Frantz Fanon : un anticolonialiste engagé contre le racisme et la xénophobie

Featured image54 ans après sa mort, Frantz Fanon demeure l’analyste incontournable des conséquences psychologiques de la colonisation sur le colon et sur le colonisé. Pour répondre à la question «pourquoi Fanon ne s’est-il pas engagé pour l’indépendance de la Martinique ?», il faudrait procéder à l’étude de la vie d’un homme hors du commun, dans un contexte de guerre froide, et explorer le contenu riche et dense d’une œuvre littéraire qu’on cantonne bien souvent à la préface des Damnés de la terre (rédigée par Jean-Paul Sartre).

Démobilisé après la Seconde Guerre Mondiale, Frantz Fanon retourne dans sa Martinique natale à l’époque où, sur proposition du député Aimé Césaire, l’île devient Département Français. Le jeune homme passe son bac puis repart pour la Faculté de médecine de Lyon où il travaille à un « Essai pour la désaliénation du Noir ». Sous un angle phénoménologique, Frantz Fanon y expose son doute existentiel et remet en question les valeurs dites universelles occidentales : « quel peut être pour le Nègre un destin qui ne soit pas celui du Blanc ? » s’interroge-t-il. Refusé par la faculté, le texte de sa thèse sera finalement publié en 1952 aux éditions du Seuil grâce au soutien de Francis Jeanson sous le titre Peau noire, masques blancs.

Dans les extraits suivants tirés de Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon fait une réponse cinglante au médecin Michel Salomon qui considère que les Nègres sont sensuels par nature. Frantz Fanon, qu’on ne peut taxer d’antisémitisme (il a eu un enfant avec une femme juive) s’étonne qu’au lendemain de la guerre, un intellectuel juif puisse se laisser aller aussi facilement au racisme.

[…] M. Salomon, le nègre ne dégage d’aura de sensualité ni par sa peau, ni par sa chevelure. Simplement, depuis de longs jours et de longues nuits, l’image du nègre-biologique-sexuel-sensuel-et-génital s’est imposée à vous, et vous n’avez pas su vous en dégager. L’œil n’est pas seulement miroir, mais miroir redresseur. L’œil doit nous permettre de corriger les erreurs culturelles.

C’est à tous ceux qui craignent une invasion de Noirs martiniquais en France hexagonale que Frantz Fanon s’adresse quand il poursuit :

Vous vous demandez, M. Salomon, ce que vous feriez « si vous aviez huit cent mille nègres en France » ; parce que pour vous il y a un problème, le problème de la montée des Noirs, le problème du péril noir. Le Martiniquais est un Français, il veut rester au sein de l’Union Française, il ne demande qu’une chose, le Martiniquais, c’est que les imbéciles et les exploitants lui laissent la possibilité de vivre humainement. Je me vois fort bien perdu, submergé par le flot blanc que constitueraient des hommes comme Sartre ou Aragon, je ne demanderais que cela.

Sur la crainte du métissage, Fanon enfonce le clou

Mais je n’ai pas l’impression d’abdiquer ma personnalité en épousant une Européenne quelconque ; je vous affirme que je ne fais pas un « marché de dupes ». Si l’on flaire mes enfants, si l’on examine la lunule de leurs ongles, c’est tout simplement parce que la société n’aura pas changé, qu’elle aura, comme vous le dites si bien, gardé intacte sa mythologie. Pour notre part, nous refusons de considérer le problème sur le mode : ou bien, ou bien…

S’exprimant sur un hypothétique « nationalisme noir », Frantz Fanon est sans détour. Il ne perd jamais l’homme de vue. Ce n’est pas « l’Allemand » qu’il a combattu en s’engageant sous le drapeau français au péril de sa vie mais le nazisme. De même ce n’est pas « le Français » que le futur militant du FLN combattra quelques années plus tard en Algérie, mais bien le colonialisme.

Qu’est-ce que cette histoire de peuple noir, de nationalité nègre ? Je suis Français. Je suis intéressé à la culture française, à la civilisation française, au peuple français. Nous refusons de nous considérer comme « à-côté », nous sommes en plein dans le drame français. Quand des hommes, non pas fondamentalement mauvais, mais mystifiés, ont envahi la France pour l’asservir, mon métier de Français m’indiqua que ma place n’était pas à côté, mais au cœur du problème. Je suis intéressé personnellement au destin français, aux valeurs françaises, à la nation française. Qu’ai-je à faire, moi, d’un Empire noir ?

Né Français le 20 juillet 1925 à Fort-de-France (Martinique) et mort Algérien le 6 décembre 1961 à Baltimore (Maryland, États-Unis), Frantz Fanon repose à Tunis. Ce révolutionnaire, psychiatre et essayiste de la désaliénation, aura combattu avec la même fougue le fascisme nazi en Europe et le colonialisme européen dans le tiers-monde. Son humanisme, son engagement concret contre tous les impérialismes et tous les essentialismes expliquent peut-être pourquoi il reste un auteur embarrassant, donc peu étudié aux Antilles comme dans l’hexagone.

Kevin Honjoo (Creoleways)

Œuvres principales de Frantz Fanon

Peau Noire, Masques Blancs, Editions du seuil 1952.
Les damnés de la terre (1961)
Pour la révolution africaine, (1964)
L’an V de la révolution algérienne, réédité en 1966 sous le titre Sociologie d’une révolution.