Guadeloupe – Régionales 2015 : Le regard de Frantz Succab (MotPhrasé)

Au seuil « d’autre chose »

par Frantz SUCCAB

La récente élection régionale ne s’explique pas d’emblée avec les habituelles recettes de la politologie. S’il nous reste la moindre capacité d’étonnement, gardons-nous cette chance pour avoir toujours quelque chose à comprendre ! Cette élection régionale de 2015 n’est pas la répétition de celle de 2004. Comme si le challenger d’hier aurait endossé le rôle du sortant de l’époque, juste pour vivre une défaite face à un nouveau venu qui jouerait son rôle d’hier. Non, ce n’est pas du déjà vu. C’est toujours la Guadeloupe, oui, mais ce ne sont pas les mêmes guadeloupéens dans le même contexte. Nous venons tous de vivre un phénomène inédit.

Un fatalisme consensuel…

Il faut se rappeler l’état d’esprit général d’il y a moins d’un an, juste après les élections départementales, vues par tout un chacun comme un banc d’essai des régionales. La presse, s’arrêtant comme toujours au sensationnel, avec le jargon approprié, avait vendu l’addition des victoires majoritaires comme « le grand chelem de Victorin Lurel ». Ce dernier, quoiqu’il ne fût pas lui-même candidat, apparaissait comme le grand timonier de cette nouvelle majorité de conseillers issue des urnes, laquelle portait Josette Borel-Lincertin à la présidence du Département. La presse ne faisait qu’entretenir l’anesthésie politique produite par 11 ans de victoires électorales répétitives du Président de Région.

Victorin Lurel, fort d’avoir été le tombeur d’une Lucette Michaux-Chevry qu’on croyait indéracinable, n’avait pas seulement hérité du fauteuil et du Palais. Il avait aussi hérité de la légende et, même, à son tour, d’un maroquin de Ministre. Il était devenu pour le PS de France, ce que Michaux-Chevry avait été en son temps pour le RPR, c’est-à-dire, un lien ostensiblement direct avec le sommet de l’Etat français. Cela semblait un passage obligé vers l’omnipotence. Le tout en perfectionnant ici des pratiques monarchiques et la courtisanerie correspondante, avec une couche d’arrivisme en plus, mais le côté « fanm potomitan » du peuple évidemment en moins.

En cela, Lucette était crainte, mais paradoxalement attachante, comme une sorte de grand-mère sévère. Il n’eut de cesse de l’effacer du souvenir des gens en la discréditant, à commencer par le fait d’associer d’emblée son nom à un impôt, forcément impopulaire, qu’il avait décidé de lever. Ensuite, il fut naturellement conduit à forcer sur la crainte, faute d’attirer spontanément le respect et la sympathie. Ajoutons à cela le fait que, durant plus d’une décennie, il n’avait trouvé aucune personnalité politique qui se dressât courageusement en face de lui et vous comprendrez le sentiment d’invincibilité qu’il suscitait.

Une faille

Cela ne signifie pas qu’il n’y avait personne qui souhaitât sa chute. Comme on peut s’en rendre compte aujourd’hui, il y avait beaucoup de monde. Partout, partout. Parmi les élus, tous bords confondus, aussi bien que parmi les citoyens. Parfois, pour de mauvaises raisons, quelques affidés souffre-douleurs rêvant juste de petites vengeances ou quelques rivaux de Palais caressant le désir secret d’être calife à la place du calife.

Certes, il y avait le mouvement social et les formations politiques révolutionnaires ou patriotiques dont Lurel était manifestement la bête noire. Pour la plupart, ils se situaient obstinément, hors du jeu électoral, cependant qu’ils laissaient les guadeloupéens sans autre arme que la protestation, tonitruante ou muette, mais jamais suivie d’actions propres à renverser de manière décisive le rapport des forces politiques. Il y avait aussi des mouvements d’opinion, notamment autour du journal Le Motphrasé, qui depuis 2004, inlassablement, du support papier aux réseaux sociaux, lançaient des banderilles joyeuses ou des piques sanglantes sur le personnage afin de déconstruire son image, avec un écho certain

Toutefois, la question du renvoi politique de Victorin Lurel semblait irréaliste à d’aucuns, si l’on en croit cette question récurrente: « Mais qui présenter en face ? On a beau se creuser la tête, on ne voit personne ». La partie la plus active et éclairée de l’opinion était paralysée par un tropisme de notre époque tournant toutes les attentes vers l’archétype du technocrate-communicant. On sentait bien dans le propos se dessiner un opposant virtuel : contre Lurel un Lurel bis, moins clivant, plus aimé que craint, mais avec une faconde équivalente.

