La Martinique avance : Serge Harpin tacle le «nouveau modèle» de Serge Letchimy

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Les pleureuses de la République

par Serge HARPIN

C’est sans doute parce que la parole est aujourd’hui – dans une Démocratie malmenée et en dépit des apparences, insidieusement surveillée, balisée et bâillonnée que les quelques observateurs qui se risquent encore à commenter l’actualité politique ont préféré ignorer le discours de l’Atrium du 09 mai 2015 du Président de la Région Martinique. Discours prononcé en présence de François HOLLANDE et des élus locaux invités par ce dernier. Or, de toute évidence, c’est une de ses prises de parole la plus signifiante par ce qu’elle « dévoile » de son bilan et aussi de la réception de celui à qui il le destinait. Sa composition semble obéir aux règles du genre : situation initiale, solutions mises en oeuvres, résultats et enseignements prospectives. L’intention n’en demeure pas moins d’exhiber ce que notre impénitent rhéteur croit être une trouvaille : « le changement de modèle ».

Nous ne nous étendrons pas sur l’indigence intellectuelle d’une telle croyance. La fonction du texte sera ainsi de construire un cheminement qui aboutisse à cette « idée du siècle » qui ouvrirait une ère nouvelle et dont la seule pensée, disent les mauvaises langues, épouvanterait le gotha des Hauts du Cap Est. Pour lui donner du relief il fallait forcer sur les prémisses, faire entendre donc des faits bruts. Des faits que pourtant, jusqu’alors, Plateau Roy s’évertuait à masquer par une propagande agressive et des annonces intempestives. Ce choix de mise en forme discursive avait un autre avantage : forcer l’adhésion et créer la connivence. L’enjeu étant pour « le Président des Martiniquais » face au « Président des Français » de donner à son « discours-doléance », puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, le statut d’une parole collective transcendant les clivages. C’est ainsi que le héros du jour, obstinément coi jusque-là sur son bilan, va, pensant en tirer bénéfice, le déflorer.

Il est temps d’aller au texte. Après avoir dressé un constat très sombre de la situation de départ et insisté sur les modalités de son engagement pour changer le cours des choses, le Président de Région va se confier sur ses résultats : « Et pourtant, au regard des investissements colossaux réalisés, les marqueurs de progrès social restent inacceptables. Ils sont d’une exceptionnelle gravité en termes d’inégalités et d’exclusion sociale. Malgré sa baisse tendancielle, notre taux de chômage, reste médiocre, autour de 22%, deux fois plus important qu’en France hexagonale, avec un taux d’activité de près de 10 points inférieur au niveau national. Cette situation est particulièrement préoccupante chez les jeunes où le taux de chômage atteint les 57%– taux 3 fois plus important que dans l’hexagone. Nous sommes confrontés à une inégalité des revenus particulièrement préoccupante — (la Martinique est le 3ème département le plus inégalitaire de France) — avec une pauvreté incompressible qui se traduit par un revenu médian de 1100 euros environ contre 1602 euros en France hexagonale. Par ailleurs, je le rappelle, les 10% les plus pauvres en Martinique gagnent 5 fois moins que dans l’hexagone » (fin de citation).

Ce n’est ni plus, ni moins qu’un aveu d’échec. Et si celui qui le confesse a cru pouvoir en être absout par la seule invocation d’un « nouveau modèle », il n’en est rien. Une formule, inopérante en l’état, ne peut suffire à contrebalancer la réalité d’un naufrage et ses conséquences dévastatrices dans le quotidien de nos compatriotes.

