Adopter Chalus sans déshériter Marie-Luce, le dilemme maternel de Lucette Michaux-Chevry ?

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Lucette MICHAUX-CHEVRY : Entre désaveu filial et impossible héritage
Pour finir avec l’amour en politique

par Tony ALBINA

« Le meilleur morceau dans le sandwich, c’est le jambon. » Amusante théorisation de stratégie politique donnée par LMC au soir de sa carrière. On regrette beaucoup qu’elle n’ait pas été interrogée plus avant sur cette énigmatique formule.

Le jambon c’est quoi ? Et le pain ? Si le jambon c’est le meilleur morceau y a-t-il seulement du sens à vouloir l’obtenir sans le pain ? Est-ce même possible ? Bref on n’en sait pas davantage. Et c’est dommage. Espérons qu’un jour, un journaliste plus curieux aura le désir de saisir le plein-sens de la formule. En tous cas ce qui est certain, c’est que l’engagement de la « plus vielle socialiste de la Guadeloupe » (l’expression est d’elle) auprès du GUSR et d’Ary Chalus pour les prochaines élections régionales semble indiquer que le meilleur morceau dans le sandwich …c’est le sandwich. Et la voilà enfourchant le cheval d’une nouvelle bataille, la dernière sans doute d’une longue carrière politique : la reconquête de la Région Guadeloupe.

Trop lucide pour ne pas se rendre compte que Marie-Luce n’a aucune chance – on ne donne pas la Région comme on donne une mairie – elle a fait le choix d’Ary. Et elle s’en explique dans une vidéo que l’on peut voir sur un célèbre réseau social.

Nul doute que cette publication vidéo constitue (de mon point de vue) un document tant il est vrai que LMC laisse entendre la nature profonde de son engagement politique tout en distillant des conseils aux plus jeunes générations en parlant de « sa an lésé ». La question de son héritage en somme.

« La politique c’est le don de soi »

On l’aura compris de ce qui précède, se présenter comme « la plus vielle socialiste de la Guadeloupe » a pour objectif la neutralisation de toutes les critiques tentées par la dénonciation du mariage de la carpe et du lapin. Autrement dit ce positionnement proche du parti de Larifla (qui n’est pas nouveau, faut-il le rappeler) ne relève d’aucune trajectoire tortueuse et incohérente. Mon parti c’est la Guadeloupe et la Guadeloupe est au dessus des parties. N’est-ce pas ! Positionnement facilité par le discours depuis longtemps développé par Ary Chalus d’une caducité de l’opposition droite / gauche. C’est utile pour toutes les contorsions. Un premier point est réglé. L’ensemble se dit fonctionnel et Michaux-compatible.

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Cette compatibilité est d’autant plus rendue possible qu’elle se veut enracinée dans une certaine conception de la politique appréhendée comme « don de soi ». Et elle de renvoyer à une biographie qui donne à entendre ce moment inaugural : « ça fait 61 ans, en 1964, que Rémy Nainsouta est venu demander à mon père l’autorisation que je fasse de la politique ». On a du mal à ne pas référer la scène à un rituel d’alliance où la belle est promise à un prince charmant, la politique, unies pout le meilleur et pour le pire et à vie. Le parcours s’y conformera. Parcours difficile, très difficile même dans un univers hostile aux femmes, plus vues comme objets de convoitise qu’écoutées comme sujets pensants. LMC le dira à son public de manière truculente en évoquant ceux qui regardaient « fesses et tétés ».

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Elle dira aussi les détournements violents de son image pour dénoncer la haine et la jalousie dont le monde politique est porteur. On l’aura même montrée en train d’embrasser Lurel « bouch an bouch ». Elle aurait préféré embrasser « Jacquot » (impassible) « on pli bèl nonm ki Lurel », a-t-elle alors lancé à l’assemblée surchauffée. Anecdotiques propos de campagne pour amuser la galerie… Evidemment ! En même temps est-il interdit d’entendre autre chose : une petite musique qui insiste et persiste. Et que dirait-elle cette musique ?

« A pa kouyonnad Cècèt lésé »

Peut-être ceci : l’engagement politique est un engagement d’amour. En passant comment s’étonner dès lors de l’accent démesurément mis sur la jalousie et la haine dans le discours de LMC ? Ce sont les ingrédients de l’amour.
S’éclaire ainsi ce qui a guidé son choix vers Ary Chalus. C’était lors d’une conférence à Baie Mahault. Les historiens vérifieront ou l’intéressé confirmera. Elle a vu les yeux du prétendant s’illuminer. « An di tiboug lasa ka palé san papyé, monté palé (elle fait d’elle au sens propre l’institutrice politique de Chalus, celle qui institue l’homme politique dans le tiboug). Et ce jour là, j’ai vu en lui cette passion, cette flamme, cette rage que l’on a quand on aime » [1]. On eût dit une tragédie antique. Oralité, lexique et signes de la passion amoureuse comme critères de désignation chevryste. Manifestement Marie-Luce en est dépourvue. Désaveu filial. La désignation de Chalus vaut elle transmission d’un héritage pour autant ? Pas si sûr !

