Joséphine de Beauharnais, l’impératrice béké a-t-elle eu un enfant avec un esclave noir ?

En 1934, Sainte-Croix de la Roncière publiait une biographie de l’impératrice Joséphine. Ce livre, intéressant à plus d’un titre, vient d’être réédité par les éditions Idem avec une très belle préface de l’écrivain martiniquaise Suzanne Dracius.

Selon Sainte-Croix de la Roncière, l’impératrice Joséphine aurait, dans sa jeunesse, eu un enfant avec un esclave noir. Une fille prénommée Josèphe, qui sera affranchie et recevra une dot très importante (des textes en attestent !). Sainte-Croix de la Roncière ne dit pas ce qu’il est advenu du père… L’affaire, pourtant connue de longue date, reste un tabou de la société martiniquaise pour les békés comme pour les noirs… Et un point aveugle de l’histoire pour la société française dans son ensemble.

Joséphine a-t-elle fait Napoléon rétablir l’esclavage ?

On a souvent présenté Joséphine comme une békée dont l’influence sur l’empereur était telle qu’elle l’aurait convaincu de rétablir l’esclavage. Joséphine, dont la statue a été jadis décapitée par les indépendantistes du groupuscule « Yich Telga », puis retranchée dans un coin de la Savane (Martinique), puis maculée de peinture rouge, puis fouettée par une métropolitaine nue lors d’un happening artistique (Pool art fair)… a-t-elle, comme l’affirment certains, persuadé napoléon d’annuler la première abolition de février 1794 ? Rien n’est moins sûr. Pendant la terreur, Joséphine n’a même pas réussi à sauver la tête de son premier mari, Alexandre de Beauharnais. Durant cette période, nombre de ses amis aristocrates furent guillotinés sans qu’elle ait pu l’empêcher. De plus, il semble que Bonaparte lui ait interdit de se mêler de politique quand elle a été couronnée impératrice. Plutôt qu’à l’influence de Joséphine de Beauharnais, les travaux des historiens attribuent le rétablissement de l’esclavage à l’appât du gain, à la real politik, ainsi qu’aux évènements de Guadeloupe (1802) et au soulèvement de Saint-Domingue qui déboucha sur l’indépendance en 1804, de ce pays qui se nomme depuis Haïti.

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Que pensait-elle vraiment des esclaves ?

Dans une lettre écrite à ses enfants alors qu’elle est certaine d’être bientôt guillotinée voici la description que Joséphine fait de l’esclavage :

« La première époque de ma vie, passée à la Martinique, m’offrait le spectacle singulier de l’esclavage, qui ne devint si affreux que par celui du despotisme qui le domine. Représentez-vous sept à huit cents misérables, auxquels la nature donna un ton d’ébène, et de la laine pour cheveux, et que la cupidité, devenue féroce par les dangers qu’elle court à se satisfaire, arrache à leur patrie, pour les transplanter sur un sol étranger. Là, désunis, comme famille, mais assemblés en ateliers, ou groupés en travailleurs, ils offrent à un soleil brûlant leurs membres pressés dans des liens de fer, sous le rotin d’un commandeur ; ils fouillent une terre que leur sueur, que le sang même ne fertilise pas pour eux. C’est pour enrichir des maîtres barbares que ces infortunés furent retranchés de la loi commune du genre humain ; c’est pour assouvir l’avarice américaine qu’ils végètent nus, sans asile, sans propriétés, sans honneur, sans liberté. C’est pour éveiller les voluptés de l’Europe, qu’ils sont dès l’enfance, pour la vie, et sans espoir, condamnés à ces supplices. Cependant les tyrans, dont ils sont les esclaves, ou pour mieux dire les bêtes de somme, se gorgent de richesses, s’enivrent de jouissances, sont rassasiés de plaisirs. Fiers d’une couleur qui n’est qu’un hasard de la nature, orgueilleux de quelques connaissances qui pourtant les tiennent à plus de distance des Européens instruits, que les Noirs n’en conservent relativement à eux, non seulement ils oublient qu’ils sont chrétiens, mais encore qu’ils sont hommes. Et pour comble de cruauté, ils érigent en droits leur conduite impie, et justifient par des sophismes d’inquisiteurs un régime de cannibales »

Ces propos, tenus par une femme convaincue qu’elle va mourir, ne condamnent pas l’institution de l’esclavage mais s’élèvent contre les mauvais traitements subis par les esclaves noirs. Le ton rappelle l’indignation d’un certain Victor Schœlcher.

Un livre à lire pour mieux comprendre les sociétés créoles

Même si on sent la sympathie de Sainte-Croix de la Roncière pour son sujet, cette biographie n’en demeure pas moins un document permettant de mieux saisir l’atmosphère de l’époque. L’ouvrage est une plongée dans la colonie de Martinique au moment de la Révolution française suivie par la terreur. Voici ce qu’en dit l’écrivain Suzanne Dracius :

« Incontestablement Joséphine continue, de nos jours, à fasciner des millions de gens un peu partout dans le monde, non seulement parce qu’elle a été l’épouse du Français le plus connu à l’étranger, mais aussi parce que sa vie est pleine de drames et de grandeur, à la manière de la tragédie grecque : à l’instar d’une héroïne tragique selon l’idéal que préconise Aristote dans sa Poétique, Joséphine inspire à la fois « admiration et pitié ». D’elle, Aimé Césaire me disait : « C’est une femme qui a eu des problèmes et qui s’est débrouillée ». Et Dieu sait qu’en créole on dit : « Débouya pa péché », la débrouillardise n’est pas un péché. »

Joséphine impératrice des Français, reine d’Italie est donc un livre à lire ou à relire.

Maggy Lawrence (Creoleways)

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Joséphine impératrice des Français, reine d’Italie par Sainte-Croix de La Roncière.
Préface de Suzanne Dracius.

716 pages, éditions Idem, septembre 2015.
Broché: 716 pages
Editeur : Idem; Édition : Préface de Suzanne Dracius (2015)
ISBN-10: 2364300134
ISBN-13: 978-2364300132
ASIN: B014SW76RK