Mémorial ACTe : Un acte fondateur pour «Créer et faire vivre un rêve guadeloupéen» ?

Featured imagepar Alain MAURIN

Récurrence du calendrier, aléa mathématique, régularité empirique,…, mai 2015 se place certainement en résonnance de bien d’autres célèbres cinquième mois de l’histoire guadeloupéenne. Mai 1643 qui a vu durant ses jours de Pentecôte l’arrivée des premiers esclaves africains sur les terres de Guadeloupe ; Mai 1802 marqué par de nombreux événements tragiques autour des réactions et luttes contre le rétablissement de l’esclavage ; Mai 1848 avec son 27ième jour de promulgation de l’abolition de l’esclavage au bénéfice de 87.000 hommes, femmes et enfants sur une population de 130.000 habitants ; Mai 1967, les 26 et 27 en fermeture tragique des émeutes survenues tout au long d’un mois qui a cumulé des massacres de tout genre, de personnes, du droit, de la liberté, … ; Mai 2001 avec l’adoption par l’Assemblée nationale et le Sénat de la Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ; Mai 2009 mettant de nouveau le 27 à l’honneur avec la Loi n° 2009-594 du 27 mai 2009 pour le développement économique des outre-mer (LODEOM) ; etc.

Mai 2015, dont la chronologie compte le sommet historique du 10, date de l’inauguration du Mémorial ACTe, le Centre caribéen d’expression et de mémoire de la traite et de l’esclavage, constitue une fois de plus une période propice pour relancer voire pour ouvrir les interrogations sur le « que faire? » et le « comment faire ? » afin de mieux placer la Guadeloupe sur les sentiers de la croissance durable et du développement économique et social. Notre discussion ici se veut une contribution aux débats couvrant ces questions, en nous focalisant sur le volet de l’analyse et de la prospective économique. Notre propos essentiel ici est de souligner combien le MACTe se positionne comme un défi lumineux des Guadeloupéens et un formidable levier d’opportunités pour hausser l’attractivité de l’archipel Guadeloupe. Nous souhaitons rappeler que nous sommes encore dans un cycle de quête de réponses aux questions soulevées lors du séisme social janvier-mars 2009 et aussi profiter des débats actuels autour du MACTe pour mettre de nouveau en lumière que les industries culturelles et créatives (ICC) forment un secteur économique à part entière dans lequel l’archipel possède des avantages comparatifs importants et sur lequel il devrait mieux s’appuyer pour poser des pistes de renforcement de la dynamique et de la diversification économique.

Pour une reconnaissance pleine des potentiels de l’économie de la culture et de la créativité
Ne perdons pas de vue que l’économie et la société guadeloupéenne donnent aujourd’hui l’image d’un puzzle déséquilibré, quelque peu dans le désordre. L’obtention de l’oeuvre désirée, reflétant un contexte économico-social plus harmonieux passe par l’assemblage de pièces qu’il convient de repérer consciencieusement. Il y a convergence de vues pour affirmer que ce challenge peut être relevé sur la base d’une prise de conscience des potentialités liées à la valorisation des ressources dont dispose l’archipel Guadeloupe. Il est en effet autorisé de croire que même sous une évaluation a minima, sous la condition de projets cohérents et de contrats d’objectifs, la Guadeloupe peut bâtir des activités viables, pouvant reposer sur des moteurs tels que l’agrotransformation, l’économie verte, l’économie bleue, l’économie sociale et solidaire ou encore le secteur économique de la santé.