Il est fort probable que ce tropisme ait paralysé pendant longtemps Jacques Gillot. En tant que président du Conseil Général, le mécanisme de la concurrence entre les deux collectivités, en perspective d’une fusion en une seule, le mettait en position d’être le recours. Cependant, « arrondisseur d’angles » émérite, son opposition à Lurel a été molle et en dent de scie. Sa perte de la présidence par l’échec de sa majorité politique aux élections départementales contribua à renforcer ce fatalisme consensuel donnant inéluctable dans les esprits la reconduite du Président de la Région pour un nouveau mandat. On en était là après les Départementales…

Et c’est alors que le député-maire de Baie-Mahaut leva la tête. Dès lors, en peu de temps, la popularité qu’il avait déjà acquise en tant que maire d’une ville importante et contrastée grandit sur la faille du système très personnalisé de Lurel.

Le triomphe de l’improbable

L’opposant de Lurel, tel qu’il était attendu dans les esprits devait correspondre au même archétype que le président sortant. Un peu comme le négatif d’une même photo, disant le contraire, mais selon le même format. À l’évidence, avec Chalus, on se trouvait soudainement hors-format. S’il était archétypique de quelque chose, c’était d’un certaine Guadeloupe familière, que nous retrouvons dans les repas familiaux le dimanche, dans les rigolades des 3ème mi-temps de matchs de foot, autour d’une belote ou d’un domino… Une Guadeloupe qu’on aime, mais qu’on n’osera pas inviter autour d’une table où l’on cause « sérieusement » économie, culture, politique.

Voici un candidat qui déjoue « l’entre-soi » élitaire des « sachant ». Cette gauche « caviar » et technocratique à laquelle on s’était tous accoutumés, tous et pas seulement Lurel, au moins depuis l’ère Mitterrand. Depuis que, comme le regrettaient certains vieux militants, le terme de « classe ouvrière » était devenu un gros mot en politique, parmi les socialistes. Victorin Lurel, du haut de son expertise a l’intime conviction qu’il n’en fera qu’une bouchée, ne serait-ce que dans un débat télévisé.

En vérité, il n’est pas le seul à le penser. Pour plus d’un de ses opposants appelés à se rallier à la liste « Changez D’Avenir » ou à l’accompagner, Ary est un candidat par défaut. À défaut de Jako (Gillot), il faut s’en contenter. D’où l’intox fomentée par le camp Lurel laissant croire que, même en cas fort improbable d’une victoire d’Ary Chalus, ce dernier ne serait pas président : il ne pouvait être que le cheval de Troie de Marie-Luce Penchard, maire de Basse-Terre, fille de Lucette Michaux-Chevry, avec un passé de ministre à l’égal du président sortant. De quoi renforcer le doute parmi les troupes et les électeurs.

Et puis… soudainement …. Une somme d’ingrédients nouveaux, imprévus, même pas pensés par les plus experts des communicants et des politologues, ont fait prendre la mayonnaise. La condescendance du camp Lurel à l’égard d’Ary Chalus, est allée résonner dans les tréfonds du peuple. Le mépris affiché à l’égard de son challenger renforça son image d’homme du peuple : on ti élèktrisyen qu’il ne fallait pas laisser humilier impunément par les élites.

Dès lors, quelque chose s’est joué qui, au-delà des régionales, faisait remonter les questions d’honneur, de dignité et d’identité collectives allant se cristalliser autour de sa candidature. Contre toute attente, les réseaux sociaux, singulièrement Le Motphrasé (sur un rayon allant jusqu’à 40 000 personnes/jour) ont non seulement amplifié, mais donné son vrai sens à l’opposition à Lurel. Non à partir de normes classiques de la « com », mais vraiment au jour le jour et au feeling. Au point d’influencer la presse traditionnelle, malgré elle ou à son corps défendant, de libérer les esprits, de délier les langues. Le soir de sa défaite, le 13 décembre, Victorin Lurel lui-même l’a reconnu en se posant comme victime « d’une certaine presse », autrement dit, celle qu’il ne put jamais bâillonner.

Quand on se donne le mot pour répéter comme l’excuse d’une défaite « l’usure du pouvoir » il faut préciser qu’une critique et un contre-pouvoir permanents sont des râpes et des limes nécessaires qui le façonnent sur la durée. On en crève ou l’on y survit grandi. Le pouvoir s’use d’autant plus certainement qu’on en abuse.

Maintenant, ce n’est plus l’heure de pavoiser. Il faut enrichir la pensée à partir de cette expérience. Ces régionales sont un bon indicateur des nouvelles connections à oser construire entre la société politique et la société civile, entre les politiques publiques et tous les réseaux enracinés dans le terroir et le pays, qui permettent non seulement leur mise en œuvre matérielle, mais encore les retours critiques venant du plus grand nombre. Cette campagne s’est inventée son propre caractère, il reste à inventer l’Autre Guadeloupe, ensemble et de concert.

Frantz Succab

© Illustration, Suga pour « Le MotPhrasé »