Stéphan Martens : « Si la mémoire doit aider à réfléchir, elle n’est pas une fin en soi »

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Intervention de Stéphan MARTENS,
ancien recteur de l’académie de la Guadeloupe,
à l’occasion de la présentation de son livre
Mémoire et oubli (Presses Universitaires du Septentrion, 2015)

À l’invitation de l’association « Tous Créoles ! »,
Fort-de-France, le 3 octobre 2015

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

Merci pour votre invitation et votre accueil à l’occasion de la sortie de l’ouvrage Mémoire et oubli, Controverses de la Rome Antique à nos jours, que j’ai codirigé avec Michel De Waele, professeur d’histoire à l’Université Laval Québec.

En raison de l’histoire, ce sujet est bien sûr particulièrement prégnant dans les Antilles. Aimé Césaire expliquait, à juste titre, qu’un « peuple sans mémoire est un peuple sans avenir », ce que l’historien Georges Bensoussan, responsable des éditions du mémorial de la Shoah, a traduit, à propos de l’histoire de l’esclavage, en déclarant : « Pour tourner la page il faut la lire avant ». Alors, pour permettre aux nouvelles générations de (re)construire un « vivre ensemble », il faut leur donner les moyens de comprendre ce passé.

Je n’aborderai pas aujourd’hui en détail les contributions de l’ouvrage, mais tenterai brièvement de tracer quelques pistes de réflexion avant de laisser place au débat avec vous. Les textes du livre traitent du questionnement « mémoire-oubli » à travers les siècles, mais on se rend vite compte que ce questionnement est éternel. « Devoir de mémoire », « inflation mémorielle », « tentation de l’oubli », « lieux de mémoires », « commémorations » : cette efflorescence témoigne à quel point les sociétés contemporaines semblent craindre de perdre leur passé, bien plus que d’être submergées par lui. Pourtant, un tel trop-plein ne laisse pas d’être préoccupant quant aux difficultés qu’éprouvent finalement nos sociétés à assumer leur passé. Ainsi, la prégnance actuelle de la mémoire est-elle à la fois cause et conséquence de cette omniprésence du passé.

Encore faut-il s’interroger sur la polysémie de la mémoire, faite de fragmentation et recoupements entre mémoires individuelle, collective et historique. Reste aussi à comprendre quels usages ces mémoires font du passé, par quelles modalités elles s’expriment aujourd’hui dans le champ social. La mémoire est-elle vérité du passé, comme pourrait le laisser croire le discours commémoratif, ou bien, pour citer l’historien Pierre Laborie, la mémoire ne serait-elle pas « moins présence du passé que le présent du passé, usage fluctuant de ce passé selon les interrogations du présent ? »

Au cours de l’Histoire, de nombreuses interventions politiques se sont réclamées d’une posture quasi morale. Elles semblent caractériser plus particulièrement une certaine tradition occidentale. Le schéma est le même : au moment de l’action, on annonce ses visées universelles et morales – il s’agit d’améliorer le sort de l’humanité, ou d’une de ses parties –, ce qui provoque un mouvement d’enthousiasme et, par là, facilite la réalisation du projet. Quelque temps plus tard –un an, un siècle– on s’aperçoit que l’objectif prétendument universel n’en était pas un, qu’il correspondait plutôt aux intérêts particuliers de ceux qui l’avaient formulé.

Les croisades, au Moyen Âge, devaient libérer Jérusalem, berceau de la religion chrétienne, et favoriser l’expansion de cette religion –bien supérieure aux autres, et qu’il aurait été trop égoïste de ne garder que pour soi. La colonisation espagnole du XVIe siècle se trouvait des justifications semblables. On sait aujourd’hui que derrière cet habillage religieux et moral se profilaient des intérêts économiques et politiques. La colonisation anglaise et française, dont l’apogée se situe au XIXe siècle, se proposait d’apporter aux peuples lointains, en Asie et en Afrique, les bienfaits de la civilisation européenne. Au XXe siècle, la diffusion du communisme soviétique a servi de prétexte aux guerres d’annexion conduites par l’Union soviétique chez ses voisins, comme à ses interventions clandestines dans d’autres pays. Là encore, il a fallu déchanter quelques années plus tard : le souci de l’avenir radieux de ces autres peuples s’est révélé n’être qu’un masque commode de l’impérialisme national russe. L’inconvénient commun à toutes ces entreprises est que l’objectif visé est si élevé –le salut de l’humanité, rien de moins– que tout sacrifice paraît légitime, surtout s’il s’agit de sacrifier les autres !

