France : Françoise Vergès et Gerty Dambury disent « Halte à la misogynie raciste ! »

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par Françoise VERGES et Gerty DAMBURY

Chaque jour en France, une misogynie renforcée de racisme s’exprime. Son but est de blesser et de nuire, d’offenser et de porter atteinte au plus intime. Il y a les « Sale noiraude », « T’es une Black moche, même pas baisable », et « T’as quoi sous ton voile ? », mais aussi de manière plus perverse, plus perfide, les « Vous êtes sûres que vous savez faire ça ? », « Vous avez vraiment les compétences ? ».

Soyons claires : nous ne parlons pas ici des racistes que les médias aiment épingler, ceux de l’extrême-droite.

Nous parlons ici de femmes et d’hommes qui signent des pétitions humanitaires et dénoncent le racisme, qui ont défilé le 11 janvier,qui clament haut et fort leur amour de l’Afrique et des Africains, qui organisent débats et colloques sur « L’Autre », qui citent Voltaire, Lévinas, ou Ricoeur, mais qui sont convaincus, profondément convaincus, qu’ils savent mieux ce qui est bon pour «nous». Nous parlons ici plus précisément du monde de la culture, des directeurs de théâtre, des metteurs en scène, des professionnels des musées… tout ce monde qui véhicule l’idée d’une culture française fixe et atemporelle et regarde avec ignorance assumée, indifférence ou mépris, ce que nous proposons, ce que nous créons, ce que nous imaginons.

Soyons claires : nous savons que cette caste saura au moment donné nous jeter quelques miettes, offrir à l’une une direction, à l’autre un poste de responsabilité. Nous ne nous faisons pas d’illusions. Depuis toujours, la domination culturelle d’un groupe ou d’une classe s’exerce aussi par l’adoption par les dominés de la vision du monde des dominants. Ces derniers acceptent alors comme « allant de soi » ce qui les opprime et divise.

Que l’on ne nous dise pas que nous sommes trop « sensibles ». Ce sont elles/eux qui sont sensibles au fait que les privilèges dont elles/ils ont joui — sans jamais avoir à remettre en question les fondements même de ces privilèges (les siècles de colonialisme esclavagiste et post-esclavagiste, la Françafrique…) — sont de nouveau remis en question mais cette fois-ci sur ce qu’ils conçoivent comme « leur » sol, dans « leur » pays.

Le 22 mai dernier, un homme, directeur de théâtre a lancé à une metteure en scène, et dramaturge : « T’as vu ta gueule de sauvage, t’es même pas baisable, espèce de black de merde ». Cela fait suite à « la guenon », aux menaces de viol, aux insultes sur les réseaux sociaux, aux exclusions non dites (ou dites). « Sauvage », « pas baisable », « black de merde », « guenon » : le refoulé colonial revient avec force. Ce discours a un vocabulaire, il est colonial et une grammaire, la métaphore animale.

Nous prenons le parti de réagir collectivement face à cette attaque faite à une femme noire dont le positionnement contre les formes persistantes d’un racisme sournois dans ces milieux dérange profondément, à l’instar d’autres femmes non-blanches, universitaires, journalistes, artistes, écrivaines.

Si nous parlons en tant que femmes, c’est parce que nous savons que misogynie et négrophobie ont une longue histoire intime. Mais nous refusons l’injonction à nous séparer de nos pères, frères, amants, qui sont chaque jour victimes d’attaques racistes et qui meurent sous les coups alors que leurs assassins restent impunis. Notre féminisme ne se réduit pas à une demande d’égalité, il s’attaque à un ensemble d’oppressions.

Nous observons que la post-colonialité française traverse une crise que nous avons en partie provoquée dans le but d’accomplir une décolonisation de la « République », si nous voulons que cette dernière retrouve son sens premier, la « chose commune ».

Nous allons continuer à distiller des idées progressistes, à travailler aux marges et dans les interstices, envahir le langage courant, imposer nos thèmes et nos concepts dans le débat universitaire et public.

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir », a écrit Frantz Fanon.

Dans la relative opacité des temps que nous vivons, nous faisons nôtres ces phrases de la poétesse Audre Lorde : « Chaque femme possède un arsenal de colères bien rempli et potentiellement utile contre ces oppressions, personnelles et institutionnelles, qui ont elles-mêmes déclenché cette colère. Dirigée avec précision, la colère peut devenir une puissante source d’énergie au service du progrès et du changement. Et quand je parle de changement, je ne parle pas d’un simple changement de point de vue, ni d’un soulagement temporaire, ni de la capacité à sourire ou à se sentir bien. Je parle d’un remaniement fondamental et radical de ces implicites qui sous-tendent nos vies ».

