«Mythologie du métissage» de Roger Toumson – Une lecture de Lilyan Kesteloot

Lilyan Fongang Kesteloot est une chercheuse belge spécialiste des littératures négro-africaines francophones. Voici son analyse de l’ouvrage de Roger Toumson Mythologie du métissage, une critique polémique mais incontournable de la créolité littéraire. Ci-après, le texte de Lilyan Kesteloot paru dans RESEÑAS Francofonía en septembre 2000 (pages 233 à 236).

Il n’est pas aisé, pour qui n’a pas une solide culture philosophique, de rendre compte du maître-livre du Professeur Roger Toumson de manière exhaustive. C’est un problème de références mais aussi de vocabulaire. Mais comme Toumson manipule par ailleurs avec autant de dextérité la psychanalyse, la critique littéraire et l’histoire très concrète des Amériques (Caraïbes comprises) on en saisit assez pour comprendre son projet et en mesurer l’envergure. Car ce n’est point en effet une simple analyse des formes illusoires et trompeuses, c’est-à-dire des mythes divers (au sens de Barthes) qui règnent à propos des sang-mêlés, qui nous est ici proposée. Mais une véritable somme sur la question.

Toumson nous promène d’abord au-dessus de cette nécropole planétaire où depuis Christophe Colomb, on a conquis les peuples en les exterminant ou en les baptisant. Où aujourd’hui on reconnaît enfin la légitimité de leurs différences, mais pour aussitôt les absorber dans la loi du libre-échange et dans la mondialisation. Autrement dit de Charybde en Scylla. Au passage, il élucide le mouvement de la Négritude et ce qu’il a signifié pour la reconnaissance de l’identité des Antilles et de l’Afrique; puis celui de la créolité, avec le discours du métissage culturel dont le théoricien majeur est Édouard Glissant.

Après ces hors-d’œuvre, Toumson va traiter à fond ce qu’il appelle les paradigmes du métissage fondés sur cette histoire fondamentale et douloureuse de la traite et de trois cents ans d’esclavage. Le Code Noir qui fixe le statut du maître et de l’esclave. L’ordre colonial et ses interdits. Enfin la « création » du créole, langue, et aussi groupe social constitué de tout sujet né à la colonie mais qui perdra vite sa bivalence raciale pour ne plus désigner que les blancs créoles, évolution sémantique hautement significative de la distance qu’il importait de maintenir avec les anciens déportés devenus autochtones. C’est dans ce contexte que Toumson se livre à une spéculation sur l’histoire et les significations des mots métis et mulâtre du plus grand intérêt. Où il montre aussi comment ce concept s’enracine dans la transgression de l’interdit qui va marquer définitivement les fantasmes et les mythes qui en découlent.

Lorsqu’il aborde ce système de mythes qui constituent une mythologie, le professeur Toumson se soucie bien sûr de définitions et de classifications. Ses référents sont Northrop Frye, Barthes, mais aussi Freud et Éliade, sans oublier les plus littéraires que sont Brunel et Siganos.

Sortant d’abord de l’univers américain pour envisager les mythes grecs et hébreux « métis » (Œdipe, Ulysse et Caïn), il y retourne bientôt pour y rencontrer les métissages culturels et religieux des romans « baroques » de Carlos Fuentes, de Alejo Carpentier et de Stephen Alexis: La société coloniale esclavagiste est bien en ce sens une société baroque où se conjuguent prohibition et exhibition.

Dans un troisième chapitre, Toumson va se lancer dans une étude serrée du relativisme culturel en tant que théorie émergente au XXe siècle à partir de la remise en cause du dogme ethnocentriste des notions d’homme et de culture. Dès lors il refait pour nous une histoire de ces concepts depuis les Antiques en passant par les philosophes des lumières pour aboutir à Arendt, Lessing et Herder, Renan et Lévi-Strauss. Sans doute aurait-on pu abréger cette partie qui, si elle donne un cadre exhaustif de l’évolution de la pensée occidentale en cette matière, demeure cependant dans une perspective très générale (hormis le parallèle nègre/juif ici amorcé et développé dans le très intéressant nº 2 de la revue Portulan).

Dans un dernier chapitre intitulé « Le passage des frontières », le professeur Toumson entame une « discussion » sur le mythe idéologique de la langue qui a pris forme aux Antilles avec les doctrinaires de l’oralité… qui prônent la mystique du logos au bénéfice du créole érigé en totem au sens freudien du terme (234).

Malgré la dureté de son jugement, on ne peut nier que Toumson porte la polémique à un niveau jamais atteint jusqu’ici. Au lieu d’évoquer à cette occasion, comme on en a l’habitude, les antagonismes de personnes ou de politique locale, le professeur hausse le débat et le maintient sans faiblir sur les plans philosophique et linguistique. Après avoir précisé les notions de langue, de langage, de parole, et leur rapport respectif avec l’acte littéraire, il dénonce l’illusion créoliste actuelle qui sous prétexte de restituer au sujet antillais aliéné la vérité de son langage propre, propose un idiome qui n’est pas vraiment le sien.