Toutes ces actions se sont accompagnées d’entreprises de déshumanisation. Suite au premier génocide des temps modernes, commis par les chrétiens en Amérique, à partir de 1492, les survivants indigènes, dépouillés de leurs terres, furent refoulés et parqués dans des réserves. Au XIXe siècle, la colonisation britannique en Australie a renoué avec le génocide commis en Amérique du Nord. En Afrique, le peuple congolais, sous l’administration belge, est soumis à des formes d’asservissement causant la mort de la moitié de la population. L’Allemagne nazie planifie l’anéantissement organisé de millions de Juifs dans des camps d’extermination. Dans une association (plus ou moins) extrême d’idéologie raciste et de motivation utilitaire, des hommes ont pu (et peuvent) sans état d’âme programmer la mort de dizaines ou de centaines de milliers, voire de millions d’hommes.

Il en va ainsi pour une des plus graves tragédies humanitaires de l’Histoire, la traite et l’esclavage des Noirs. Du VIIe au XVIIIe siècles, des millions de femmes, d’enfants et d’hommes africains, arrachés de chez eux et déportés, d’abord dans l’empire arabo-musulman, puis dans l’Amérique et les Caraïbes, furent systématiquement expulsés hors de l’espèce humaine et réduits à la catégorie de bien meuble et de race inférieure. Car il s’agit bien ici d’un crime contre l’Humanité (non encore reconnu par l’ONU, mais dans la loi dite Taubira de mai 2001). Sans vouloir prétendre qu’il existe un fil conducteur direct allant de la persécution des chrétiens sous l’empire romain jusqu’à la politique d’extermination nazie (Shoah) et le génocide au Rwanda, en passant par la barbarie coloniale, comment ne pas être horrifiés par la volonté de l’Homme à commettre des crimes abominables, incapable de distinguer le Bien du Mal ? Ces « violences inhumaines » –qui couvrent toutes les expériences terribles et différentes de conflits internationaux, asservissement et extermination de peuples ou guerres civiles– invitent à mettre un terme à toute sorte de discrimination, d’où qu’elle vienne : il faut se garder de trier parmi les crimes pour ensuite, suivant l’identité des victimes ou parfois l’identité des bourreaux, sélectionner le crime qu’il faut condamner. Cela ne conduit qu’à une concurrence malsaine des mémoires ou à une course à la victimisation. Toute hiérarchisation des crimes et donc de leur condamnation, demeure un handicap majeur dans la lutte pour la prévention des crimes contre l’humanité.

Car l’esclavage existe toujours ! L’esclavage (dit « moderne ») se maintient, aujourd’hui, dans toutes les régions du monde : dans la péninsule indienne, des millions d’enfants travaillent clandestinement, des dizaines de milliers de femmes et d’enfants sont vendus dans le monde entier tous les ans pour l’industrie de la prostitution. Des centaines de milliers de femmes et d’enfants sont en situation de servitude et de travail forcé, tous continents confondus.

Mesdames et Messieurs, l’invocation, souvent compulsive, du « devoir de mémoire », n’apaise pas le malaise à l’égard de l’histoire et de l’oubli. La sociologue Annette Wieviorka explique bien que les discours et les commémorations diverses autour du souvenir de la rafle du Vel’ d’Hiv censés « contribuer à l’éradication de l’antisémitisme » ont, au contraire, provoqué une « résurgence du phénomène » (Le Monde, 16 juillet 2012). Les mémoires qui sont toujours émotionnelles, deviennent multiples et donc conflictuelles. De plus, la mémoire du passé n’est pas l’image fidèle du passé. La mémoire a elle-même une histoire et, contrairement, à ce que l’on pourrait croire, elle est faite aussi d’oubli. La mémoire, quand elle revient en force, fait aussi remonter du tréfonds les souvenirs des souffrances et des humiliations pour entretenir le ressentiment. Et la souffrance des uns n’est pas la souffrance des autres.

