Que feront les Martiniquais si Marine Le Pen devient présidente de France ?

par Yves-Léopold MONTHIEUX

C’est la question qu’on pourrait poser aux têtes de listes de l’élection de la CTM. Dès les années 1980, spectateur des soirées électorales télévisées, j’avais été intrigué par les cris d’orfraie émis à l’occasion des premiers succès électoraux du Front national.

L’apparition de ce parti et ses rapides progrès ne me paraissaient pas venir en contradiction avec l’air du temps, connu des martiniquais, tel qu’il baignait le monde de l’emploi, du logement ou tout simplement de la rue. En regardant les dignitaires politiques s’époumoner au cours de ces soirées à condamner Jean-Marie Le Pen, je ne pouvais pas m’empêcher de songer que la plupart de ces femmes et ces hommes en représentation allaient pratiquer, eux-mêmes, dès le lendemain les travers aussi ardemment reprochés au Front national. Peut-on oublier, par ailleurs, qu’en 1986, en un acte fondateur, la décision perverse voulue par le président Mitterrand avait atteint son but : l’arrivée « fracassante » du Front national à l’assemblée nationale ?

Dès lors, on n’eût de cesse de courir après le Front national, chaque camp politique l’utilisant selon ses besoins. En 2007 l’absence de leader permit à Nicolas Sarkozy de « siphonner » les électeurs de ce parti. Puis, en 2012, sous la houlette de la nouvelle cheffe, Marine Le Pen, le parti choisit l’alternance en refusant ses suffrages au président sortant. Déjà en 2002 Jean-Marie Le Pen s’était offert un second tour éliminatoire pour le candidat du Parti socialiste. Depuis 15 ans, donc, le Front national « fait » le président de la France, il croit son tour arrivé en 2017. Certains responsables politiques, comme le premier ministre, ont l’air de prendre au sérieux cette montée en force, de prendre date et de s’inscrire déjà dans l’hypothèse du succès de Marine Le Pen à la présidence de la république. Histoire d’envisager de jouer au sauveur au terme du désastre attendu.

Ainsi donc, au-delà du réflexe qui conduit les Français à entourer leur monarque, François Hollande doit sa surprenante remontée dans les sondages à la mise en œuvre de décisions qui répondent de façon presque caricaturale à des propositions du Front national. Certaines mesures disparaîtront sans doute à la fin de l’état d’urgence décidé par le gouvernement. Mais il n’est pas contestable que nombre d’entre elles seront pérennes, amplifiées peut-être, et conduire à un tournant de la politique française. On a vu comment le Parti communiste qui n’avait jamais eu le pouvoir en France a pu pousser les gouvernements à des mesures sociales qu’on ne retrouve dans aucun des pays où le communisme a régné. L’état de « guerre » proclamé pourrait bien permettre au lepénisme de s’introduire durablement dans la politique française avant même que le FN n’atteigne la dernière marche du pouvoir.

Voyons les deux symboles laissés en jachère par les partis « républicains » et la gauche révolutionnaire, ou extrême. Le rythme et les mots guerriers de l’hymne national paraissent tout à coup acceptables. Foin des critiques relatives au ton martial et aux paroles fortes de la Marseillaise ainsi qu’aux couleurs de la république. Justification : le sentiment national le permet, lequel se substitue au nationalisme fauteur de haine du Front national. Il n’est pas sûr que les électeurs de ce parti fassent la différence. Qu’importe, les 3 couleurs qu’ils étaient les seuls à vénérer cessent d’être ringardisées. Par ailleurs la reprise en main sécuritaire à l’intérieur et aux frontières consacrera l’augmentation durable des effectifs de l’armée et de la police ainsi qu’une nouvelle politique de l’immigration. Bref, la gauche s’est adaptée avec une telle promptitude aux idées frontistes qu’on croirait enfin venue l’occasion de l’aggiornamento qu’elle aurait longtemps attendue.

Ainsi on voit sur les écrans grandir les attentions à l’égard des Le Pen : le père, la fille et la petite fille. Où sont les intellectuels de gauche, a-t-on longtemps entendu ? Et si le temps n’était plus à celui des philosophes de gauche ? Faudrait-il moins déplorer leur absence que les raisons de cette absence ? En effet, il semble bien que la classe politique consente tout à coup à porter une attention nouvelle au discours des intellectuels dits de droite, parfois des transfuges de la gauche. L’un des derniers écrivains en date, l’algérien Boualem Sansal (2084 La fin du monde) a été épargné des condamnations justifiées ou non qu’ont vécues Finkielkraut, Zemmour ou Houellebecq. Prémonition ou anticipation, dans son roman « Soumission » paru à la rentrée littéraire 2014, le dernier nommé avait osé imaginer l’élection d’un musulman à la présidence de la république française. Ce fut le scandale absolu : Comme le disait Guy Béart dans sa chanson, celui qui dit la vérité doit être exécuté. Voire. Jusqu’à ce jour il a droit à une protection policière. D’aucuns l’ont accusé tout simplement d’inspirer les attentats de janvier 2015.

Je termine la lecture de « Nous sommes la France » écrit par Natacha Polony, l’ancienne partenaire de Laurent Ruquier dans l’émission de la 2 : « On n’est pas couché ». Elle décrit la cécité de la classe politique française face à la montée des périls qui lui paraissait inexorable. Est-ce la délicatesse du sujet et le souci de prudence, justifié par le phénomène Houellebecq ?, je n’ai pas retrouvé sous sa plume la fluidité du raisonnement qu’on lui connaît sur les plateaux de télévision. En France, même aux meilleurs, il est parfois difficile de dire les choses.

Quant aux hommes politiques martiniquais, ils seraient bien inspirés de se pencher sur la perspective de l’arrivée au pouvoir du Front national qui, comme l’explique l’historien François Durpaire, ne peut plus être considérée comme une vue de l’esprit. L’avenir de la Martinique méritera mieux qu’une descente à l’aéroport Aimé Césaire pour s’opposer à la descente de l’avion d’une présidente de la république. Laquelle pourrait se révéler un facilitateur politique pour les indépendantistes, comme Nicolas Sarkozy l’a été pour les autonomistes. Après tout, ce dernier avait bien été, dans un premier temps, interdit de visite en Martinique.

Paris, le 30 novembre 2015

Yves-Léopold Monthieux