Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) : maintenant quelles perspectives ?

par Robert SAE

Incontestablement, les résultats du deuxième tour des élections à la CTM confirment le bouleversement qui affecte le champ politique martiniquais. De nombreuses leçons peuvent être tirées des chiffres mais le plus important, selon nous, est de nous interroger sur les perspectives qui s’ouvrent désormais pour notre pays.

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Les chiffres

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B – Les constats

Malgré une plus forte mobilisation des électeurs, on notera que 47,62 % d’entre eux se sont encore abstenus et que 2,58 % ont voté blanc. C’est toujours plus de la moitié du corps électoral qui ne participe pas à la désignation des élus.

On a assisté à un extraordinaire retournement de situation. L’alliance constituée autour du PPM était donnée favorite à l’issue du premier tour avec ses 38,96 % de suffrages. (L’alliance constituée autour du MIM comptabilisait 30,28 % et la droite regroupée autour de Yann Monplaisir 14,32 %.) C’était sans compter avec l’extraordinaire capacité du leader du MIM, Alfred MARIE-JEANNE à réaliser des coups politiques. Le lundi 7 en fin de nuit, on apprenait la fusion de sa liste avec celle de la droite et, le 13 décembre, la nouvelle alliance remportait une écrasante victoire au deuxième tour.

Le bon report des voix obtenues par les deux listes du premier tour ne suffit pas à expliquer la défaite de la liste EPMN conduite par Serge LETCHIMY.

Ce qui explique le désaveu populaire, c’est, en premier lieu, le choix fait par ce courant d’appliquer une pure logique libérale. « Booster l’économie par l’investissement », appel aux investisseurs étrangers, partenariat avec les multinationales, acceptation de l’orthodoxie prônée par l’Union Européenne, etc. Autant de choix qui, loin d’avoir un impact positif sur la vie des populations, ont maintenu notre pays dans le mal développement. On notera, d’ailleurs, que Serge LETCHIMY paie le tribut de sa proximité avec François HOLLANDE et le Parti Socialiste au même titre que le Guadeloupéen, Victorin LUREL, et la Guyanaise, Christiane TAUBIRA.

Un autre facteur doit être pris en compte. Beaucoup de personnes annoncent avoir voté « contre Letchimy » parce que la corruption régnait dans l’équipe en place et qu’il était en train « d’instaurer une véritable dictature sur le pays ». Il est évident que de nombreuses affaires, même si elles n’ont pas encore été dénouées devant les tribunaux, ont contribué à disqualifier EPMN. D’autant que l’opposition n’a cessé d’interpeler l’opinion publique à ce sujet de façon récurrente.

Quant au risque d’instauration d’une dictature, bien entendu, il était grossi puisque la CTM est balisée par des dispositions constitutionnelles, mais l’argument a tout de même fait mouche, l’opinion publique étant, aujourd’hui, particulièrement sensible aux questions de citoyenneté et de démocratie participative (C’est ce qu’a signifié, au premier tour, le bon score de « Nou pèp la » et de « Martinique citoyenne »).

L’annonce de l’alliance « Gran sanblé » (constituée de partis qui se réclament de l’indépendance et de la lutte contre le libéralisme) et « Ba péyi-a an chans » (partis de droite sarkozistes et intégrationnistes) a résonné comme un véritable coup de tonnerre. Désarroi, scepticisme et condamnation se sont manifestés les premiers jours, mais la forte aspiration existant au sein du peuple, pour que tous les politiques mettent fin aux divisions stériles et travaillent conjointement pour l’intérêt du pays a prévalu. Cela a d’ailleurs été l’argument principal de la liste fusionnée. Cependant, tout analyste sérieux conviendra que les déclarations d’intentions se heurteront inévitablement à la réalité de la lutte entre des idéologies inconciliables et aux contradictions d’intérêts de classe qui s’exacerbent chez nous comme au plan international.

C – Les perspectives

Un regard rétrospectif sur l’histoire des élections dans notre pays, nous rappellera combien de fois la victoire a changé de camp. Les retraites au flambeau, au cours desquelles des milliers de personnes chantaient « nou pran yo !», feuilles de corossol à la main, ont célébré tour à tour le triomphe des uns et des autres. Comment a évolué notre pays pendant toutes ces décennies ? Qu’en est-il des conditions de vie de notre peuple ? Alors, maintenant que « bal fini, violon an sak » faisons prévaloir la lucidité.

– Prenons pleinement conscience des marges de manœuvre de la CTM

Dans le cadre de l’article 73 de la Constitution française et soumise au principe de l’identité législative, contrainte par le désengagement de l’Etat et les restrictions budgétaires, l’action des élus à la CTM ne pourra être source de progrès qu’à la seule condition que, s’appuyant sur la mobilisation populaire, ceux-ci renforcent la lutte pour la conquête de nouveaux pouvoirs dans le cadre de la remise en cause des liens coloniaux que subit notre pays. Or, l’article 8 du contrat de mandature signé par Alfred MARIE-JEANNE et Yann MONPLAISIR instaure « un pacte de stabilité statutaire pendant la mandature »

– L’urgence de « faire peuple »

La nécessité de « faire peuple » est clamée par tous aujourd’hui. De fait, une solide cohésion au sein de notre peuple est absolument indispensable pour défendre les intérêts de la population et pour imposer un développement endogène dans une Martinique citoyenne, solidaire et écologique. L’histoire a largement prouvé qu’une union du peuple durable ne nait pas d’alliances électorales de circonstance ; au-delà des déclarations vertueuses, la soif de victoire mène à des comportements qui alimentent la haine et la division au sein de la population.

Les attaques inqualifiables menées contre Marcellin NADEAU par des « patriotes » à l’occasion du premier tour, les accusations de « trahison » à l’égard de ceux qui ne se rangeaient pas sous la férule de l’alliance avec la droite, illustrent ces dérives. On peut relever également que l’absence de discernement dans les critiques, même justifiées, faites à EPMN a pour conséquence d’élargir des failles au sein de la population. Qui peut sérieusement prétendre que les 70 776 suffrages qui se sont portés sur la liste conduite par Serge Letchimy émaneraient de personnes soutenant la corruption et la dictature ?

Il nous semble fondamental, maintenant que les passions électorales s’éteignent, de revenir au principal : le débat d’idées et la recherche de consensus pour l’action entre tous ceux et toutes celles qui ont sincèrement à cœur de construire un vivre ensemble et un vivre mieux.

– S’organiser pour affronter les défis

Faut-il rappeler, une fois de plus, qu’à l’horizon pointent les catastrophes liées au changement climatique, un crash économique de grande envergure, l’arrivée au pouvoir en Europe d’une extrême-droite raciste et xénophobe, la menace d’un terrorisme barbare et d’un conflit militaire mondial ? Notre détermination ne saurait se résumer à chasser une équipe qui a échoué pour installer une autre capable de bien gérer.

Seule une dynamique d’organisation et de mobilisation populaire nous permettra de combattre la politique néolibérale imposée par l’Union Européenne et par le gouvernement français, la destruction des services publics et de la protection sociale, la violence économique porteuse de précarité, de chômage, d’inégalité, de misère et de violence sociale. En ce sens, nous croyons fortement en la nécessité de consolider le mouvement « NOU PEP LA » qui s’est fait connaître à l’occasion de ces élections. Il s’est révélé être un bel outil pour lutter contre les chauvinismes de groupe et les ambitions carriéristes. Il a révélé les vertus de la démocratie participative permettant d’atteindre le consensus et d’apprendre à résoudre positivement les contradictions au sein du peuple.

Ki donk : an nou poté mannèv !

Robert SAE 15/12/ 2015