Personne ne conteste, Mesdames et Messieurs, la nécessité de la mémoire, pour une raison capitale : l’idée de « devoir » de mémoire est forte pour éviter qu’un événement se répète : « Plus jamais » (inscription sur le Monument du camp de Dachau). Mais s’il faut maintenir vivant le souvenir, une mémoire excessive peut se révéler aussi dangereuse pour la vie en commun d’une société que son oubli systématique : si la mémoire a pu servir de socle au message clé de l’Union européenne (UE) et à la réussite fondamentale de son projet de réconciliation entre la France et l’Allemagne, elle a pu, à l’inverse, servir de moteur, sinon de prétexte, à des explosions identitaires qui ont conduit au retour de la guerre dans les Balkans après la fin de la Guerre froide.

stephane_martens_memoire_oubli_livreLes modalités de l’inscription de la mémoire constituent tout autant un questionnement compliqué. En Allemagne, le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe (ou Mémorial de l’Holocauste) perpétuant le souvenir des victimes juives exterminées par les nazis, inauguré en 2005, a fait débat durant une dizaine d’années en raison de la question de savoir si c’était au peuple « bourreau » d’ériger, en plein centre de Berlin, 2 700 stèles en béton, ce que d’aucuns ont appelé un « Holocauste Park ». En Guadeloupe, le Mémorial ACTe, imposant bâtiment moderniste, long de 240 mètres et fort de plus de 7 000 m2 dédiés notamment aux expositions mémorielles et artistiques et à la restauration, inauguré le 10 mai dernier, se veut le premier musée des Caraïbes consacré à l’esclavage –pensé sur une idée de réconciliation et d’apaisement. Autant la question de la construction d’un Mémorial en souvenir des esclaves et de leurs descendants ne se pose pas, autant le coût global (85 millions d’euros), du « Beaubourg de la Guadeloupe », sans parler des coûts annuels de fonctionnement, attise la controverse. Ainsi, l’écrivaine Maryse Condé s’étonne que le 10 mai, pour son inauguration, le président de la République, François Hollande, « s’entoure de chefs d’États et de représentants du Congo, du Bénin, du Sénégal ou du Mali » qui « sont justement responsables des tragiques naufragés en Méditerranée ». Enfin, plus fondamentalement, elle estime que le « respect des ancêtres ne doit pas l’emporter sur la pauvreté des vivants » (Journal du Dimanche, 3 mai 2015). À l’inverse, on peut admirer la créativité d’artistes et d’architectes qui ont imaginé des lieux de mémoire plus « modestes », mais extrêmement « puissants » : on peut citer l’artiste allemand Gunter Deming qui, au début des années 1990, enfonce dans le sol des pierres d’achoppement (Stolpersteine), des petits dés de béton ou de métal de 10 cm de côté dont la face supérieure est recouverte d’une plaque en laiton qui honore la mémoire d’une victime du nazisme. Ces pierres d’achoppement sont encastrées dans le trottoir devant le dernier domicile connu des victimes. On peut encore citer l’artiste sino-américaine Maya Lin qui édifie, en 1982, le Mémorial des Vétérans de la guerre du Vietnam, à Washington, en fait un mur de marbre noir long de 150 mètres sur lequel sont gravés les noms des 58 156 Américains tués ou portés disparus pendant cette guerre.

Il existe, aujourd’hui, un risque réel de banalisation de l’Histoire et d’excès de mémoire –la « célébrationite aiguë », comme l’écrit Jacques Attali (L’Express, 30 mars 2015), en étant un symptôme révélateur. L’Histoire n’est plus qu’un souvenir que l’on redore comme une médaille au gré des causes que l’on entend servir. Filtrée au tamis des idéologies convenables, l’Histoire n’est plus qu’un ingrédient du fameux story telling érigé en règle d’or par les communicants. On retouche le passé comme on retouche les photos de stars. L’important est que le modèle soit présentable. Plus personne ne croyant aux lendemains qui chantent, il reste, pour tourner les têtes, le passé. Comme le rappelle l’anthropologue Nicole Lapierre, « quand on est dans le tragique de l’histoire, on est dans le politique. Quand on est dans le pathétique, on n’est plus dans le politique, car les uns sont assignés à la plainte et les autres à la compassion ». L’Histoire, comme la musique, que l’on mime aujourd’hui, est devenue une fête. En mai et juin 2015, les Français se sont repliés sur les années 1940/45. Comme l’écrit le journaliste Bertrand de Saint-Vincent (Le Figaro, 20/21 juin 2015), le président Hollande a gravi le mont Valérien pour célébrer l’appel du Général de Gaulle, les dirigeants des partis de droite ont pris le chemin de Colombey-les-Deux-Églises ou de Londres. Au passage, François Hollande a exposé au monde libre sa fiancée, Julie Gayet. C’est Love Story. Tout se termine bien. Pendant ce temps, conclut le journaliste, derrière le rideau de la pièce de théâtre, de la Grèce en lambeaux aux rivages de l’Italie prise d’assaut par des migrants affamés, l’Europe est au bord du chaos, sans oublier Daech. Et seuls quelques experts, présentés comme poussiéreux, ou traités de « pseudo-intellectuels », retranchés dans leurs bibliothèques, se soucient de l’enchevêtrement des faits, de la lente marche du temps …