Il nous plait de rappeler qu’il y a globalement consensus pour voir les ICC comme un secteur porteur d’avenir. Au plus haut niveau, cette conviction est défendue par la Commission européenne dans le livre vert Libérer le potentiel des industries culturelles et créatives. Si l’on peut choisir l’arbre comme symbolique de la représentation de ce secteur, il est certain que l’une des plus anciennes branches que forment les musées et autres sites culturels est posée dans certains pays leaders comme un levier générant des revenus et emplois. Dans cette ligne d’idées, pourquoi ne pas regarder le tissu d’établissements et le panel des activités rattachées comme une composante à part entière pouvant offrir aux îles guadeloupéennes le privilège de produire plus de richesse et d’animation professionnelle ?
Loin de nous l’idée de penser à une relation automatique entre l’implantation muséale d’un côté et, d’un autre côté, la redynamisation territoriale, la diversification de l’activité culturelle ou la localisation d’entreprises. Les expériences connues invitent d’ailleurs à faire preuve de prudence tant il s’est avéré que l’impact de tout équipement culturel a souvent été surévalué (voir Thomas Werquin1). Toutefois, la littérature spécialisée sur cette problématique laisse ressortir clairement un bilan positif des retombées des établissements et sites touristiques lorsque ceux-ci sont appréhendés dans le cadre d’une approche cohérente en lien avec l’ensemble de l’économie. En élargissant le champ d’analyse aux établissements de loisir autres que les musées, le point de vue de Bruno Lusso2 peut être contextualisé ici : « La dynamique territoriale et économique que génère l’ouverture d’un musée, la valorisation d’un site naturel ou encore d’une infrastructure de loisir doit être replacée dans un contexte plus large de programmes de régénération urbaine et de développement économique, dans lesquels la culture, les loisirs et ces équipements ont certes leur place, mais une place partagée avec de nombreuses autres interventions touchant aux secteurs des services, des transports ou des espaces publics de qualité. »

Le MACTe comme marqueur d’un acte de reconquête urbaine, économique et sociétale
Partant du constat que quand bien même la Guadeloupe bénéficie de dotations factorielles favorables en matière de paysages littoraux mais que la plupart de ceux-ci sont encore en situation de sous-valorisation, n’est-ce pas que le MACTe est une interpellation à bâtir une grande ambition qui soit à la hauteur des potentiels de la façade maritime de la ville de Pointe-à-Pitre en particulier et de l’archipel plus généralement ?
Aujourd’hui, il ne s’agit point de s’enfermer dans la conceptualisation de l’intelligence territoriale mais plutôt d’agir pour la rendre effective. C’est en ce sens que le renforcement de l’attractivité territoriale3 qui répond d’ailleurs à ses objectifs de développement durable et d’optimisation de l’attractivité humaine et entrepreneuriale relève de l’urgence.
Transformons alors l’arrivée du MACTe en un « moment déclic » de prise de conscience collective sur la nécessité de magnifier le littoral guadeloupéen et sur les enjeux de son appropriation. Le rôle de l’architecture devient dès lors explicite. Dans cet axe de raisonnement de recherche d’une identité territoriale et de réussite économique, la Guadeloupe devrait miser sur ses talents pour la pratique hardbranding, cet outil du marketing territorial qui consiste à mettre l’architecture au service de la labellisation territoriale. Pour les impératifs de la valorisation patrimoniale et paysagère, elle est à mettre en oeuvre dans toutes les communes par le biais d’actions correctement définies et pertinentes. Avec l’exemple de Montréal la capitale du Québec au Canada, il est aisé de vérifier comment le mariage de l’aménagement urbain et de l’investissement culturel a pu donner naissance à des constructions adéquates qui ont accru la convivialité de la ville et son ambiance de bien-être. Ainsi, le succès du festival de Jazz est tel qu’il est allé jusqu’à transformer la ville, jusqu’à la mettre encore plus en images attachantes. Pour atteindre la forte visibilité, l’OCDE rappelle l’efficacité de la présence des projets de grande envergure:
« Il est indéniable que les projets de prestige réussis ont produit des résultats remarquables : des paysages urbains impressionnants sont apparus sur des sites jusqu’alors en déclin, où se concentraient des problèmes économiques, sociaux et environnementaux. Des opérations
immobilières appropriées procurent un tremplin matériel à des programmes plus complets
visant à régénérer un lieu dans sa globalité. »

En analysant les cas des villes tels que Sydney, Barcelone, Londres ou encore New-York, les spécialistes de l’OCDE ont montré que de tels projets ont débouché sur des réalisations qui ont renforcé considérablement leur rayonnement régional et international.

