Félix Rodes – Décès de l’avocat légendaire du barreau de Guadeloupe

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A 90 ans, Maître Félix Rodes, le colosse des prétoires de Guadeloupe, s’en est allé mardi 1er décembre 2015. Sa stature, son érudition, son éloquence, sa capacité d’engagement et son immense talent d’orateur l’ont fait entrer de son vivant dans la légende des tribuns de Guadeloupe. Retour sur la vie bien remplie d’un ténor du barreau.

La justice et le sport

Né à Saint-Claude (Guadeloupe) en 1925, Felix Rodes effectuera ses études de droit en France à la fin de la 2nde Guerre Mondiale. En décembre 1948, il prête serment au barreau de Montpellier où il restera 3 ans. En 1951 celui qui est déjà un brillant rhéteur rentre en Guadeloupe. Cette même année, ce passionné de sport devient Président de la Gauloise (club de Basse-Terre) et trois ans plus tard, en 1954, crée la Ligue guadeloupéenne de football dont il devient le Président. Félix Rodes sera aussi le créateur des ligues guadeloupéennes de volley et de basket.

La plume

Félix Rodes n’était pas qu’un extraordinaire orateur. En 1957, avec son frère Henri, l’avocat Félix Rodes fonde le journal d’opinion Le Progrès Social, qui n’épargnait ni la classe politique locale ni les hautes sphères du pouvoir métropolitain. Sa curiosité et sa mémoire phénoménale l’ont conduit à écrire de nombreux ouvrages dans des domaines aussi divers que le droit, la politique ou l’histoire. Sa profonde connaissance de la période révolutionnaire en France, dont découlent l’indépendance d’Haïti, l’épopée de Delgrès (1802) en Guadeloupe et la première abolition de l’esclavage dans certaines colonies françaises, lui permirent d’animer de sa verve inimitable une série d’émissions didactiques fleuves sur la chaîne Canal 10.

La politique

Félix Rodes se disait volontiers « nationaliste guadeloupéen ». Un positionnement qui l’a maintes fois amené à défendre ou combattre au côté des indépendantistes, notamment durant l’ère des décolonisations des pays d’Afrique Noire et du Maghreb. Durant les évènements de mai 1967, où plusieurs guadeloupéens furent tués lors d’affrontements contre les CRS suite à une grève des ouvriers du bâtiment, Félix Rodes fit partie des avocats des séparatistes poursuivis pour « atteinte à la sûreté de l’Etat ». Arrêté pour la virulence de ses opinions politiques, Félix Rodes fut emprisonné pendant 169 jours avant d’être finalement acquitté. Très proche d’Henri Bernard, Félix Rodes défendit aussi les poseurs de bombes de l’ARC qui, à la fin des années 1980, furent amnistiés par le gouvernement français.

Durant sa jeunesse, Félix Rodes fut de ceux qui manifestèrent pour réclamer le départ du gouverneur Constant Saurin, tout-puissant représentant local du Régime de Vichy. En ce sens, il veilla à ce que ne s’éteigne pas le souvenir du jeune Serge Balguy, son ami, qui perdit la vie sur le Champ d’Arbaud (Basse-Terre) en manifestant contre l’occupation de la France par l’Allemagne nazie.

Ce moment crucial de sa vie permet de mieux comprendre pourquoi Me Rodes, qui honorait aussi la mémoire de l’abolitionniste Victor Schoelcher, s’est bien gardé de suivre aveuglément les nationalistes de Guadeloupe dans toutes leurs actions. Libre penseur, il y a quelques années, dans une interview accordée à France-Antilles, le truculent Félix Rodes (qui fut le défenseur du populiste Ibo Simon) a déclaré ne plus être « indépendantiste », mais plutôt « un Français de raison ».

La religion catholique

Anticommuniste et fervent chrétien, Félix Rodes allait à la messe tous les samedis, même très diminué par la maladie. Paroissien fidèle de Notre Dame du Mont-Carmel mais surtout de la Cathédrale de Basse-Terre, Félix Rodes était depuis quarante ans, l’avocat de l’Église.

Après sa dernière plaidoirie aux assises, le ténor Félix Rodes vivait retiré du barreau depuis septembre 2014, au bout de 66 ans d’une flamboyante carrière. A notre époque où il est incontestablement moins dangereux de « s’engager corps et biens pour la justice », certains, à n’en pas douter, se bousculeront dans les médias pour se réclamer de celui qui fut deux fois Bâtonnier de l’ordre des avocats de Guadeloupe (1979 et 1985). Félix Rodes, qui détestait les médiocres et s’y connaissait en cabotinage, n’aurait probablement pas considéré la chose sans sourire. Le colosse s’en est allé l’après-midi du 1er décembre 2015 à son domicile de Circonvallation à Basse-Terre. Son personnage théâtral et sa voix puissante manqueront aux amateurs de polémiques utiles.

Francis Rodgers (Creoleways)