Une mémoire collective manipulée peut aussi faire des ravages. Le Japon est un exemple majeur d’une nation ayant oublié de grands pans de son histoire. Le pays doit faire face à la colère de la Chine et de la Corée du Sud, parce que les livres d’histoire racontent une version différente de l’histoire. Tôt ou tard, le Japon devra revenir sur sa position et présenter des excuses sur ce qui s’est passé durant la Seconde Guerre mondiale. C’est très dur pour les Japonais de se représenter en tant qu’agresseurs, ils préfèrent se voir comme des victimes d’un terrible régime fasciste et de la bombe atomique. C’est exactement ce que les Américains voulaient que croient les Japonais juste après la guerre, afin que le Japon se reconstruise vite et devienne une nation capitaliste puissante et alliée de l’Occident dans une région communiste. Autre exemple de manipulation de la mémoire collective : l’Autriche et la thèse de la « Première victime » de l’Allemagne nazie, lancée par les Soviétiques à la fin de la Seconde Guerre mondiale, afin de détacher ce pays définitivement de l’Allemagne et de le rendre « neutre ». Cela a empêché, en Autriche, jusqu’aux années 1990, un travail sur le passé, à l’image de celui qui a eu lieu en Allemagne. Que dire, enfin, pour citer un dernier exemple, de la scène de danse très sexy entre Catherine Zeta-Jones et un Noir, dans le film « Chicago » de Rob Marshall (2002), qui se passe dans les années 1920 : dans la réalité, le Noir aurait été lynché ! Le cinéma populaire américain apprend aux jeunes que tout va bien… la société est aveuglée.

Quelle est donc la bonne solution ? N’est-il pas possible de déterminer, selon la thèse du philosophe Tzvetan Todorov, un « bon usage du passé » ? L’on sait, Mesdames et Messieurs, qu’organisée par les pays musulmans, puis par les États européens, la traite des Noirs a trouvé des complices dans les sociétés africaines. La traite européenne et transatlantique retient le plus l’attention, car elle est aussi celle qui, de toute évidence, peut le mieux rendre compte de la situation actuelle de l’Afrique, dans la mesure où en est issue la fragilisation socio-économique durable. Mais des États africains ont eux-mêmes contribué à la traite. C’est un fait que, même si le mode de production en Afrique n’était pas fondamentalement esclavagiste, les sociétés y connaissaient certaines formes de servitude. Au Moyen-Âge, l’esclavage ainsi que la vente d’être humains étaient une pratique très généralisée et l’Afrique n’a pas été une exception. Ainsi, le « devoir » individuel ou collectif de mémoire ne doit pas devenir un raccourci moralisant qui éluderait l’extrême complexité des questions qu’il soulève.

La ville de Nantes a inauguré, le 25 mars 2012, son Mémorial de l’abolition de l’esclavage. À cette occasion le maire de Nantes, à l’époque Jean-Marc Ayrault, avait rappelé qu’il ne s’agissait pas de « se contenter de l’indignation », car au-delà de la commémoration de l’abolition de l’esclavage « il faut aller plus loin. Pour comprendre les mécanismes qui ont mené à cela. À Nantes, [nous] avons fait ce travail sur [nous]-mêmes et sur [notre] propre histoire de façon sereine. Ce qui [nous] a amenés à échanger avec beaucoup de pays, en Afrique, dans les Caraïbes, aux Antilles et en Amérique du Nord ». Enfin, ce mémorial, lieu de mémoire, est utile car il doit « interpeller les consciences sur toutes les formes d’esclavage contemporain » (France Antilles Guadeloupe, 26 mars 2012).

