CGTG vs Huyghues-Despointes : Trois remarques de l’historien Frédéric Régent

Featured imageOn se souvient qu’en 2009, dans le reportage de Romain Bolzinger, « les derniers maîtres de la Martinique » diffusé sur CANAL+, le patriarche Alain Huyghues-Despointes montrait avec nonchalance son arbre békéalogique. Nostr’homme y disait son rejet du métissage et regrettait sans rire qu’on ne parle que des mauvais côtés de l’esclavage…

Evidemment, tous les Despointes ne pensent pas comme « papy floup », (ainsi aime-t-on taire ici que le businessman béké Amédée Huyghues-Despointes a beaucoup fait économiquement et culturellement pour la Guadeloupe sans s’occuper de race ni de couleur de peau). Cependant, comment ne pas s’étonner que la justice ait littéralement condamné le syndicat CGTG pour avoir marqué dans un tract ce qui, jusqu’à preuve du contraire, est pour tous les descendants d’esclaves aux Antilles, une vérité historique ?

A ce sujet, dans un mail parvenu par le plus grand des hasards à la rédac de Creoleways, l’historien Frédéric Régent conforte l’analyse de Didier Jeanne et Jacky Dahomay (ACVC) publiée hier dans nos colonnes. Frédéric Régent s’appuie, entre autres, sur le travail de l’historien béké Jacques Petitjean-Roget dont les ouvrages devraient figurer dans toutes les bonnes bibliothèques des Antilles. Il va sans dire que Creoleways, qui comme chacun sait est réalisé par une poignée de bénévoles rigolards et passionnés, est prêt à assumer toutes poursuites judiciaires que souhaiterait engager la famille Huyghues-Despointes pour avoir osé publier lesdits faits historiques.
Dominique Domiquin (Creoleways)

Conflit CGTG vs Huyghues-Despointes : Et pourquoi pas une restitution ?

par Frédéric REGENT

La condamnation de la CGTG, par la cour d’appel de Basse-Terre du 20 avril 2015, pour un tract du 14 juin 2013, dans laquelle l’organisation syndicale indiquait que « la famille Despointes a bâti toute sa fortune, sur la traite négrière, l’économie de plantation et l’esclavage salariat » suscite plusieurs remarques de notre part.

La première remarque consiste à rappeler des faits historiques. La famille Huyghues Despointes possédait des esclaves en Martinique dès le XVIIe siècle comme le montre le « rolle[1] de la Compagnie du cartier du Mouillage » en 1680. Dans ce document, il est indiqué que Marguerite Doens, la mère d’Hubert Hugue (né en 1669 à Tobago-décédé en Martinique en 1712), veuve de Jean Hugue (1645-1673) est la maîtresse de 6 esclaves[2]. Par la suite, le nom s’orthographie Huyghues. Il faut noter à l’époque la fluctuation de l’orthographe des patronymes. Hubert Huyghues (1669-1712) a eu pour fils Hubert Huyghues (1694-1755). Ce dernier a eu pour fils François Huyghues (1728-1787), père de François Louis Huyghues Despointes (1757-1834). Il était alors fréquent à l’époque d’ajouter un autre nom au patronyme afin de distinguer les différentes branches familiales. La famille Huyghes Despointes continue à posséder des esclaves, aux XVIIIe et XIXe siècles jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848, comme l’atteste cet affranchissement, en 1840, de Boniface Amédé Thésoro, esclave de 19 jours, par Georges Huyghues Despointes (1809-1859)[3], fils de François Louis Huyghues Despointes (1757-1834).

Sur l’origine des Huyghes, notons que Jean Huyghues (1645-1673) est un marchand d’origine hollandaise qui décède à Tobago (alors colonie hollandaise) vers 1673. Sa veuve Marguerite Doens et ses enfants partent pour La Rochelle, où Marguerite se remarie avec Jacques Mahault, en 1679. Le couple et les enfants du premier mariage s’installent ensuite en Martinique, où leur présence est attestée en 1680[4].

La seconde remarque est de partager l’ensemble de l’analyse de Didier Jeanne et de Jacky Dahomay. Dans ce sens, nous estimons qu’il ne faut pas stigmatiser un individu en fonction de ce que ces ancêtres ont fait dans le passé. Des recherches scientifiques restent à faire sur la reproduction sociale des groupes dominants de la période esclavagiste à nos jours.

Pour certains, l’esclavage est un passé qui ne passe pas. Nous estimons, pour notre part, que c’est le présent qui ne passe pas. Nous pensons que le sentiment d’assister à un processus de reproduction sociale, où les descendants des dominés, sont exploités par les descendants des dominateurs, est fortement présent. L’extinction de ce sentiment passe par la réduction des inégalités économiques sociales et culturelles et par l’enseignement d’une histoire non instrumentalisée politiquement du passé colonial esclavagiste.

La dernière remarque consiste à considérer comme disproportionnée le montant de la condamnation de la CGTG et a estimer qu’il serait bon que Martin et Jean Huyghues Despointes rendent de leur propre initiative, ces sommes à la CGTG.

Le 2 novembre 2015,

Frédéric Régent
Historien.

1 – Un « rolle » est un rôle d’imposition, document fiscal qui sert de base à la répartition des impôts.
2 – ANOM DPPC G1/470. Rôle de la compagnie du quartier du Mouillage (Saint-Pierre) de Descaveries (6 avril 1680).
3 – Bulletin Officiel de la Martinique, 1840, p. 378.
4 – Jacques Petitjean-Roget et Eugène Bruneau-Latouche, Personnes et familles à la Martinique au XVIIe siècle, Editions Desormeaux, 2001, p. 307, 541 et 629.