Charte des langues régionales : Suzanne Dracius pour l’amour du créole

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Défense et illustration de la langue créole

par Suzanne DRACIUS

Le sénat vient de refuser de ratifier la Charte sur les langues régionales, ô coïncidence, en cette Journée internationale du créole, JOUNEN KRÉYÒL TOUWONLATÈ !… En femme debout, fanm doubout, man ka lévé faché, je me lève pour la défense et illustration de la langue créole tout comme pour la « défense et illustration de la langue française », qui n’est, finalement, qu’un créole de latin. Je me permets de le dire, en tant que professeure de Lettres classiques, autrement dit français, latin, grec ; à ces études classiques j’ai ajouté un diplôme de créole.

Ce n’est pas être iconoclaste, ce n’est pas blasphémer ni médire que de rappeler que, dans la Défense et illustration de la langue française, le poète français Joachim du Bellay traite la langue française de « barbare et vulgaire », affirmant vouloir en faire une langue élégante et digne. Quand, à la Renaissance, en 1549, paraît La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse dans l’orthographe originale, dix ans après l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui impose le français comme langue du droit et de l’administration française, ce plaidoyer en faveur de la langue française sonne comme le « manifeste » des poètes de la Pléiade. Du Bellay y exprime sa reconnaissance envers François Ier, « notre feu bon Roi et père », pour le rôle que ce royal mécène a joué dans les arts et la culture : création du Collège des lecteurs royaux, pérennisation d’une bibliothèque du roi enrichie d’achats et du dépôt légal, qui firent florès, jusqu’à nos jours, où la question du soutien de la culture est toujours d’actualité. Du Bellay se fait le défenseur de la langue française et affirme son égale dignité avec le latin et le grec. Idem pour le créole !

Des lustres plus tard, naîtra dans ce même Villers-Cotterêts un mulâtre qui deviendra l’auteur des Trois Mousquetaires, les personnages de fiction les plus connus au monde, Alexandre Dumas, petit-fils d’une esclave noire de Saint-Domingue, la future Haïti, « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité » dixit Césaire, Aimé tellement ; le mot « humanité » est lié à cette première occurrence du mot « négritude » dans le Cahier d’un retour au pays natal, avec la construction « croire à » et non « croire en », c’est-à-dire ne se contentant pas d’avoir confiance en son humanité comme on peut croire en Dieu, en une chose discutable, personnelle, pas comme une foi, une croyance, pas simplement quelque chose en quoi on a confiance, mais quelque chose à quoi on se fie, sur quoi l’on peut s’appuyer avec une solide conviction, comme on croit à un projet pérenne, à des qualités prouvées, incontestables, avec certitude, assurance.

Le créole est le vecteur de notre culture, où se tissent et métissent éléments culturels caraïbes, européens, africains et asiatiques. Calazaza, à l’instar de Léon-Gontran Damas, « Trois fleuves coulent en moi », j’ai en moi quasiment tous les sangs qui se sont mêlés en Martinique plus ou moins volcaniquement, sang des Indiens à plumes et sans plumes, sang des Africains et sang du béké, le colon français, avec, pour pimenter le tout, une aïeule chinoise. Tous les soirs mon père tirait un conte, en gros créole dragon du Marigot, pas en ti créole tchololo de Fort-de-France où je suis née, pas en français de France où j’ai fait mes études et me suis retrouvée première en français en Île-de-France – que l’on ne dise pas qu’au royaume des aveugles le borgne est roi ! – première en français dans le pays de la personne, je le dis avec le petit accent créole de mes premiers mots, que j’ai perdu sur les bancs de la Sorbonne si bien que l’inspiration de certains poèmes me vient en créole ; je ne la chasse pas, puis j’en fais l’adaptation en français, je dis bien « l’adaptation », pas la traduction, à l’instar de Du Bellay qui prône l’enrichissement de la langue française au moyen de l’imitation des auteurs latins et grecs tout en critiquant néanmoins la traduction mot à mot, qu’il juge servile et impuissante à rendre compte de la richesse de l’œuvre originale.

Après ce mini laïus de « défense » du créole, voici une mini « illustration de la langue créole » :

Moun le Sid
Koulè, chalè èk menm lodè
 Nou tout ni zafè-a an tjè.
 Annou sòti an wèt ki ja sav
 Pwan chimen chyen
 Las tiré dlo an penyen
 Nou menm la, sé moun le Sid.
Kadans èk dans, Lendépendans
 Fòk pa ritonbé an anfans
 Fòk pa pran fè an Anfrans !
 Annou sòti an vyé tras lèsklavaj
 Annou chapé mawon an vyé tras lestravay
 Nou menm la, manmay le Sid.
Siren kay nou, sé sab épi chalè
 Sin nou, Twopik oben Lekwatè.
 Ti manmay lanmè, ti moun sab
 Sa ki nwè oben ki arab
 Pli lwen pasé mangròv, savann
 Anba jouk Métwopolis
 Maré adan Mégapolis
 Maré ren-nou
 Sòti kò-nou an ladévenn
 Tiré san-nou an ladévenn
 Yo di ki koko ni dlo, zabriko ni grenn :
 Tout moun sòti an Sid latè-a.
Kaf èk kongo èk makak
 Ba nou, an tan lontan, sé mak
 Épi jòdi jou, an fwi rak
 Ba nou menm la, moun le Sid.
 Dépi matji Danten i bout.
 Ki moun atjòlman ké di hak ?
 Sa ki fondòk, sa ki ti kréyòl tjòlòlò
 Vanmennen, déchouké, mawon !
 Pawòl ka fè nou anpil bòs.
 Aprézan fòk nou ni lafòs
 Rété doubout an lapo-nou
 Lévé doubout an koulè-nou
 Nou tout la ki fèt le Sid.
Milat, chapé, tout manmay nèg
 Dé vyé ti mo, kat vyé pawòl
 Ki fè nou zéwo douvan chif
 Tèt koko sèk, chaben pwèl si
 Oben chaben blèm blèm tou
 Pwél mangous, dé kout tanbou
 Batasiryen, batakouli
 Chapé kouli, nwè kon an kaka kochon
 Nwè kon an kaka démon
 Kouli manjé chyen, malaba
 Nèg gwo siwo, batachinwa
 Prèlè ki kon an eskwaya
 Milat-négrès pa manman-y
 Kalazaza, wayayay
 Gwo nèg, kalvè
 Chonjé pawòl an bouch pa chay !
 Asé chayé makrélaj !
 Annou katjilé an tèt-nou
 Sé byen nou byen an lapo nou
 Nou tout la ki sé moun le Sid

Suzanne Dracius écrivain(e),

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