Mesdames et Messieurs, ce n’est pas tant l’oubli –qui relève souvent d’un choix politique (comme l’amnistie)– qui est en cause, c’est l’absence de vérité sur le passé –entraînant ignorance ou banalisation– qui n’est pas acceptable. Aussi longtemps qu’un « travail » sur le passé n’est effectué, le présent ne peut qu’être empoisonné par des résurgences délétères. L’histoire, ce sont des faits. La mémoire c’est autre chose et on peut lui faire dire autre chose. La mémoire, qui n’a que le présent pour se vivre, prend toutes les libertés. Ne pas banaliser le passé suppose ainsi, au-delà d’un devoir de mémoire, un travail sur le passé, l’apurement –et ce n’est que la connaissance historique qui peut le garantir. On sait que certains pays ont attendu 30 à 40 ans, voire plus, pour que des événements historiques tragiques soient inclus dans les programmes. Après la fin de l’apartheid, en 1994, la discipline historique a pratiquement disparu des programmes scolaires d’Afrique du Sud, tout le passé était considéré comme problématique… L’enseignement chronologique et objectif de l’Histoire est indispensable et doit être accompagné d’une reconnaissance institutionnelle. On le sait : s’ils n’ont fait l’objet du deuil institutionnel, les morts de l’Esclavage et de la Terreur hanteront toujours les fantasmes historiques du pays.

Il faut donc maintenir vivants et libres les questionnements de l’histoire sur le passé, les nourrir de connaissances. Seule la connaissance historique est une réponse satisfaisante à la gestion mémorielle. C’est la capacité collective à expliciter les événements historiques « scientifiquement », autrement dit à les faire sortir du domaine insaisissable de la mémoire, qui offre des perspectives d’apaisement. L’historien est appelé à jouer un rôle de mise à distance, en essayant d’être moins tributaire des enjeux politiques, communautaires et identitaires qui se cachent, souvent, derrière le devoir de mémoire. Ce qui est en jeu, selon l’historien Volker Knigge, directeur du Mémorial de Buchenwald, c’est l’acquisition d’une « conscience historique critique » et non pas la « mémoire » (Die Zeit, 29 avril 2015).

Enfin, travailler sur les faits historiques, permet de jeter des ponts de réconciliation entre différentes communautés. Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de citer l’exemplarité du processus de réconciliation puis de coopération entre l’Allemagne et la France, après la Seconde Guerre mondiale : c’est une allemande (l’historienne Gaby Sonnabend) qui a été directrice du Musée de la Résistance de Besançon (de juin 2011 à octobre 2012)… tout un symbole ! Les travaux d’Hannah Arendt, Jean Améry, Vladimir Jankélévitch ou encore de Jacques Derrida incitent à réfléchir sur les chances de réconciliation malgré l’existence de crimes contre l’humanité. Le pardon de l’impardonnable : ce problème d’une culpabilité pour laquelle aucune punition juridique ne suffirait et aucune définition langagière ne serait adéquate, est connu comme l’aporie essentielle du pardon. La réconciliation entre ennemis d’hier reste possible, à la condition cependant que les concepts de « pardon » et de « réconciliation » soient combinés à l’exigence de vérité.

Si la mémoire doit aider à réfléchir, elle n’est pas une fin en soi. La gestion mémorielle d’événements historiques, de tragédies, de drames, reste une question plus que complexe. Une solution se trouve justement dans la quête d’une « juste mémoire », formulation empruntée aux réflexions du grand philosophe Paul Ricoeur dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Seuil, 2000), car à condition d’écarter quelques malentendus propices aux polémiques, les abus d’oubli paraissent, en effet, aussi néfastes que les abus de mémoire.

Même si la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’Humanité a été tardive (par la loi dite Taubira, en 2001), elle a eu lieu. Il s’agit désormais de mémoire officielle qui permet une mémoire vive et vigilante face aux crimes du présent. Le projet idéologique commun de « Tous Créoles ! » –« Édifier une communauté créole apaisée, solidaire et affranchie de tout sectarisme »– doit contribuer de façon vigilante à la lutte contre toute expression ou manifestation de racisme, de xénophobie ou de discrimination. Mesdames et Messieurs, il faut donc continuer à mettre en œuvre des actions et des gestes symboliques pour apprendre à mieux se connaître et à mieux se respecter, au-delà de l’histoire douloureuse de vos origines. Il en va de la responsabilité des intellectuels de la Cité, tout comme de chaque citoyen ! Je vous remercie pour votre attention.

Stéphan MARTENS
Fort-de-France, le 03/10/2015