Willy Lynch : Un faux grossier selon William Jelani Cobb

Featured imageLa lettre de Willy Lynch est-elle vraie ou fausse ? Le discours « Willie Lynch speech » est-il un hoax ? Ce texte, attribué à un planteur blanc des Antilles anglaises, circule régulièrement dans nos boîtes mail. Présenté par certains activistes comme un document historique, le discours de Lynch est en tout cas extrêmement méprisant pour l’intelligence des personnes de couleur noire, en particulier pour celles qui descendent d’esclaves.

En effet, le discours de Lynch (du nom d’un soi-disant planteur des Antilles anglaises) présente les Noirs d’Amérique comme des simples d’esprit qu’on manipule depuis l’esclavage grâce à une «méthode» rudimentaire qui fonctionnerait jusqu’à aujourd’hui. Ce qui sous-entend que les Noirs seraient incapables d’intelligence, contrairement aux Blancs. Aux USA, le discours de William Lynch, est régulièrement cité par des personnalités politiques connues comme Louis Farrakhan (leader du parti religieux islamique des Black Muslims). Voici ce qu’en disait en 2003 l’écrivain William Jelani Cobb, Professeur agrégé d’histoire et Directeur de l’Institut d’Etude Afro Americaines (IAAS) de l’Université du Connecticut. (traduction© Dominique Domiquin pour Creoleways).

Willie Lynch est mort (1712? – 2003)

par W. Jelani COBB

Il y a longtemps que je n’écoute plus les phrases qui débutent par « Le problème avec les noirs, c’est que… », ou qui finissent par « …et c’est pourquoi les noirs ne peuvent pas réussir jusqu’à maintenant. », ce qui explique quelque peu mon indifférence jusqu’ici pour ce fameux « discours de William Lynch ».

En peu d’années après sa première apparition, cette recette pour dresser les esclaves récalcitrants, reprise par nombre d’étudiants et même par un Noir membre de la Chambre des Représentants [Assemblée Nationale des USA], est devenue la référence absolue en matière d’analyse bidon pour expliquer « ce qui cloche chez les noirs ». Ainsi, dans la chanson « Know That », le rapper Talib Kweli pleurniche « blacks are dyin’/how to make a slave/by Willie Lynch is still applyin’, » (les blacks se meurent/comment fabriquer un esclave/de Willie Lynch est toujours en vigueur) ; une prof d’université du Midwest a même rendu obligatoire ce texte dans son cours. Ces jours-ci, il semble qu’on s’y réfère de plus en plus fréquemment – au moins trois personnes m’ont interrogé là-dessus le mois dernier.

À en croire l’introduction de son discours, Maître Lynch s’inquiétait tant du sort de la confrérie des propriétaires d’esclaves des colonies d’Amérique, qu’il leur enseigna au bord d’un fleuve (James River), comment cultiver l’inimitié entre leurs serviteurs indisciplinés. Il fallait, selon lui, dresser le vieux contre le jeune, le foncé contre le clair de peau, le mâle contre la femelle, etc. Ces tactiques de division, garantissait-il, « maintiendront les esclaves sous contrôle pour au moins 300 ans ». Ceci expliquerait, soi-disant, pourquoi les Noirs ne peuvent pas avancer aujourd’hui.

Ce document pose bien des problèmes – notamment celui d’être complètement faux.

En tant qu’historien, je suis généralement sceptique face aux « preuves parfaites ». En Histoire comme en sciences médico-légales, la laborieuse accumulation des faits permet aux chercheurs d’aboutir à l’explication la plus probable, mais rarement à une solution unique. L’esclavage était un bouillonnement incroyablement complexe de relations sociales, économiques et juridiques où tout se dégradait littéralement en « noir et blanc ». Mais vu la diversité des situations (taille des fermes, nombre de travailleurs asservis, régions, type de denrées cultivées, législations en vigueur, équilibre entre les sexes, religions et économies locales), il est invraisemblable qu’à elle seule, une lettre suffise à expliquer 151 ans d’existence d’une institution dont les ramifications persistent encore aujourd’hui.

Vu le nombre limité de sources datées du 18e siècle, si ce discours avait réellement été «découvert», il aurait fait l’objet d’intarissables études historiques, d’articles et de débats universitaires. Pareille trouvaille aurait assuré la gloire et la carrière de son découvreur. Or, la lettre [de Lynch] n’a jamais été « découverte ». En réalité, elle est tout bêtement « apparue » sur internet – en contournant soigneusement le circuit des historiens – jusqu’à devenir un classique de la théorie du complot racial en Amérique.

Plus prosaïquement, le « speech » fourmille d’allégations discutables voire complètement erronées. Ainsi, Lynch évoque une invitation qui lui parvient dans sa « modeste plantation des Antilles. » Bien que ce soit théoriquement possible – le système de plantation étant bien établi dans la Caraïbe en 1712 – la plupart des exploitants étaient des propriétaires absents, résidant dans le pays colonisateur (métropole) tandis que leurs géreurs et contremaîtres réglaient sur place les affaires courantes. Mais même en supposant que Mr. Lynch fut l’exception en la matière, son «speech» demeure truffé d’anachronismes. Lynch fait constamment référence aux « esclaves » – chose, là encore, possible, bien qu’il semble qu’en ce temps-là, les gens appelaient simplement «nègres» les personnes asservies. Dans le premier paragraphe, [Lynch] affirme : « la Rome antique nous envierait si mon programme était mis en œuvre ». Or, en langue Anglaise, le mot «programme» n’a pris cette signification qu’en 1837 – à l’époque du discours, il désignait uniquement une affiche décrivant le déroulé d’un spectacle [musique, théâtre…].

