réactionnaire il y a à peine un mois…

Un grand poète noir nous avait naguère invités à n’être plus « le jouet sombre au carnaval des autres ».

C’est très exactement ce que nous voulons.

Or, M. Césaire, vous nous demandez d’être ce jouet sombre au bal masqué de Mitterrand.

Surtout vous avez eu ce mot incroyable :

« Pour la première fois (depuis 23 ans) le SOCIALISME arrive au pouvoir. »

Dire cela ne relève pas de l’erreur mais strictement du mensonge. Vous savez bien que le P.S. de Mitterrand ne peut absolument pas changer la structure capitaliste en France, pour la simple raison que cela ne dépend pas de lui mais plutôt du patron du monde dit libre (d’exploiter le reste du monde) les U.S.A., qui sont loin du socialisme.

Alors ?

Alors il nous faudra la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait, la force d’inventer au lieu de suivre, la force « d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent.

Il nous faut bâtir un mouvement indépendantiste débarrassé de son infantilisme, du messiannisme de clocher, du dogmatisme pseudo-marxiste, du populisme alimentarisme, de l’ouvriérisme estudiantin.

Il faut que les indépendantistes épars se retrouvent et scellent l’alliance.

Une alliance-volonté de se subordonner à la partie, une humilité anti-avantgardiste.

Une alliance-ligue des égaux et non pas de surhommes avant l’action.

Une alliance autour d’un PROGRAMME d’indépendance. Le programme populaire qui ne peut être un faux compromis entre l’ouvriérisme et le capitalisme.

Le programme populaire invitant toutes les couches et classes, hormis les compradores, à s’unir pour la seule chose qui vaille, ce bien le plus précieux, l’INDEPENDANCE NATIONALE.

Saint-Joseph, le 2 juin 1981.
G. CABORT-MASSON

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Un an après diffusion de cette lettre, Aimé Césaire, à la tête d’une délégation d’élus Guadeloupéens, Guyanais et Réunionnais, était reçu à Paris par des conseillers de Mitterrand. Césaire sera le rapporteur devant l’Assemblée Nationale d’une loi sur l’Assemblée Unique votée puis rejetée par le Conseil Constitutionnel. En décembre 1982, le Premier Ministre Pierre Maurois déclarera en Martinique « puisque la droite s’oppose à cette loi et que le Conseil Constitutionnel lui a donné raison, contre l’Assemblée Unique, je fais de la Martinique une Région » La loi de décentralisation sera adoptée puis promulguée en janvier 1983.

Le 10 janvier 2010, suite à la grève LKP-K5f de 2009 aux Antilles où les manifestants clamaient leur identité tout en demandant tout à l’Etat français, des référendums locaux ont lieu à la Martinique (et en Guyane). La victoire du non à l’autonomie accrue (défendue par l’indépendantiste Alfred Marie-Jeanne) est écrasante. A la question : « Approuvez-vous la transformation de la Martinique en une collectivité d’outre-mer régie par l’article 74 de la Constitution, dotée d’une organisation particulière tenant compte de ses intérêts propres au sein de la République ? » le peuple martiniquais répond NON à 78,89%.

Suite à ce rejet, un second référendum a lieu le 24 janvier. Il propose simplement la fusion du Conseil Général et du Conseil Régional en Assemblée Unique: « Approuvez-vous la création en Martinique d’une collectivité unique exerçant les compétences dévolues au département et à la région tout en demeurant régie par l’article 73 de la Constitution ? »

À l’inverse du premier référendum du 10 janvier où le NON s’était majoritairement imposé, c’est un OUI massif qui sort de ce scrutin. Le très faible taux de participation (35,81 %) semble indiquer que pour les Martiniquais, le plus grand danger avait été écarté : celui de l’autonomie de leur île.

En 2010, la lettre de Guy Cabort-Masson fut brandie par les indépendantistes opposés à la «troisième voie» (ni autonomie, ni indépendance !) prônée par Serge Letchimy (PPM) lors du débat sur l’article 74. « Troisième voie » qu’Alfred Marie-Jeanne a immédiatement et continuellement dénoncée comme une tentative d’autonomie en catimini contraire au vote des Martiniquais. Quelques mois plus tard, le refus des martiniquais de la moindre séparation avec la France propulsait Serge Letchimy à la tête de la Région Martinique. Il sera détrôné après un seul mandat au profit d’Alfred Marie-Jeanne en décembre 2015 suite à l’alliance du leader indépendantiste avec la droite départementaliste scellée par un « contrat de mandature » que l’on peut qualifier d’historique.

En décembre 2015, 34 ans après la lettre de Guy Cabort-Masson, sans jamais prononcer le mot «moratoire» l’indépendantiste Alfred Marie-Jeanne en qui les Martiniquais ont toujours reconnu un bon gestionnaire, est devenu, démocratiquement, le tout premier président l’Assemblée Unique de la Martinique… française.

Amos Ofèla (Creoleways)