Egalité réelle : Saint-Barth, ce rocher français oublié qui suit son cap sans faire de vagues

Featured imagePour alimenter le débat (et non la polémique stérile) sur le concept d’égalité réelle chère à Patrick Karam (CREFOM) et à Victorin Lurel, notre nouvelle contributrice, Anne-Laure Bernard, s’est interrogée sur le succès économique de l’île de Saint-Barthélemy. Cette chronique est censée nourrir la réflexion des uns et des autres -promoteurs, adversaires ou sans opinion- quant à l’insatiable quête d’égalité avec la métropole qui, semble-t-il, habite la plupart de nos peuples ultramarins.

Egalité réelle : ce que Saint-Barth nous enseigne

par Anne-Laure BERNARD

A l’heure où un projet de loi sur l’ « égalité réelle » dans l’Outre-mer français est en préparation, texte autrement désigné comme « loi sur l’égalité économique », il nous semble intéressant de nous pencher sur l’exemple de Saint-Barthélemy, minuscule bout de France dans la Caraïbe véritablement en prise avec l’économie réelle et qui n’a pas toujours été la destination privilégiée de la jet set mondiale.

Comme en témoignent ces extraits d’un rapport du Conseil d’Etat daté de 1999, contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette île de la Caraïbe distante de 230 km de la Guadeloupe revient de loin:

« Considérée comme étant à part au sein de l’archipel guadeloupéen, [cette île fut] entièrement livrée à elle-même. L’administration française fut en effet quasi absente […] de Saint-Barthélemy de 1880 jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale. C’est ainsi que, par la carence de l’administration coloniale, s’est développée localement une culture d’auto-administration […]. La départementalisation de 1946 n’a guère modifié cette situation […] et la nouvelle administration départementale s’est montrée aussi peu présente que celle de la colonie défunte. »

On peut encore y lire :

« [Un] élément déterminant de la situation locale est la très forte autonomie de gestion acquise par la commune. Historiquement, cette situation est le fruit de la défection complète de l’Etat et du département pendant de nombreuses décennies. Isolée, peu peuplée (moins de 3.000 habitants jusqu’aux années 60), longtemps considérée comme dépourvue de potentiel économique (souligné en gras par nous), Saint-Barthélemy a été livrée, pour ne pas dire abandonnée, à elle-même. […]La mise en place effective de l’administration n’a réellement débuté qu’au cours des années 1970. A l’inauguration de la sous-préfecture [à Saint-Martin], le premier sous-préfet, M. Guy Maillard, ne pouvait s’appuyer que sur un juge d’instance, sans palais de justice, et sur une poignée de gendarmes. L’effort de mise à niveau des services de l’Etat n’est toujours pas terminé […] ».

st_barth_03Ainsi, Saint-Barth, la grande oubliée (avec sa proche voisine Saint-Martin) des politiques de développement aux Antilles ; île tellement indigente qu’elle était considérée au XVIIIème siècle et au 2ᵈ Empire comme une possession inutile ; ancienne dépendance de la Guadeloupe dont les habitants était traités de « ti maléré ka lévé kabrit », ce caillou inhospitalier donc, est devenu 30 ans après l’atterrissage du sulfureux pionnier de l’aviation Rémy De Haenen et 20 ans après l’arrivée du milliardaire américain David Rockefeller, une île prospère. De Haenen et Rockefeller, deux personnages controversés mais à qui l’on doit le décollage touristique fulgurant de l’île. A Saint-Barth, quand l’Etat n’assume pas ses responsabilités, on prend l’initiative et on agit.

eden_rock_st_barth_01Fidèle à cette logique, lors du référendum du 7 décembre 2003, quand la Guadeloupe –pour se protéger de ses élus qu’elle jugeait déjà irresponsables dans le cadre du droit commun– rejetait l’assemblée unique et optait pour le statu quo institutionnel, la petite Saint-Barth s’est payé le luxe de quitter notre giron pour devenir Collectivité d’Outre-Mer régie par l’article 74 de la constitution ! En se débarrassant de l’encombrant statut de commune de Guadeloupe, Saint-Barth, qui depuis toujours palliait par ses propres moyens les défaillances de l’Etat et des collectivités « majeures », se donnait les coudées franches pour accélérer et amplifier son développement.
N’ayant pas pour objectif l’«égalité réelle », cette île française, fière de l’être et fière que la France soit fière d’elle, abandonna également son statut de Région Ultra Périphérique de l’Europe pour devenir en 2012 Pays et Territoire d’Outre-Mer.