Deux paragraphes plus bas, [Lynch] entend expliquer aux maîtres « les grandes lignes (outline) d’un plan d’action » ; sauf que le mot « out-line », apparu seulement 50 ans plus tôt, n’était alors utilisé que comme terme artistique signifiant « esquisse » – il n’aura pas sa signification actuelle avant 1759. Dans la phrase suivante, l’emploi d’expressions comme « endoctrinement » (endoctrination) et «autosuffisance» (self-refueling) est encore plus accablant. Le premier mot n’a eu le sens que nous lui connaissons qu’en 1832; le second n’apparaitra dans la langue qu’en 1811 – soit un siècle après la prétendue date du discours de Lynch. Plus grave, pour désigner les Afro Américains, Lynch écrit le mot « Black » avec un « B » majuscule plus de deux siècles avant que ce mot ne se soit banalisé en tant qu’identifiant ethnique.

Selon certaines croyances populaires, Lynch aurait aussi été – chose étrange – l’inventeur du «lynchage», plutôt bizarre pour un discours censé permettre aux maîtres de rentabiliser une propriété certes récalcitrante, mais précieuse, sans user de violence. Cette inexactitude trahit une difficulté élémentaire à comprendre l’histoire américaine :

La violence envers les Noirs en Amérique a ceci de spécifique qu’elle était racialisée et utilisée pour renforcer leur subordination politique et sociale, mais cette violence ne s’exerçait pas uniquement contre eux. Globalement, l’Amérique des premiers colons était d’une incroyable brutalité – héritée tant de la violence endémique de la société Britannique que de celle généralement prêtée aux sociétés pionnières. Durant la majeure partie de son histoire, le lynchage n’était pas un phénomène racial – dans les faits, il s’appliquait le plus souvent aux Blancs. L’expression « Lynch law » (Loi de Lynch) désignait les violences collectives subies par les tories (conservateurs) ou des loyalistes Britanniques, juste après la Révolution Américaine. Bien qu’il y ait désaccord sur les origines précises du terme – certains l’associent à Charles Lynch, un juge de paix de l’époque révolutionnaire qui emprisonnait les tories ; d’autres à une milice armée localisée près de la Lynche River ; ou encore à un capitaine de milice nommé Lynch qui créa des tribunaux judiciaires en Virginie en 1776 – il n’existe pas de référence au terme [lynchage] avant 1768, soit plus d’un demi-siècle après la date à laquelle est censée remonter le « speech ».

Dans la jeune République, vu les maigres moyens dont disposait alors la justice (les juges devaient voyager de ville en ville pour rendre audience, d’où l’expression de « circuit judiciaire »), et les fréquentes atteintes à la propriété, le lynchage passait généralement pour une forme de justice communautaire. Ce n’est qu’à la fin de la Reconstruction, à compter des années 1880, que le terme « lynchage » fut associé aux afro-américains ; le nombre de Noirs lynchés chaque année dépassa progressivement le nombre de Blancs jusqu’à ne concerner quasi exclusivement que les Noirs à la fin du siècle. (A noter toutefois qu’entre 1882 et 1944, l’Université de Tuskegee a enregistré 3 417 lynchages de victimes noires – et 1 291 lynchages de victimes blanches.)

D’un certain point de vue, le discours de Willie Lynch pourrait sembler fournir une explication rapide et commode de l’origine de notre tristement célèbre « absence d’unité entre noirs ». On pourrait avancer des arguments similaires à propos des effets persistants d’un vrai document historique comme le tract de 1845 intitulé « Religious Instruction of Negroes » (l’Instruction Religieuse des Nègres) – écrit par un pasteur Presbytérien favorable à l’esclavage – ou au sujet de la pratique Britannique consistant à mélanger des ethnies africaines différentes sur les bateaux négriers afin de rendre la communication [entre captifs] – et donc la rébellion – plus difficile. Mais cet argument est tout aussi douteux – car cela supposerait qu’entre Blancs, ou au sein de tout autre groupe ethnique, on ne s’affronterait pas au sujet de l’égalité des sexes, à cause du fossé des générations et entre classes sociales. Willie Lynch n’explique en rien le meurtre d’un chirurgien Blanc pratiquant l’avortement par un autre Blanc militant anti-avortement, ni la violence domestique entre l’homme et la femme blanche. Il n’explique pas plus les conflits politiques entre groupes Latinos, que la criminalité au sein de la communauté asiatique. Unité n’est pas synonyme d’unanimité, et, au bout du compte, les Noirs ne sont pas plus divisées qu’un autre groupe ethnique – nous sommes même bien plus unis que nous ne voulons le croire.

William Jelani Cobb

Traduit de l’anglais par Dominique Domiquin pour Creoleways. Le texte original est consultable ICI.

Comments

  1. A reblogué ceci sur Boycottet a ajouté:
    FALSE FLAG