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02_jumeirah_beach_hotel_dubai_yas_hotel_abu_dhabiDe façon plus générale, c’est en plusieurs dizaines que l’on dénombre des exemples de politiques publiques et de projets qui ont réussi à positionner les ICC comme socle de dynamiques économiques. On peut se contenter de citer les cas des villes Lens et Metz qui ont su passer de leur état de territoire économiquement sinistré à celui de zone urbaine revitalisée, tirant profit de l’exploitation de grands équipements culturels, d’aménagements urbains pertinents et de stratégies touristiques appropriées. Le déclin charbonnier qui s’est accentué durant les années 1960 avait plongé toute la région Nord-Pas de Calais dans un véritable marasme économique, avec la perte progressive de plus de 220.000 emplois. Le renouveau par la culture, porté par le projet vedette du musée Louvre-Lens inauguré le 4 décembre 2012, est devenu une réalité. Dans le cas de Metz, la crise de la sidérurgie débutée aussi dans les années 1960 avait installé la ville dans les situations de précarité matérielle synonyme de chômage, paupérisation, décadence du bâti, etc. Inauguré le 11 mai 2010, le Centre Pompidou-Metz a fourni à la ville et à toute la région Lorraine l’opportunité et l’outil accélérateur de la reconversion. En souffrance de son, passé de ville industrielle et militaire en crise, Metz a su substituer les images positives et actives, de l’innovation culturelle en accueillant l’antenne décentralisée d’un établissement national au rayonnement international.

03_centre_pompidou_metz_musee_louvre_lensEn échos multiples de tout ce qui peut surgir de nous-mêmes face à la découverte visuelle et la lecture des indicateurs de témoignage du succès de ces villes, les interrogations sur le MACTe s’imposent naturellement.
Cet immense oeuvre d’art, bijou architectural, reflet d’un savoir-faire guadeloupéen, symbole d’une fierté guadeloupéenne, qui a été initié par des acteurs militants, mis en représentation par une équipe d’ingénieux architectes dont le fils héritier Pascal Berthelot et qui est poussé aujourd’hui par un panel d’hommes politiques éclairés. Mais à la veille de son ouverture, tel qu’il est debout dans la sortie Sud-Est de Pointe-à-Pitre, peut-on s’arrêter sur le résultat qu’il reflète, celui de la beauté architecturale et de l’audace guadeloupéenne déposées dans une surface naturelle superbe mais encore bordée par des salissures et des habillages inappropriés ?
Certainement, le MACTe est un somptueux aménagement du front de mer qui a besoin d’un accueil enthousiaste des Guadeloupéens et d’une mise en cohérence de l’ensemble de la zone…
Incontestablement, le MACTe est un indispensable fer de lance dans cette Caraïbe en compétition territoriale, face à certains voisins déjà aux avant-postes…
Indéniablement, le MACTe est une réalisation de la volonté du politique d’élargir le spectre des possibles pour des jeunes en recherche d’emploi, un quartier et une ville en quête d’un nouveau souffle et un archipel en exploration de solutions pour se réunifier et rayonner dans le monde.

04_memorial_acte_place_victoire_poite_a_pitreDans cet élan de réflexion pour construire une grande ambition à mettre en phase du MACTe et de ses potentiels, il va de soi que toutes les pistes doivent être scrutées. Par exemple, il n’est pas interdit de questionner les hypothèses de requalification de certains immeubles de logement situés dans sa proximité. En référence aux coûts de ceux-ci, l’arbitrage entre le court terme et le long terme s’agissant de l’impact économique invite en effet à valider ces idées. Les gains pour l’intérêt collectif sont réels et se déclinent à plusieurs niveaux. En premier lieu pour les habitants qui pourraient bénéficier de logements à une centaine de mètres du côté de Chemin neuf et qui surtout, pourraient se rendre aisément dans un lieu de travail issu des activités qui naîtront de l’implantation d’une multitude d’équipements, d’un faisceau d’animations marchandes et de business économiques. En second lieu, les retombées les plus diverses allant de l’esthétique urbaine, du foisonnement culturel, du renforcement de la labellisation « Arts et histoire », …, jusqu’aux recettes fiscales pour la ville. Dans le même registre, la mise en acte de perspectives ambitieuses pour les rues et quartiers environnants paraît comme un prolongement naturel du MACTe. La vue aérienne du quartier de la Place de la Victoire renvoie à la beauté globale mais les images de proximité et zooms sur le site sont aussi entachées de disgrâce et d’insuffisance. Il en est de même pour ce qui concerne la gare routière de Dubouchage et la zone du campus de Fouillole de l’Université des Antilles. Or, avec ses preuves du passé et sa baie, facette des éclats de couleurs du Petit Cul-de-Sac Marin, ce large périmètre qui place le MACTe en point central possède des atouts solides pour une renaissance économique et culturelle nettement plus élevée que ce qu’elle offre aujourd’hui, à l’image d’une régénération autour de la Renaissance, d’une esthétisation de la Darse de type Bayside-Miami, d’une mise en enchantement comme les spectacles d’aménagement des bords de mer de Port-of-Spain à Trinidad-et-Tobago et de Castries à Sainte-Lucie, de nouveaux costumes du front de mer en pôles d’attraction comme le Boulevard Euroméditerranée qui a ressuscité un important pan de la ville de Marseille…