En visite à Saint-Barth le 8 mai dernier, François Hollande a rendu hommage à Bruno Magras, (chef d’entreprise Président de la Collectivité depuis 2007 après avoir été maire pendant 12 ans), et l’a distingué par la Légion d’Honneur. Durant la cérémonie, la fierté et l’émotion des habitants de St. Barth étaient palpables. Pour eux, il est clair qu’à travers Bruno Magras, c’est leur réussite collective qui est saluée au plus haut sommet de l’Etat. Quand François Hollande déclare que «Saint-Barth est une chance pour la France», qui peut en douter au vu de la prouesse de cette île ? On s’attend presque à entendre le Président de la République conjurer l’auditoire de ne pas quitter la France ! Les mots prennent ici tous leur sens. Les Saint-Barths, qui auraient pu attendre ou exiger que leur salut vienne « de l’extérieur » (de l’Hexagone ou des collectivités de Guadeloupe), ont emprunté la voie difficile du réalisme économique et de la responsabilité au sein de la République Française, ce qui pour eux semble être source de dignité et de fierté.

st_barth_culture_02Il est vrai qu’à Saint-Barth, havre de luxe, tout le monde n’est pas riche. Mais n’est-ce pas aussi le cas à Saint-Tropez, Cannes, Deauville ou Barbade ? Par ailleurs, qui peut sérieusement nier aujourd’hui que seule la création de richesse permet d’en redistribuer une partie aux plus défavorisés ? Est-il aussi permis de rappeler que les syndicats qui luttent pour l’amélioration des conditions de travail, la sauvegarde de l’emploi, le maintien ou l’augmentation des salaires, ne peuvent survivre dans un contexte de pénurie et de crise économique où il n’y a rien à négocier ni à redistribuer ?

Certains diront que, contrairement à la Guadeloupe, Saint-Barth n’a jamais connu l’esclavage et que ceci expliquerait cela. S’il est vrai que certains blancs de Saint-Barthélemy furent propriétaires d’esclaves, il n’en reste pas moins que la majorité d’entre eux était si pauvre que les noirs Guadeloupéens les ont longtemps raillés, à l’instar des « Blancs Matignon » des grands-fonds, des Saintois de Terre-de-Haut ou des Désiradiens. Par ailleurs, force est de constater que le passif de l’esclavage et du système de la plantation ne nous ont jamais empêché nous Guadeloupéens de devenir médecins, avocats, docteurs en pharmacie, directeurs de société HLM, grands écrivains, médaillés de la Légion d’Honneur… Bien au contraire ! Et nous n’en avons que plus de mérite. En revanche, il faut admettre que nos succès individuels sont légion quand notre réussite collective, elle, tarde à venir. Schéma d’autant plus frappant que parmi ces succès personnels on compte trop peu de grands entrepreneurs.

st_barts_gustavia_harbor_night_michel_hassonAlors qu’est-ce qui en Guadeloupe nous a plombés comparativement à St. Barth ? Qu’est-ce qui jusqu’ici nous freine, nous bloque, nous handicape ? Notre couleur de peau ? Bien sûr que non ! Sauf à penser que le développement économique et la génétique sont liés ! D’ailleurs, la formidable réussite de certains pays d’Afrique Noire ou le dynamisme économique des Noirs de la classe moyenne aux Etats-Unis sont à cet égard exemplaires. Les Noirs de Saint-Martin, île proche de Saint-Barth qui s’est aussi séparée de la Guadeloupe en 2003, sont certes confrontés aux difficultés de financement de la nouvelle Collectivité. Mais il ne fait nul doute à mes yeux que Saint-Martin relèvera le défi de son développement économique et de son autonomie de gestion.