LMC signale les difficultés : « vous voulez aller vite et vous ne savez pas assez que la politique c’est la réflexion, le travail et l’équipe. » Un portrait se dessine, le politique comme bon orateur, amoureux de son peuple, réfléchi, travailleur et roulant en équipe. Lequel ou laquelle s’en approche le plus ? LMC le sait et elle a choisi. Et choisissant ne dit-elle pas que c’est le portrait d’elle même qui est ainsi mis en lumière.

Que fera t-elle au terme d’une carrière bien remplie ?

« La politique est dans mon dos avoue t-elle. J’ai tout eu, tout tout eu tout. » On notera la proximité phonique avec toutouni. Et le public hilare a dû probablement le noter. Cette nudité phoniquement signifiée a t-elle pour but de faire passer un message subliminal ? An té’é pli jenn, an té’é fè zot mal ! Au regard de nombreux signifiants renvoyant au corps dans cette déclaration, l’hypothèse peut être envisagée.
« Je ne suis venue pas soutenir Ary pour une quelconque vengeance… Mais lorsqu’on a autant travaillé pour son pays, on a le devoir d’aller jusqu’au bout surtout quand son pays est en danger»… « Ça fait 40 ans que j’occupe un poste électif. An ké mò mè menm an sèrkey an mwen an ké fè politik ». Phrase terrible où le soutien se dit dans le même temps où son absence évoquée se refuse à laisser ce soutien produire son effet.

chabine_miroir_zombi_a_chabine_henri_hazael_massieuxQue fera t-elle ? Demandons-nous plus haut. Elle hantera de sa présence spectrale ses héritiers. Manière de dire sans doute que l’héritage n’en est pas vraiment un et que l’espace à occuper ne sera jamais libre. Et comme pour mieux le faire entendre à ceux qui n’ont pas d’oreilles pour entendre, elle insistera. « Je le dis ici publiquement : « a pa kouyonnad Cècèt lésé. » Et n’en sera pas digne qui veut. Car comme chacun peut le deviner l’amour n’est pas un héritage comme tous les autres. Il ne commande pas. Il ne se commande pas. Et il n’est même pas sûr que son périmètre de rayonnement agisse en politique comme il en est fait état ici.C’est affaire de don de soi (on le savait déjà), de réciprocité (« j’ai connu toutes sortes d’humiliations et j’ai tenu parce que vous m’aimez et que je vous aime ») et sans doute d’un peu de chance. La conclusion de LMC le dira de manière solennelle et presqu’émouvante. « Et je terminerai en faisant un vœu. Ary puissent les guadeloupéens t’aimer comme ils m’aiment. » La phrase aura son petit effet. L’héritage en se muant en vœu se brouille à l’horizon. Cette similitude souhaitée entre elle et lui n’est-ce pas le confronter lui et ce qu’il représente symboliquement à un impossible : la reproduction de la singularité de l’acte d’aimer ?

Mais ce n’est pas cela l’important, un problème autrement plus compliqué émerge de cette conception de l’amour au cœur du lien politique.

L’amour concerne le DEUX, la politique le PLUSIEURS. Le cadre de socialisation de la gestion de l’amour c’est la famille [2] . Ce qui est visé c’est la production de la différence créatrice. Celui de la politique c’est L’Etat et son pouvoir. Ce qui est visé c’est le maintien de la différence dans l’égalité. Sa question essentielle est celle du possible à élaborer en commun même quand l’on ne s’aime pas [3]. Les confondre c’est rabattre la politique sur le familial. A chacun de juger où en est la société guadeloupéenne sur cette question. Et si quelque chose comme le chevrysme existe quel en est sa part dans ce rabattement ?

lajan_lanmouPour l’heure, cette problématique de l’amour en politique oriente cette dernière vers le favoritisme, le choix des ses proches à des postes intéressants, le clientélisme, le maintien du statu quo. Le pouvoir est perçu alors comme dispensateur de biens sur la base du degré d’affect investi et jamais considéré comme le lieu d’une transcendance possible des intérêts pluriels et divergents…aller comprendre pourquoi la question du changement entraine si peu l’adhésion. Ainsi du lien de citoyenneté victime de l’amour, inscrit fortement dans l’élément affectif et si difficilement soumis au travail de réflexion pourtant nécessaire à son émancipation.

Si l’équipe soutenue par LMC devait emporter les suffrages des guadeloupéens et des guadeloupéennes aux prochaines élections, une tâche ardente l’attend : rompre avec cette conception de la politique. Souhaitons que les autres engagées dans la compétition électorale en sont déjà convaincues.

Tony ALBINA

1 – Mots prononcés avec force et insistance
2 – Alain Badiou, Eloge de l’amour, Flammarion 2009
3 – C’est moi qui souligne