Jacky Dahomay « Dans l’action de résister se crée la néorésistance »

« Il y a une conception de l’identité qui est mortifère et qui triomphe dans le monde. Tant dans l’extrême droite en France que chez beaucoup de citoyens noirs et arabes. » Tel est le constat de Jacky Dahomay dans un entretien accordé à l’aéroport de Pointe-à-Pitre au philosophe et essayiste français Vincent Cespedes.

Pour Jacky Dahomay philosophe guadeloupéen (qui, comme Edouard Glissant, fut membre du HCI), ce type de crispations « peut produire des choses terribles comme on l’a vu avec le nazisme. »

« La France est un symbole. Un repère pour les jeunes du monde entier, explique Jacky Dahomay, d’où d’ailleurs l’attention immense que lui porte le monde ». Evoquant en filigrane la montée des extrémismes suite aux récents attentats terroristes du 13 novembre 2015 à Paris, le philosophe guadeloupéen ajoute que résister à DAESH, c’est aussi résister à la tentation de l’amalgame facile et « à ceux qui nous poussent là-dedans : Arabe ne veut pas dire terroriste. »

Le philosophe guadeloupéen met en garde contre la montée du communautarisme et de l’idéologie victimaire qui séduit les jeunes Noirs et Arabes en France et aux Antilles : « je suis surpris par le triomphe de l’idéologie victimaire aux Antilles. C’est toujours l’esclavage, les békés, etc. On n’en sort pas. Jamais l’esclavage n’a été aussi présent alors qu’il a été aboli depuis 1848. ». Jacky Dahomay ajoute que vouloir absolument réduire l’esclavage à un génocide alimente la concurrence mémorielle. « J’ai fait une critique de Dieudonné, radicale, à tout moment. Noir antisémite. Je ne peux pas supporter ça. Nous n’avons pas à rentrer là-dedans ! »
Connu pour son franc parler, Jacky Dahomay, ajoute que le parti des Indigènes de la République (PIR) a fait beaucoup de mal « en empêchant aux jeunes des banlieues d’accéder à une clairvoyance politique en cultivant le ressentiment ».

Le professeur de philosophie à la retraite se dit par ailleurs très peiné d’avoir assisté en Guadeloupe à « une grave dégradation intellectuelle », due selon lui « aux impasses du mouvement indépendantiste. » une situation à ses yeux d’autant plus préoccupante qu’ au plan mondial, « la politique ne fait plus sens. »

Pour tenter de se prémunir de telles « réductions pulsionnelles mortifères », Jacky Dahomay insiste sur la nécessité de maintenir la pluralité : « Nous guadeloupéens, nous sommes noirs, blancs, indiens, syro-libanais, affirme-t-il, mais on a tendance à [considérer que] le noir est plus guadeloupéen que le blanc, ou l’indien… »

Jacky Dahomay remarque que l’incroyable capacité de résistance des noirs aux Antilles n’a pas été suffisamment étudiée. « Ils ont vécu. Ils sont là, preuve qu’ils ont résisté ! […] Dans cette lutte pour la reconnaissance, ils ont prouvé leur humanité. Il faut relire des gens comme Césaire et surtout Glissant. […] La créolité, c’est peut-être aussi une expérience où, de ce côté-ci des Amériques, quelque chose de l’humanité a protesté pour l’humanité. » s’enthousiasme le philosophe.

Encouragé à donner sa propre définition du mot « Néorésister », Jacky Dahomay explique que cela signifie accéder à une instruction libératrice qui passe par la lecture, synonyme de voyage et d’ouverture vers l’universel. « Je pense que tous les jeunes sont ouverts à la pensée. Mais encore faudrait-il qu’ils rencontrent cette pensée républicaine. Elle n’est plus enseignée. » regrette-t-il au micro de Vincent Cespedes.

Interrogé sur ce que pourrait être une « néorésistance » au plan culturel, Jacky Dahomay répond par un encouragement aux jeunes à résister à la barbarie par la création de valeurs humaines. A «dire le nouveau» et à «montrer une solidarité multiculturelle fondée sur l’amour et la reconnaissance de l’autre». En ces temps ou la pensée, au sens vrai du terme, se cherche, le philosophe considère que c’est à la jeunesse de créer dans l’art de nouvelles valeurs, de défricher de nouvelles pistes de réflexion que ne manqueront pas d’approfondir les intellectuels.

« Néorésister, c’est d’abord faire le partage en nous-mêmes dans ce qui spontanément est demande d’amour et d’humanité ; mais aussi de ce qui, spontanément, peut être source de régression. L’humanité peut toujours rebondir », conclut Jacky Dahomay.

Francis Rodgers (Creoleways)

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