Oui, qu’est-ce qui nous bloque sinon l’entêtement idéologique ? Comment expliquer autrement ces cohortes de Guadeloupéens, chômeurs jeunes et moins jeunes, générations sacrifiées sur l’autel stérile du gauchisme révolutionnaire et des doctrines de Marx, Lénine, Trotsky et Mao plaquées de manière absurde sur notre réalité guadeloupéenne ? Et c’est une électrice de gauche qui s’interroge.

Comment ne pas être frappé par l’exemple de Saint-Barthélemy ? Comment ne pas s’interroger sur le stade de développement que notre archipel de Guadeloupe aurait pu atteindre dans le même laps de temps, lui qui possède un territoire plus étendu, plus peuplé, une nature plus généreuse, lui qui a moins souffert que St. Barth, loin s’en faut, des carences de l’administration française ?

cruise_croisiere_st_barts_st_maartin_saint_barth_saint_martin02Sans vouloir appliquer aveuglément à la Guadeloupe des recettes qui ont fait leurs preuves chez nos voisins, une chose est sure cependant : à ce stade, notre développement ne peut plus venir que de nous. En attendant ce jour, libre à nous de continuer à tenter de faire l’impasse sur l’économie réelle.

Dans les débats à venir sur cette « égalité réelle », il sera intéressant d’observer la position de Saint-Barth, mais aussi celle des territoires d’outre-mer français, tous statuts confondus, qui se sont engagés (ou qui affirment l’être) sur la voie de la responsabilité.
Quant à nous, simples citoyens français de Guadeloupe, blasés, désabusés, nous attendons toujours que nos élus assument les compétences qui sont les leurs en matière de gestion de l’eau, de l’assainissement, des déchets et des transports. Ne serait-ce pas déjà un bon début d’égalité? Juste d’égalité.

Anne-Laure BERNARD (pour Creoleways)

Comments

  1. jacques davila says:

    Bonjour, dommage que madame BERNARD soit exhaustive dans la liste des réussites citées, car nous avons des membres de la communauté qui sortent de l’X, de Normale Sup, de l’ENA, de grandes écoles scientifiques, techniques, sans omettre tous ceux qui sortent de grandes universités ou écoles internationalement reconnues, et qui ne peuvent revenir dans l’archipel, faute de places, occupées, notamment dans la fonction publique territoriale, par des gens dont l’absence d’expertise en tous domaines, l’incurie, l’impéritie, le laxisme, l’absentéisme sont établis tant par la Cour des Comptes que par divers rapports parlementaires non contestés par les élus qui ont mis en place ces agents. En outre, ces élus nommés par madame BERNARD, ont largement contribué, depuis tantôt, à aggraver le délitement structurel au plan économique, incapables d’insuffler une dynamique financière efficiente, au service de l’intérêt général, pratiquant le déni de réalité, refusant de poser correctement les problèmes afin de voir la nudité des solutions et leurs seuils d’incompétences atteints depuis tantôt; j’en veux pour preuve le vote de compte administratif 2014, excédentaire, dans les collectivités majeures, de la non consommation de crédits nationaux et européens dans le délais prévus!!!!!Ce qui me semble ubuesque! Ou l’importance accordée au conseil régional, dont le budget ne représente que 6% du PIB, alors que l’on ne parle pas du tout de l’endettement cumulé de chaque collectivité, ou l’absence d’amortissement et de provisions est chronique,, qu’il faudra bien rembourser, (ce qui obère l’avenir), de l’augmentation de la durée de vie des retraités, de l’aggravation du chômage expansif avec de plus en plus de chômeurs non qualifiés, de l’incivilité en inflation, de même que l’insécurité avec une réduction sur ces 2 dernières années de -38 % du budget de fonctionnement de la justice en Guadeloupe, de jugements non exécutés, alors que la fonction publique manque de bras dans certaines fonctions; jamais le pays n’a autant vibrionné, dépensé d’énergies verbales, à tous propos, à tous prétextes, allant jusqu’à MACTé, de paradoxes en controverses en passant par la contradiction, on se croirait dans une inaptocratie ou sur le Titanic coulant ou l’orchestre continuait de jouer. A quand un La Fontaine d’ici?