L’usage du mot « Génocide » à la Martinique : Un rappel d’Yves-Léopold Monthieux

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Rèspé pour le mot « Génocide » !

par Yves-Léopold MONTHIEUX

Ainsi donc une pléiade d’élus, de responsables syndicaux et autres présidents d’associations ont émargé une lettre ouverte adressée au président de la république afin que des enseignants, dont la régularisation professionnelle est enfin obtenue, débutent leur carrière de titulaire à l’endroit où ils le souhaitent, en Martinique. Et non en Métropole où ils s’étaient engagés à le faire lors de la signature du contrat. C’est un problème récurrent qui s’est suffisamment prolongé dans le temps pour s’étonner que jamais l’idée ne soit venue aux responsables politiques et syndicaux de tenter de lui apporter une solution définitive. Une fois de plus, la preuve est faite qu’il y a loin de la coupe aux lèvres entre les discours sur l’autonomie et le plus petit geste en cette direction.

Est-il vraiment impossible d’étendre aux professeurs de collèges et de lycées le régime de recrutement et d’affectation des professeurs des écoles ? Par ailleurs, est-ce le rôle des parlementaires d’apposer leurs signatures au bas de listes de protestation alors que leur mission consiste aussi à œuvrer à la mise en place de solutions pérennes aux problèmes récurrents. N’est-ce pas leur manière à eux de s’auto-accuser de n’avoir pas fait le nécessaire ? Les professeurs n’attendent pas vraiment de solution pérenne de la part de leurs élus, laquelle les enfermerait dans une règle. Or le flou leur permet de jouer sur deux tableaux : ils adhèrent à la règle commune tant qu’il y va de leurs intérêts et exigent d’en être dispensés lorsqu’arrive le temps des contreparties. C’est le règne du compère-lapinisme intégral, avec ses doucineurs et ses soutireurs.

Cependant il devient vraiment indécent de donner dans le réflexe pavlovien en ayant recours à l’expression « génocide par substitution » qu’Aimé Césaire avait prononcée à l’assemblée nationale, le 13 novembre 1975, pour s’opposer à la venue en Guyane de rescapés du génocide du peuple h’mong. On le sait, Césaire s’était trompé. D’abord parce que les « génocidés », c’étaient concrètement les réfugiés asiatiques, comme certains de ceux qui vont aujourd’hui du sud vers l’Europe. Ensuite, l’apport de ces immigrés a été très profitable à la Guyane qui leur en sait gré. Depuis, lorsque les arguments viennent à manquer, chacun, en Martinique, s’emploie à redonner une vie à la formule de Césaire. Aujourd’hui ce sont les enseignants qui s’y réfèrent pour justifier leur refus de donner suite à leur engagement d’accepter le poste qui leur revient en métropole. Pire que le bagne, nos professeurs seraient donc, d’après eux, les victimes d’un génocide.

Le mot génocide se suffit à lui-même et il est trop signifiant pour supporter la litote, la rhétorique et la banalisation. En tout cas, il ne devrait pas servir pour traduire les contrariétés, somme toute mineures, d’individus qui se trouvent à l’abri de la plupart des misères du monde. S’appliquer cette formule lorsqu’on est fonctionnaire d’Etat de cadre A, c’est outrageant pour des peuples dont la mort et la disparition sont organisées. Les enseignants et davantage encore les professeurs de collège qui connaissent le poids des mots, devraient comprendre que chaque fois que celui de « génocide » est utilisé c’est une nouvelle blessure qui s’ajoute dans la chair des survivants de tous les génocides. Et chaque fois qu’un martiniquais utilise ce mot c’est aussi une insulte qu’il porte à la mémoire de ses ancêtres insulaires. Il est aussi dans la mission des professeurs d’enseigner ce respect. Et ce serait l’honneur des élus et des syndicats de faire en sorte qu’on cesse de galvauder ce mot.

Respé, donc, pour le mot « génocide » !

Yves-Léopold Monthieux,
le 6 septembre 2015.