Poésie : Ernest Pépin demande pitié pour nos femmes créoles

Featured imageChaque année aux Antilles, les femmes paient un lourd tribut d’angoisses et de sang à une frustration virile dont les causes profondes, pas uniquement économiques, ne sont que trop rarement examinées. Le plaidoyer qui suit fut écrit en 2008 par Ernest Pépin, l’un des derniers grands poètes vivants des Caraïbes. En cette année 2015, cet appel cruellement lucide demeure, hélas, au cœur de notre actualité. De faits divers en cimetières, nos sociétés créoles sont-elles toujours capables de cette empathie qui jusqu’ici faisait leur force ? Chaque strophe de ce Lamento est une blessure à penser. Ernest Pépin, en poète lancinant nous invite au sursaut de la dignité, de l’amour et du respect de nous-mêmes. C’est assurément le signe que tout espoir n’est pas perdu. DD

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Lamento

par Ernest PEPIN

Je demande pitié pour les femmes ! Pour ces corps fracassés, brûlés, assassinés que l’on retrouve un soir ou un matin au carrefour de la haine.

Je demande pitié pour ces amours violentes qui attentent à la vie comme s’il s’agissait d’une truie qu’on abat.

Je demande pitié à ces hommes égarés qui confondent la femme et la propriété.

Je demande pitié pour tous ces désamours qui déchirent l’amour comme une feuille de papier.

Je demande pitié pour les femmes qui veulent leur liberté et que l’on emprisonne dans la mort.

Je demande pitié pour ces mères qui n’enfantent que la mort pour cause de désaccord.

Je demande pitié pour la vie, pour le droit à la vie, pour le respect de la vie.

Je demande pitié pour celles qui ont trébuché, qui ont menti ou qui tout simplement veulent changer de destin.

Je demande pitié pour ces sœurs auxquelles on ôte la chance de vivre en sœur des hommes.

Je demande pitié pour les femmes qui ne sont pas des saintes et qu’on jette au bûcher comme des sorcières infâmes.

Je demande pitié pour les femmes qui veulent dire adieu ou simplement au revoir et dont on tranche les liens à coups de couteau, de pierre ou de fusil.

Je demande pitié pour la Guadeloupe afin que les hommes comprennent que la vie est plus grande qu’eux, plus respectable que leur orgueil, plus généreuse que leur égoïsme, plus sacrée que leur honneur.

Je demande pitié pour le sang versé, gaspillé, éparpillé exigeant que les hommes comprennent que le sang est précieux, que la femme ne doit pas être la cible de leurs frustrations, de leur incapacité à aimer, à dialoguer, à comprendre, à pardonner, à partir ou à construire une relation qui soit vraiment humaine.

Je demande pitié en ma qualité de fils, de mari, de père, de frère.

Je demande pitié pour que les hommes dominent en eux l’instinct bestial de la colère, l’instinct tueur, le réflexe meurtrier, la pulsion assassine.

Je demande pitié pour que les hommes et les femmes retrouvent dans ce pays l’honneur et le respect de se donner la main par-delà les douleurs, les malentendus, les jalousies et les divorces.

Je demande pitié car en tuant une femme, coupable réelle ou imaginaire, c’est la dignité de l’homme qu’on assassine.

Je demande pitié car une société se mesure à la façon dont elle traite les femmes.

Je demande pitié pour que cesse le désastre des orphelins, des familles endeuillées, des parents éplorés, des cimetières honteux d’accueillir des martyrs.

La pire des défaites pour une société c’est de se saborder en crimes passionnels, crapuleux, fous et désespérés.

Je demande pitié pour les femmes car je me souviens que toute femme est la mère de la vie.

Ernest Pépin
Le 2 novembre 2008