Nous allons continuer à signer des pétitions, protester, écrire, assigner en justice, et à agir collectivement. Nous ne nous laisserons pas faire. Nous accueillerons celles et ceux qui sont solidaires de notre démarche.

Françoise VERGÈS et Gerty DAMBURY
12 juin 2015

Cosignataires par ordre alphabétique

AHOUNOU Chantal, enseignante
AKAKPO Gustave, auteur, metteur en scène
ALENDROIT Éric, Consultant coach, chargé de mission
ANDRAU Frédéric, comédien, metteur en scène
ARNDT Lotte, enseignante à École nationale supérieure d’art et design de Valence
ASTEGIANI-MERRAIN Marie-France, présidente ADEN 94

BACHELOT N’GUYEN Marine auteure, metteure en scène
BACHETTA Paola, professeur
BAMS, auteure, compositrice et interprète
BARILLOT Bruno, ex délégué pour le suivi des essais nucléaires pour le gouvernement de la Polynésie
BELLIER Michel, auteur, comédien
BENTOUYAMI Hourya, Maître de conférences en philosophie, Université de Toulouse Jean Jaurès
BILLA Bill, entrepreneur
BOBÉE David, metteur en scène, directeur du CDN de Haute-Normandie
BOCLÉ Jean-François, artiste plasticien
BOIVIN Yvan, régisseur général, Le merlan, Scène nationale à Marseille
BOUTELDJA Houria, miltante, PIR
BOUTELOUP Mélanie, Directrice Bétonsalon, Centre d’art et de recherche
BORY Aline, Fonctionnaire internationale, retraitée (Collectif R=Respect)
BOYER Marie-Noëlle, Administratrice de théâtre
BUSETTA Fabien Aissa, comédien

CARMONA Sarah historienne. Lillian Robinson Invited Scholar, Concordia University, Montréal
CATTINO Joëlle, comédienne, metteure en scène,
CÉLESTINE Audrey, politiste MCF Université Lille 3
CHALAYE Sylvie, chercheure, professeur des universités, Paris-Sorbonne nouvelle
CHALU Marie-Julie, comédienne
CHEB SUN, Marc, auteur, éditorialiste
CHOUDER Ismahane, Présidente du Collectif Féministes Pour l’Egalité
CIANFERANI Jany, secrétaire générale du Théâtre Massalia
CLAIR Isabelle, chercheuse au CNRS
CONDÉ Maryse, écrivain
COULIBALY Maïmouna, Chorégraphe, metteure en scène, comédienne
CUKIERMAN Leila, ancienne directrice du Théâtre Antoine Vitez d’Ivry

DAMBURY Gerty, auteure, metteure en scène
DAYAN-HERZBRUN, Sonia, Sociologue émérite, Université Paris Diderot
DEMBÉLÉ Bintou, chorégraphe, danseuse
DE LUNA Inès, auteure et réalisatrice
DELPHY Christine , Directrice de recherche émérite CNRS
DERFOUDI Mehdi, enseignant-chercheur
DIALLO Rokhaya, journaliste et auteure
DIAKOK Max, chorégraphe
DICKMAN Tara, consultante et cofondatrice de studio praxis
DIEUDONNÉ Camille
DIKOUMÉ Raymond, auteur, metteur en scène, comédien
DIOP Alice, réalisatrice
DOGO Éric, Proviseur adjoint
DOUMBIA Eva, metteure en scène

EL KHARRAZE Karima, auteure, metteure en scène
EYENE Christine, chercheur en art contemporain, University of Central Lancashire

FADLA Abdel, Technicien de maintenance, Théâtre du Merlan
FALQUET Jules, sociologue, Université Paris Diderot
FANON-MENDÈS FRANCE Mireille, UN experte, Fondation Frantz Fanon
FARGUES Nicolas, romancier
FAYMAN Sonia, sociologue, militante

FERRÉ Solange, cadre supérieur de la santé
FOURME, Josette, Enseignants pour la paix
FRITH, Nicola, Chancellor’s Fellow, University of Edinburgh

GAEL Yann, comédien
GAY Amandine, réalisatrice
GLOWCZEWSKI, Barbara, Directrice de recherche CNRS