En effet, le langage littéraire utilisé dans les romans n’est ni créole ni français, mais un savant mélange des deux, un créole inventé de toutes pièces. Certes cela donne un effet d’authenticité, voire d’exotisme auquel nous nous laissons prendre. Effet totalement artificiel cependant selon Toumson qui estime que ce créole de synthèse n’est qu’une variété ethnologique du français, indigente mais pittoresque. Ce langage mixte présumé universel est conforme au demeurant à la psychologie post esclavagiste de la plantation. Les hiérarchies demeurent inchangées. Parce que, de fait, ces productions littéraires demeurent destinées à « l’Autre » c’est-à-dire au lecteur européen.

Toumson reconnaît par ailleurs que le métissage des langues ou idiosyncrasie, s’il se produit naturellement au cours des siècles, est un phénomène normal et inévitable, et que le français comme l’anglais sont des résultats historiques de la « crasie » des différents idiomes ayant cours sur un même territoire. Car la langue participe de la culture… et il n’est pas de culture qui ne soit faite de métissage, d’hybridation, et qui n’évolue avec le temps.

À cette occasion sont aussi envisagés les aspects plus spécifiques de la critique que sont les différents pactes romanesques qui se succédèrent dans la littérature française, et la situation du romancier antillais dans cette problématique. Toumson analyse très finement l’ambiguïté de sa position et les raisons de la séduction qu’il exerce sur le lecteur, par le « retournement » de la langue dominante vers la langue dominée et l’effet de réel que ce procédé suggère.

Mais, s’inquiète-t-il, les cultures sont hiérarchisées car de force inégale et donc l’échange de langues aussi est inégal, quels que soient les expédients de la dénégation. Échange d’autant plus inégal entre les cultures antillaises et les cultures dominantes européennes, que, contrairement aux cultures indigènes d’Afrique ou d’Asie fortement enracinées et dont l’identité locale est très antérieure à l’impact colonial, nous avons aux Antilles des « pays mêlés » dès le début: il n’y a pas antériorité du fait culturel à l’instauration du rapport de domination coloniale […] la culture populaire nègre n’est pas radicalement différente de la culture oligarchique des Békés […] et donc si l’hypothèse de l’autonomie culturelle symbolique est séduisante, elle est quasi impossible à réaliser concrètement.

En somme Roger Toumson semble nous dire, d’une part, que l’effort de séparation des « pays mêlés » pour retrouver une identité distincte par la langue ou la culture est utopique, encore que compréhensible. La Négritude aussi s’inscrivant dans ce mouvement. D’autre part, que la théorie plus récente qui fait l’apologie du métissage culturel du type « Tout-Monde » est aussi utopique lorsqu’elle s’imagine échapper à partage égal à la domination culturelle étrangère. Que par ailleurs, elle enfonce des portes ouvertes. Que par définition, les Antilles sont intégralement métisses au regard de leur histoire tourmentée. C’est le psychanalyste martiniquais Guillaume Surena qui, après et plus loin que Fanon, décrit les traumatismes profonds et réciproques de l’esclavage sur la société créole, blancs compris.

Selon Toumson, c’est toute la société antillaise qui est composée de métis, aussi bien les indiens que les noirs, les blancs ou les mulâtres. Le métissage culturel qu’on l’approuve ou qu’on s’en défende, fut ici réalisé, par force ou dans les pires conditions sans doute. Mais cela demeure un fait. L’Antillais d’aujourd’hui hérite de cette histoire avec le traumatisme inévitable de l’origine, et les fantasmes qui s’ensuivent.

Or en raison de sa double appartenance le Métis est condamné au désillusionnement identitaire. La question posée est celle du Nom du Père. De qui descend-il? Quel esprit en est l’ancêtre? […] Le lieu qu’il occupe est le lieu de l’Autre. Du reste dans sa propre personne n’est-il pas définitivement un Autre du Même sans cesser d’être un Même de l’Autre? D’où l’ambiguïté et l’ambivalence fondamentale de l’Antillais. Et son rêve de l’identité radicale comme de l’altérité radicale, l’une et l’autre inaccessibles.

Il y a beaucoup à dire encore sur cette étude bien mal résumée, il y a sans doute aussi beaucoup à discuter. Il demeure que Roger Toumson a écrit là un ouvrage incontournable, non de poète mais de penseur, et qui servira à coup sûr de référence pour quiconque abordera les « Îles heureuses » de l’Amérique.

Lilyan KESTELOOT
IFAN. Dakar

TOUMSON, Roger, Mythologie du métissage, Paris, PUF, 1998, 267 pp.