Il y a trop de flou et trop d’attaches de la dite « Nouvelle Gouvernance » avec ce qui précisément fait de « l’économie locale » une « économie extravertie », pour que ce nouveau slogan de campagne ne soit pas autre chose qu’une pitoyable incantation d’apprenti sorcier. Ce flou et ces attaches douteuses concernent notamment les questions suivantes : l’extension du port, l’accroissement continu des surfaces des grandes enseignes de distribution, le recours de plus en plus fréquent aux entreprises internationales, le net désavantage de la diversification agricole par rapport à la monoculture d’exportation, la gestion de l’épargne martiniquaise par les banques et les assurances sans profit pour « l’économie Martiniquaise »…

L’échec est d’autant plus cuisant que l’homme de la Prise d’eau de Trénelle tenait sous son unique férule les collectivités majeures de l’île qu’il entendait faire marcher d’un seul et même pas pour endiguer la crise.

Le revers est d’un autre côté double. C’est d’abord celui des plans de relance embourbés politiquement, techniquement et financièrement à l’image du Lycée de transit et du projet de reconstruction du Lycée Schoelcher. C’est aussi celle d’une communication. Comment en effet dépeindre un tableau aussi sombre de la situation et en même temps claironner de manière aussi irresponsable que « la Martinique avance » ? C’est un raté de mise en scène qui donne le sentiment d’une communication décalée et erratique à l’image de l’épisode affligeant des annonces sur le cyclotron.

Et, ce n’est pas tout. Reste encore à considérer la réception du discours par le destinataire.

La réponse du Président de la « Nation Française » à la doléance de son vassal, le « Président de la Nation Martiniquaise », est assurément ce qui dit le mieux le vide de perspective ou l’impasse dans laquelle se retrouve objectivement celui qui veut faire croire qu’il est encore maître du jeu. Le philosophe G.BERKELEY (1685-1753) ne disait-il pas que « être c’est être perçu » ? Le propos est certes policé, la circonstance l’imposait, n’empêche que sur le fond, il est cinglant : « vous voulez un nouveau modèle de développement ? Inventez-le ! » (fin de citation). Traduisons : je n’ai rien vu qui soit des prémisses d’un « nouveau modèle », revenez donc quand vous aurez des pistes concrètes et sérieuses et j’aviserai avec mon gouvernement. Tant pis donc pour ceux qui en mal chronique de reconnaissance n’ont retenu que les flashs et les paillettes !

Il y a six ans, preuve que rien n’a vraiment changé en dépit de l’agitation des « Bâtisseurs de paradis », un constat similaire de dépression sociale endémique était fait par la Vice Présidente de Région alors adjointe au Maire de Fort-de-France qui n’était autre que l’actuel Président de Région. Elle s’adressait au Chef de l’Etat de l’époque à l’occasion des Etats Généraux de la Martinique le 25 juin 2009 : « […] imaginez les chiffres que je vais vous citer, si on devait les rapporter à l’hexagone : 36.000 chômeurs, soit 22,4 % de la population active ; 54 % d’entre eux le sont depuis plus de 3 ans. 29.997 Martiniquais bénéficiaires du RMI ; 128.660 bénéficiaires de la CMU. Et tout cela sur une population active de 160.000 personnes. Le poids de ces chiffres dans la population active se traduit, en dehors du sentiment d’exclusion, par une attitude de renoncement, de résignation ; transmise de mêmes familles en mêmes familles, de même quartiers à mêmes quartiers, d’une même génération à une autre, sans attendre une quelconque surprise de rupture d’un cycle qui paraît infernal ».

Ce à quoi Nicolas SARKOZY répondit plutôt sèchement ; « 54 % des chômeurs, qui sont au chômage depuis plus de 3 ans… ça prouve quoi ? Qu’il faut qu’on change. C’est la description de quoi ? C’est la description du système actuel » (fin de citation). Fermez le ban !

C’est assez pour dire, en guise de conclusion, qu’avec la dite « Nouvelle Gouvernance » nous avons cessé d’être aux yeux de Paris des « danseuses de la République » pour devenir des « pleureuses de la République », c’est-à-dire des gens qui sont en permanence dans la déploration arrogante et pas dans l’humilité de la solution.

Serge Harpin

Schoelcher, le 27 mai 2015