HARDER Hélène, cinéaste
HENRY Pascale, auteure, metteure en scène

IMHOTEP, beatmaker du groupe IAM
IVEKOVIC Rada, philosophe

KANOR Fabienne, auteure, romancière
KEATON Trica, universitaire
KISUKIDI Nadia Yala, philosophe
KINANGA Judith, éducatrice de jeunes enfants
KODJO Alain, entrepreneur
KOLTÈS François, écrivain
KRETZSCHMAR Julie, metteur en scène, directrice des Rencontre à l’Échelle

LAURENT Xavier-Adrien, comédien, auteur, metteur en scène
LAVANT Razerka, metteure en scène
LAVIGNOTTE Stéphane spectateur d’une scène nationale dans le 93
LAYANI Fabienne, travailleuse sociale
LE Lam, cinéaste, scénariste, directeur artistique
LECLAIRE Jalil, comédien, metteur en scène
LEFORT Corine, enseignante
LEON David, auteur, éducateur
LEONI Laura, auteure et comédienne
LEFEBVRE Ijtihad Judith, Traductrice, Membre du Collectif des Féministes pour l’égalité (CFPE, Paris)
LO CALZO Nicola, artiste
LOÏAL Chantal, chorégraphe
LOPEZ-VERGÈS Sandra, chercheuse en virologie et immunologie
LOWY Michael, directeur de recherches émérite au CNRS
LUSTE-BOULBINA Seloua, philosophe

MADEL Nelson-Rafaell, comédien et metteur en scène
MAKEDA Moussa, citoyenne, rédactrice, réalisatrice
MARIE-LOUISE Jean-Erns, comédien
MARGOUM Mounir, Comédien
MARLIÈRE Philippe, professeur, University College London
MAXIMIN Martine, comédienne
MELZA-TIBURCE Annie, créatrice de costumes
MUTELA Meta Jenny, comédienne, réalisatrice
MODR Muriel
MOKKADEM Hamid, professeur
MONMIREL Marina, comédienne
MONTANARO Mara, Docteur en Philosophie (Université ParisDescartes), féministe
MODESTINE Yasmine, comédienne, auteure, compositrice, interprète
MORO Marie Rose, universitaire

NICOLO Daniela, metteur en scène, Compagnie MOTUS, Italie
NGUYEN Vinh-Kim, Chair « Anthropologie Santé mondiale, Collège d’études mondiales, médecin, anthropologue
NLEND Léonce Henri, comédien, metteur en scène
NOUR Sonia

OBOLO, Pascale, Afrikadaa

PAKORA Sabine, comédienne et universitaire
PARISOT Yolaine, Maître de conférences en littératures comparées
PEDURAND Karine, comédienne
PELISSIER Blandine, comédienne, traductrice, metteuse en scène
PFERSMANN Andréas, MCF HDR de littérature générale et comparée
PIOLAT Soleymat Manuel, écrivain, critique dramatique,
PORTIER Cécile, administrateur civil du ministère de la culture,
PRAT Reine, Inspectrice générale de la création et des enseignements artistiques, retraitée du ministère de la culture

RAHARIMANANA Jean-Luc, écrivain
RAMASSAMY Ginette
RICHARD Firmine, comédienne
ROUABHI Mohamed, metteur en scène
RUGGIRELLO Francis, artiste plasticien, scénographe

SA Smythe, doctorante et poétesse
SACCARD Frédéric, directeur adjoint du CDN La Commune –Aubervilliers
SAINTE-ROSE FRANCHINE Sandra, chorégraphe, danseuse
SANNA Maria Eleonora, agent contractuel du MENESR
SEMIRAMOTH Françoise, plasticienne
SERVIUS Patrick, chorégraphe
SOBOLJEVSKI Véronika, musicienne
SOUMAHORO Maboula, universitaire, civilisationniste
SPENSKY Martine, Professeur des universités
SPITZ T Chantal, auteure tahitienne

TAGLIAVIA-MARTINEZ Francesca, doctorante, CRH/EHESS
TARNAGDA Aristide, auteur, metteur en scène
TASSIUS Marie-Line, galeriste, entrepreneure
THACKWAY Melissa, universitaire
TYENKEL RONEL Maryse, artiste photographe
TIMALO, slammeur
TRAORE Penda, co-fondatrice Afriqua Paris
TRIAY Philippe, journaliste
TULLOCH Sharon, illustratrice, graphiste

VALTON Jocelyn, critique d’art
VARIKAS Eleni, professeur émérite
VERGÈS Françoise, politologue

YAMÉOGO Olga, éducatrice spécialisée arthérapeute et peintre

ZOLAN’GONO, auteure, compositeure