Guadeloupe : Frantz Succab s’interroge sur le sens des commémorations

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par Frantz SUCCAB

En Guadeloupe, les commémorations de l’histoire ont aussi une histoire. Une courte histoire qui en dirait le sens profond si l’on voulait bien s’y pencher.

Ce sont les patriotes guadeloupéens du GONG et de l’AGEG, minoritaires au début des années 1960, qui ont initié la commémoration des faits d’armes de Solitude, de Delgrès, et d’Ignace, principales figures de la lutte de nos aïeux contre le rétablissement de l’esclavage en mai 1802. Durant les deux décennies suivantes, les patriotes, devenus plus nombreux au sein de multiples organisations politiques, associatives et syndicales, ont poursuivi cette action, seuls, systématiquement voire obstinément. A partir de 1967, la commémoration des massacres des 26 et 27 mai perpétrés par l’Etat français est venue s’y ajouter. Ce dernier type de devoir mémoriel, au-delà de l’antiesclavagisme qui pouvait facilement faire consensus de toutes les bonnes âmes, renforçait l’affirmation anticolonialiste de l’identité nationale guadeloupéenne. Parce que ce mouvement allait de pair avec la défense et l’illustration de la langue et de la musique guadeloupéennes.

Il y a matière à réflexion entre le sens de ces commémorations, longtemps marginalisées par la « bien-pensance » politico-médiatique et la profusion à laquelle on assiste aujourd’hui. À première vue, on peut penser qu’un tel engouement mémoriel s’emparant de la Guadeloupe, à tous les échelons de la société et sur l’ensemble du territoire, est une grande victoire du patriotisme sur l’assimilationnisme. Ce n’est pas loin de la vérité. Cependant, ce mai mémoriel précède de peu la Fête Nationale du 14 juillet, que beaucoup observeront encore de la même façon, vaille que vaille. Pendant ce temps, à peine revenu de l’inauguration du Mémorial Acte en Guadeloupe, le chef de l’Etat français « panthéonise » quatre résistants français, appelant toute la Nation française à se resserrer autour de ses valeurs. Au fond, aucune distinction n’est faite. Avec la bénédiction de la représentation politique d’ici qui ne cesse de donner des gages de notre appartenance à la nation partagée de Napoléon à Hollande en passant par De Gaulle, il ne resterait plus qu’à verser nos pauvres commémorations dans le vaste creuset de l’histoire de France.

« La fierté guadeloupéenne » !… Le tout-venant en parle beaucoup ces temps-ci. Cependant, il suffit d’observer les comportements politiques au-delà des mots pour noter que cette fierté n’est fréquentable qu’à une condition : elle ne doit pas induire l’idée que la Guadeloupe s’appartienne. Nous vivons encore dans un espace public où ceux qui sont globalement qualifiés d’« indépendantistes » le sont encore péjorativement. Ce ne seraient pas des gens doués de réalisme et de raison. Ainsi, par un tour de passe-passe (masko) extraordinaire, les raisons mêmes qui ont poussé le peuple à se réapproprier notre propre mémoire deviendraient folie, les vrais artisans d’une dignité guadeloupéenne recouvrée, tenus à la marge de la scène publique. Cela prouve que cette mémoire évoquée à grands renforts de tambour n’est presque plus nôtre, parce qu’elle devient l’économie générale et l’administration du passé dans le présent de l’Autre.

La tromperie est si retorse que, s’ils n’y prennent garde, les patriotes guadeloupéens pourraient contribuer eux-mêmes à leur marginalisation. Même si la situation est rageante, ce n’est pas la rage qui est la meilleure conseillère : transformer les épisodes les plus dramatiques de notre histoire en thèmes obsessionnels, et mordre indistinctement tous ceux qui pourraient porter la moindre nuance. Certes, il faut être ferme sur la vérité historique, mais ce n’est plus tellement en nous mentant qu’on nous trompe, c’est en nous détroussant du sens de notre vrai combat. Si ce sont les gouvernements français ou les négationnistes de tout bord qui donnent le la à nos combats, ces combats ne seront bientôt plus vraiment les nôtres. Nous nous agiterons au bout d’une pique qu’ils tiennent toujours bien en main. Notre histoire est celle d’un peuple qui a obstinément désobéi à l’injonction à l’oubli qui le conduisait à la perte de soi. Qu’il ne se perde pas lui-même à son tour dans ce qui est devenu l’injonction au souvenir revu et corrigé selon l’intérêt exclusif de la France.

Annou woupwan sans an nou ! Les pionniers de la résistance mémorielle s’attachèrent d’abord, forcément, à mettre en exergue la lutte antiesclavagiste de nos aïeux, puisque c’était elle qui était le principal objet de l’injonction à l’oubli. Ensuite, surtout à partir des années 1960, ils se mirent à honorer la mémoire des luttes des ouvriers et des paysans, les classes fondamentales du peuple guadeloupéen. Aujourd’hui, en s’attachant à toute l’histoire de la Guadeloupe, aux continuités temporelles et aux évolutions qu’elle contient, ils doivent inviter toutes les composantes qui constituent le pays à construire une identité nationale souveraine.

Recouvrer notre mémoire a d’abord été un effort de construction de nous-mêmes. Il doit le demeurer dans le présent et pour les nouvelles générations. La mémoire dont l’Etat s’occupe, dont les élus politiques parlent et que les propagandistes vulgarisent n’est pas nécessairement celle que les historiens doivent écrire et les enseignants enseigner. Le temps de l’enseignement n’est pas le temps politique. Il n’est pas non plus le temps de la course à la commémoration… C’est le temps plus long de l’explication et des réponses de fond dont les élèves, de même que les citoyens éclairés, ont besoin. Le temps de la construction d’une Guadeloupe qui s’appartienne.

Frantz Succab