Félix Eboué : «Jouer le jeu», un discours devenu célèbre

Félix Eboué est le premier Gouverneur Général noir nommé par l’Etat français à plusieurs postes stratégiques durant la période coloniale, notamment en Afrique (Madagascar, Oubangui-Chari, Tchad) et aux Antilles (Martinique et Guadeloupe).

Né le 26 décembre 1884 à Cayenne (Guyane) dans un milieu modeste, Félix Eboué meurt le 17 mai 1944 en Egypte. Ce résistant de la première heure aura œuvré au ralliement de l’Empire colonial français au général de Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale. En 1949, trois ans après la départementalisation des « quatre vieilles colonies », en présence des députés Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas, Félix Eboué fut inhumé au Panthéon  aux côtés de l’abolitionniste alsacien Victor Schœlcher. A cette occasion, le guyanais Gaston Monnerville, président du Conseil de la République rappelle que « c’est (un) message d’humanité qui a guidé Félix Éboué, et nous tous, Résistants d’outre-mer, à l’heure où le fanatisme bestial menaçait d’éteindre les lumières de l’esprit et où, avec la France, risquait de sombrer la liberté ». Félix Éboué est le premier homme noir à reposer au panthéon.

Deux ans avant la guerre contre l’Allemagne nazie, le 1er juillet 1937, Félix Eboué préside la distribution des prix au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe). Dans son célèbre discours « Jouer le jeu ! », il s’adresse « À cette jeunesse dont on veut, de part et d’autre, exploiter les inquiétudes pour l’embrigader… ». Des mots qui aujourd’hui prennent une nouvelle résonnance sans rien perdre de leur impact.

Jouer le jeu !

par Félix EBOUE

À cette jeunesse que l’on sent inquiète, si incertaine devant les misères de ces temps qui sont les misères de tous les temps ; à cette jeunesse, devant les soucis matériels à conjuguer ; à cette jeunesse dont on veut de part et d’autre, exploiter les inquiétudes pour l’embrigader ; à cette jeunesse qui me fait penser à ce mot de GUYAU : « pour connaître et juger la vie il n’est pas besoin d’avoir beaucoup vécu, il suffit d’avoir beaucoup souffert « ; à cette jeunesse, généreuse et spontanée, n’ai-je pas le devoir, me tournant vers elle, de l’adjurer à mon tour de rester indépendante.

N’ai-je pas pour obligation de lui dire: ne te laisse pas embrigader, ne souffre pas que l’on t’enseigne comme suprême idéal le fait de marcher au pas, en colonnes parfaites, de tendre la main ou de montrer le poing. En l’acceptant, tu consacreras le triomphe de la lettre au détriment de l’esprit, parce qu’on t’aura enseigné que le rite tient lieu de culte.

Ne devons-nous pas conserver à cette jeunesse ses qualités essentielles : l’indépendance, la fierté, l’orgueil, la spontanéité, le désintéressement ?

Je ne résiste pas, quant à moi, au désir de vous indiquer, mes jeunes amis, une autre formule qui permet de gagner, sinon à tous les coups, mais de gagner sûrement en définitive.
« Soyez sportifs ! Soyez chics !… »
Je vous dirai : « Jouez le jeu ! »

Jouer le jeu, c’est être désintéressé.

Jouer le jeu, c’est réaliser ce sentiment de l’indépendance dont je vous parlais il y a un instant.

Jouer le jeu, c’est piétiner les préjugés, tous les préjugés, et apprendre à baser l’échelle des valeurs uniquement sur les critères de l’esprit. Et c’est se juger, soi et les autres, d’après cette gamme de valeurs. Par ainsi, il vous sera permis d’affirmer et de faire admettre que les pauvres humains perdent leur temps à ne vouloir considérer que les nuances qui les différencient, pour ne pas réfléchir à trois choses précieuses qui les réunissent: les larmes que le proverbe africain appellent « les ruisseaux sans cailloux ni sable », le sang qui maintient la vie et, enfin, l’intelligence qui classe ces humains en hommes, en ceux qui ne le sont pas ou qui ne le sont guère ou qui ont oublié qu’ils le sont.

Jouer le jeu, c’est garder farouchement cette indépendance, parure de l’existence; ne pas se laisser séduire par l’appel des sirènes qui invitent à l’embrigadement, et répondre, en pensant aux sacrifices qu’elles exigeraient en retour :
Quelle mère je quitterais ! Et pour quel père !

Jouer le jeu, c’est savoir prendre ses responsabilités et assumer les initiatives, quand les circonstances veulent que l’on soit seul à les endosser; c’est pratiquer le jeu d’équipe avec d’autant plus de ferveur que la notion de l’indépendance vous aura appris à rester libres quand même. Jouer le jeu consiste à ne pas prendre le ciel et la terre à témoin de ses déconvenues, mais, au contraire, à se rappeler les conseils laminaires d’Épictète à son disciple: il y a des choses qui dépendent de nous; il y a des choses qui ne dépendent pas de nous ».

