Car wash sexy en Guadeloupe : Du porno en plein air selon Tony Albina

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Car wash ? Non… pornographie !

par Tony ALBINA

Le motif est connu et pour tout dire un peu désuet : dans un bain moussant d’excitation, des femmes lascives lessivent des voitures rutilantes. L’image est fixée et prétend être érotique. Elle l’est semble-t-il et partout reprise…Y compris à Jarry, recyclée dans ce qui se nomme « car wash ». Littéralement, lavage de voitures. On observera en passant l’ellipse qui exécute la femme. Point besoin d’être nommée, cette vieille habitude qui l’associe aux voitures (y compris dans les grands salons de l’automobile) se dispense de l’annoncer…
Le dernier « lavage de voitures » en date fait le buzz comme on dit.

Dans le parking du WTC, un espace limité par des barrières figure la scène du tournage.
A l’extérieur de cet espace : le public. On observera d’entrée de jeu qu’il est composé d’enfants. Une Guadeloupe en miniature ? Peut-être ! À l’intérieur : les acteurs. Ils sont quelques uns dans un décor où le vert fluo d’une moto crasse contraste avec le gris orageux d’une voiture couchette… les photographes sont prêts, les accessoiristes aussi, porteurs de l’eau et des éponges de la disgrâce et un animateur vedette dont on a du mal à comprendre s’il est envoyé de dieu ou du diable. À l’affiche, un flyer annonçait la couleur : Hot car wash.

Le film produit, des extraits sont largement diffusés sur un réseau social bien connu.
On y voit ce que certains se sont empressés de présenter comme une danse. Piètre défense. Voyons !
Sur la moto, un garçon pas inactif allongé sur le dos reçoit une jeune femme en string qui mime une relation sexuelle dans une sorte de chevauchée frénétique…Un teeshirt qui se lève, des caresses qui s’esquissent, une bouche qui se traine… Sur la grise voiture, ce sera encore plus hard… . N’ayons pas plus en avant le goût du détail. C’est pourtant suffisant pour arriver à la conclusion. Ce qui s’est donné à voir au cours de ce prétendu car wash relève purement et simplement de la pornographie. Des scènes sexuelles explicites à ciel ouvert en milieu industriel devant le cargo qui pilote l’économie guadeloupéenne. Tout un symbole.

On comprend dès lors la vague d’indignation suscitée par ces images, focalisée le plus souvent sur la fille traitée de tous les noms, accusée de dégrader l’image et l’identité guadeloupéennes. Identité qui se goinfrait de plus en plus de pratiques importées.
L’indignation fut dite et notamment par une personnalité du monde artistique. On retenait son souffle, on respire un peu. Tant mieux !

Pour autant l’indignation ne suffit pas. À cette logique de la stigmatisation d’une seule personne ne vaut-il pas mieux désigner ce qui semble bien apparaître comme une organisation? Et pourquoi épargner à ce point le garçon ? Par quelle sorte d’idiosyncrasie arrive-t-on ainsi à mettre les hommes à l’abri de ce qui fait l’objet d’une telle indignation ? Les hommes sont-ils à ce point irresponsabilisés qu’ils ne peuvent même pas être impliqués dans des comportements qui pourtant appellent à bon droit la condamnation la plus ferme et le rejet le plus total ?
Pourquoi le comportement de la femme dégraderait-il plus l’image de la Guadeloupe que celui de l’homme ?
Ces questions doivent nous retenir.

En tous cas, cet épisode montre un agencement de moyens en vue de produire une scène qui sera ensuite très largement diffusée. Même si on peut penser que le contenu exact de la scène n’était pas écrit d’avance, il était potentiellement inscrit dans les données de départ.
On y repère un organisateur propriétaire d’un magasin de motocyclettes semble-t-il, une annonce publicitaire faite à l’aide de flyers, un animateur connu, un public au rendez-vous dans un lieu dont on imagine qu’il a bien fallu une autorisation administrative pour l’occuper : qu’est ce à dire ? Que l’on a affaire à une séquence qui bien que n’accédant pas à la régularité du fait social n’en demeure pas moins inscrite dans une économie de l’échange sans restriction ni borne.
Dans cette perspective ce sont d’abord les corps qui s’échangent dans une forme de jouissance extatique sans limite. Se loge dans cette hypothèse ce qui indique la gravité des faits : le triomphe de la pornographie dans l’appréhension du réel par un grand nombre de personnes. Le réel est approché sous les auspices de la recherche éperdue de la jouissance. Cela traduit le primat de la pulsion (qui consomme son objet sans reste dans une logique de l’addiction) sur le désir (qui met à distance son objet).

Toutefois si l’on ne peut soutenir que toute la société guadeloupéenne est touchée par ce phénomène, on peut légitiment penser que le périmètre des concernés excède le nombre de personnes présentes à ce car wash.
Crise économique, victoire sans partage de la société de consommation qui se lève de plus en plus tôt avec les enfants toujours aux premières loges, perte des repères et des valeurs instituées, recul de l’autorité du religieux, adoption des mœurs venues d’ailleurs… tout ceci est sans doute pertinent pour tenter de rendre compte de cette pornographie du temps présent.

Si cette hypothèse du triomphe de la jouissance sans limite et sans objet assignable est vérifiée trois conséquences peuvent en découler.

La première est le déni. Plus précisément les faits sont tenus pour absolument pas graves par les protagonistes. Comme si une atmosphère brumeuse s’était emparée des esprits les privant de tout jugement critique et de toute lucidité pour apprécier à sa juste mesure la nature de l’événement qui se jouait là sous les yeux privés de lumière en plein jour. Cela explique l’absence de protestation forte sur les lieux et que personne n’a jugé bon de préserver au moins les enfants en quittant ipso facto ce que certains ont appelé « le car wash de la honte ». Ajoutons au passage que la pédophilie puise dans cette cécité. Fermons la parenthèse.

Au sujet du déni, la deuxième conséquence ajoute le sujet flexible. Celui qui est privé d’assise. Englué dans un individualisme de groupe, il est incapable de dire « Je ». Du coup, le « Nous » auquel il prétend appartenir est un leurre, il est désaffecté et dépolitisé c’est à dire non relié par une citoyenneté agissante. Ce « Nous » factice s’est signalé par les cris qui ont accompagné les actes supportés par les deux véhicules dans un vacarme d’approbation participante.
En englobant tous les âges en pareille circonstance, il indifférencie tout, donnant à voir ainsi son inconsistance et son irresponsabilité.

Enfin la troisième conséquence porte à la lumière les marques d’une très grande et profonde tristesse.
Que l’on ne se trompe pas, en dépit des apparences, l’hypothèse de la tristesse dont seraient affectés les assistants du car wash et d’autres à coup sûr est plus que probable. Pour peu que l’on se rappelle que la tristesse ne se signale pas seulement par le poids d’un chagrin visiblement inscrit sur les visages. Elle est retrait de l’élan vital. Passage d’une intensité de vie à une intensité de vie moindre.
La Guadeloupe est fondamentalement triste a écrit le philosophe Serva. Qu’on se le rappelle !

Déni du réel, flexibilité d’un sujet sans assise porté par un « Nous » factice à la recherche d’une jouissance sans fin dans une tristesse criarde, la nouvelle cartographie d’un mal qui ronge la société guadeloupéenne se dessine à traits épais.
Ce mal ne touche pas que la Guadeloupe dira-t-on. Sans doute. On fera observer que tous ne sont pas touchés de la même manière. Et que de toute façon loin de s’y résigner cela donne une raison supplémentaire pour se redresser.

Tony Albina