Sonny Rupaire – Matouba : l’hommage poétique au sacrifice de Louis Delgrès

Featured imageLe 28 mai 1802 en Guadeloupe, il y a exactement 213 ans, le martiniquais Louis Delgrès, fils de béké, leader des libres de couleur mourait à Matouba (Saint-Claude). Après 18 jours de rébellion pour la sauvegarde de la liberté, Louis Delgrès ordonne l’explosion de l’habitation Danglemont où il s’était retranché avec ses compagnons.

Orfèvre de la langue créole, le Guadeloupéen Sonny Rupaire (Soni Ripè) a écrit le poème suivant en hommage à l’épopée tragique de ces héros qui luttèrent jusqu’au bout pour défendre la révolution de 1789 et empêcher le rétablissement de l’esclavage dans l’archipel. Insoumis durant la guerre d’Algérie, très impliqué dans le syndicalisme, Sonny Rupaire (1941-1991) militait pour l’indépendance de la Guadeloupe. Ce poème est extrait du recueil Cette igname brisée qu’est ma terre natale.

Matouba

de Sonny RUPAIRE

Oooooooh !
Matouba
Gencive verte
Matouba
Gencive ouverte
Matouba
Sous la canine cariée
De l'orgueilleuse Soufrière bleu-carie
Matouba
Plaintifs les gommiers
Tendent leurs longs bras de pleureuses.
Etait-ce même nuit. Etait-ce une nuit pire
Matouba
Celle des voiliers lourds comme des sacrilèges
Matouba
Des maquignons bavards et des nègres de somme
Matouba
Des meules des pressoirs et la canne écrasée
Matouba
Et la canne plantée et coupée et broyée
Matouba
Celle où " je " n'était pas pronom de tout le monde
Matouba Matouba
C'était la même nuit. C'est encore nuit pire.
Oooooooh !
Matouba
Poitrine verte
Matouba
Poitrine offerte
Matouba
Sous la muraille lézardée
De l'orgueilleuse Soufrière gris-lézard
Matouba
Tremblants les rochers
Tendent leurs oreilles de sourds.
C'est le jour pourtant. Pourtant ce fut le jour
Matouba
Le soleil aveuglé de vivants coutelas
Matouba
Et ces corps nus mourant au bout des doigts des vagues
Matouba
Et le sang dans la mer et le sang dans la terre
Matouba
Et trois cents sangs giclés vers ton ciel Matouba
Matouba
Crépuscule éternel serti dans nos mémoires
Matouba Matouba
Pourtant c'était le jour. Ce fut le jour pourtant
Oooooooooh !
Matouba
Tombe si verte
Matouba
Tombe déserte
Sous la muraille lézardée
De l'orgueilleuse Soufrière gris-lézard
Matouba
Des voix faibles encor
Cherchent la force de crier
Mais sur cet écueil mort dans son cercueil de mer
Matouba
La nuit la nuit la nuit est une veuve heureuse
Matouba
Dans son pagne tissé de fils de bananiers
Matouba
Et son voile traînant comme un fleuve de sucre
Matouba
Et sur cet écueil mort le crabe à fleur de peur
Matouba
Dans ses mordants brisés brisés ressent encore
Matouba Matouba
L'étincelle de sang de ton volcan jaillie.
Œuvres de Sonny Rupaire

1957 : Les Dameurs
1971 : Cette igname brisée qu’est ma terre natale, ou Gran parade ti cou-baton, Éditions Parabole, 1971. (ISBN 2903033390)
1988 : À Guy l’an neuf, publié dans « Bouquet de voix pour Guy Tirolien »