Jouer le jeu, c’est savoir tirer son chapeau devant les authentiques valeurs qui s’imposent par la qualité de l’esprit et faire un pied de nez aux pédants et aux attardés.

Jouer le jeu, c’est accepter la décision de l’arbitre que vous avez choisi ou que le libre jeu des institutions vous a imposé.

Jouer le jeu, c’est, par la répudiation totale des préjugés, se libérer de ce qu’une expression moderne appelle le complexe d’infériorité. C’est aimer les hommes, tous les hommes, et se dire qu’ils sont tous bâtis selon la commune mesure humaine qui est faite de qualités et de défauts.

Jouer le jeu, c’est mépriser les intrigues et les cabales, ne jamais abdiquer malgré clameurs ou murmures et poursuivre la route droite que l’on s’est tracée.

Jouer le jeu, c’est pouvoir faire la discrimination entre le sourire et la grimace; c’est s’astreindre à être vrai envers soi pour l’être envers les autres.

Jouer le jeu, c’est se pénétrer que ce n’est pas en tuant Caliban que l’on sauvera Ariel.

Jouer le jeu, c’est respecter l’opinion d’autrui, c’est l’examiner avec objectivité et la combattre seulement si on trouve en soi les raisons de ne pas l’admettre, mais alors le faire courageusement et au grand jour.

Jouer le jeu, c’est respecter nos valeurs nationales, les aimer, les servir avec passion, avec intelligence, vivre et mourir pour elles, tout en admettant qu’au delà de nos frontières, d’authentiques valeurs sont également dignes de notre estime, de notre respect. C’est se pénétrer de cette vérité profonde que l’on peut lire au 50e verset des Vers d’Or «.. Tu sauras, autant qu’il est donné à l’homme, que la nature est partout la même.. » et comprendre alors que tous les hommes sont frères et relèvent de notre amour et de notre pitié.

Jouer le jeu, dès lors, c’est s’élever contre le conseil nietzschéen du diamant au charbon : « Sois dur ! » Et affirmer qu’au-dessus d’une doctrine de la force, il y a une philosophie du droit.

Jouer le jeu, c’est proclamer qu’on ne « prend pas pour juge un peuple téméraire » et poursuivre son labeur sur le chemin du juste et de l’humain, même lorsque les docteurs et les pontifes vous disent qu’il est trop humain.

Jouer le jeu, c’est préférer à Wotan, Siegfried, « toute puissance de la jeunesse et spontanéité de la nature ».

Jouer le jeu, c’est refuser les lentilles pour conserver son droit d’aînesse.

Jouer le jeu, c’est fuir avec horreur l’unanimité des adhésions dans la poursuite de son labeur. C’est comprendre Descartes et admettre Saint Thomas; c’est dire : « Que sais-je ? » avec Montaigne, et « Peut-être ! » avec Rabelais. C’est trouver autant d’agrément à l’audition d’un chant populaire qu’aux savantes compositions musicales. C’est s’élever si haut que l’on se trouve partout à son aise, dans les somptueux palais comme dans la modeste chaumière de l’homme du peuple; c’est ne pas voir un excès d’honneur quand on est admis là, et ne pas se sentir gêné quand on est accueilli ici; c’est attribuer la même valeur spirituelle au protocole officiel, à l’académisme, qu’au geste si touchant par quoi la paysanne guadeloupéenne vous offre, accompagnée du plus exquis des sourires, l’humble fleur des champs, son seul bien, qu’elle est allée cueillir à votre intention.

Jouer le jeu, enfin, c’est mériter votre libération et signifier la sainteté, la pureté de votre esprit.

felix_eboue_eugenie_ginette_senghor_ebouePetit fils d’esclave, ennemi résolu du régime de Vichy, médaille de l’Ordre de la Libération, administrateur colonial et homme politique français, humaniste, franc-maçon, Adolphe Sylvestre Félix Éboué fut membre de la SFIO jusqu’en septembre 1939. Il fut l’ami et soutien littéraire du guyanais René Maran (prix Goncourt en 1921). Léopold Sédar Senghor, qui sera son gendre, lui consacrera un poème de son recueil Hosties Noires. Le 4 janvier 2012, l’aéroport de Cayenne a été rebaptisé de son illustre nom. Partout où il est passé, Félix Eboué s’est intéressé à l’homme et à la culture. Ci-après, quelques-uns de ses écrits :

Langues Sango, Banda, Baya, Mandjia : notes grammaticales, mots groupés d’après les sens, phrases usuelles, vocabulaire. E. Larose, Paris, 1918

Les sociétés d’initiés en pays Banda. Brazzaville, 1931

Les peuples de l’Oubangui-Chari. Essai d’ethnographie, de linguistique et d’économie sociale, Paris 1933

La clef musicale des langages tambourinés et sifflés, Imprimerie du gouvernement, Koulouba 1935

Jouer le jeu. Message aux adultes et aux jeunes, Editions Basse-Terre (Guadeloupe), 1937

L’Afrique française libre, Bureau d’information de la France combattante, New Delhi, 1942

felix_eboue_cayenne_guyane