Avec ces exemples et bien d’autres, encore une fois, notons que les décors offerts par la nature sont déjà enchanteurs dans les communes guadeloupéennes, ils offrent carrément un festival de belles baies, un concours de vues magnifiques, une pléiade de paysages terrestres et marins magiques, etc. Soulignons donc que la main de l’homme, le savoir-faire de l’architecte urbaniste, la maîtrise d’ouvrage du décideur politique et l’approbation du citoyen constituent des éléments du jeu à lancer en grandeur nature pour offrir à notre pays des opportunités de remodeler son environnement, de tisser du beau et de s’approprier ses espaces et ses territoires.

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Que dire alors pour conclure?
Dans la tradition dans ce mois qui a débuté par la fête du travail et qui se terminera cette année 2015 par un hymne à la santé, la célébration de la mémoire est de nouveau sous les projecteurs de l’actualité, et plus que dans le passé, sa nécessaire appropriation collective interpelle tous les Guadeloupéens. Les mémorandums issus des débats qui ont animé le séisme social de janvier-mars 2009, regroupant les orientations, engagements ou autres plans d’action, témoignent solennellement du décalage persistant entre les réalités de la situation économique, sociale, sanitaire, environnementale d’une part, et les avancées enregistrées sur le terrain d’autre part pour lutter précisément contre les déséquilibres qui affectent le pays Guadeloupe.
Alors, face à ces constats, nous devons affirmer et défendre nos ambitions pour une Guadeloupe rayonnante sur ses territoires, dans son environnement géographique et au-delà, sur des scènes internationales.
D’une discipline à l’autre, dans bon nombre d’activités débordant les domaines clichés du sport, notre archipel a prouvé dans le passé ses aptitudes à enfanter des femmes et des hommes dont les talents leurs ont octroyé le droit de s’assoir ou de se tenir debout à côté de leaders mondiaux. Avec le MACTe comme « moment déclic », nous avons le devoir de poursuivre l’écriture des formidables oeuvres initiés par des illustres Guadeloupéens : Joseph Ignace, Solitude, Chevalier de Saint-Georges, Joseph Vitalien, Louis Douldat, Hégésippe Jean Légitimus, Camille Sosthène Mortenol, Henry Sidambarom, Remy Nainsouta, Guy Tirolien, Germain Saint-Ruf, Raoul Georges Nicolo, Maryse Condé, etc. Avec le MACTe comme « acte d’un nouveau départ »,
Créons et faisons vivre un rêve Guadeloupéen.

Alain Maurin, maître de conférences en économie à l’UA

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Notes

1 L’impact des équipements et évènements culturels sur le développement économique local : entre fantasme et réalité, communication dans le cadre du 76e Congrès de l’ACFAS : Arts et territoires : vers une nouvelle économie culturelle ?, Québec, 6 et 7 mai 2008.

2 Bruno Lusso, « Les musées, un outil efficace de régénération urbaine ? », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], janvier 2009.

3 Sur un blog d’experts dédié aux problématiques de la compétitivité et de l’attractivité des territoires (voir le lien http://attractivite-desterritoires.over-blog.com/), la notion d’attractivité d’un territoire est définie comme « sa capacité, pour une période donnée, à attirer diverses activités économiques et facteurs de production mobiles (entreprises, événements professionnels, entrepreneurs, capitaux, etc.). »