Le Code Noir, un crime contre l’humanité pour l’historien Jean-François Niort

Featured imageA l’occasion de l’inauguration du Mémorial ACTe de Guadeloupe le 10 mai dernier, l’historien Jean-François Niort a interpellé François Hollande pour la reconnaissance du Code Noir comme crime contre l’humanité. L’introduction intégrale est consultable ICI.

Appel public en faveur de la reconnaissance du « Code Noir » français comme crime contre l’humanité lancé au Président de la République, Monsieur François Hollande ainsi qu’à M. Manuel Valls, Premier ministre, Mme Christiane Taubira, Garde des Sceaux, ministre de la Justice, Mme George Pau-Langevin, ministre des Outre mer, Mme Myriam Cottias, présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMHE), et à tous les élus des Outre mer français.

Monsieur le Président de la République,

En cette année mémorielle importante en matière d’histoire de l’esclavage colonial, puisque c’est celle du lancement de la Décennie des personnes d’ascendance africaine, de l’ouverture du Mémorial ACTe en Guadeloupe – que vous allez d’ailleurs inaugurer le 10 mai prochain –, mais aussi celle des 330 ans de l’Ordonnance ou Edit de mars 1685 sur la police des îles de l’Amérique française,

Et alors que la question des réparations des conséquences de l’esclavage colonial et plus généralement de la colonisation devient de plus en plus incontournable tant sur la scène internationale que nationale,

Ayant été amené, depuis les dix dernières années, et en tant qu’universitaire historien du droit dont les travaux ont été reconnus par ses pairs, à étudier et mener des recherches sur l’histoire du droit colonial français de l’esclavage, et à en découvrir ainsi toute la teneur et l’étendue,

Je vous invite, Monsieur le Président, à reconnaître et à faire reconnaître officiellement, dans le sillage de la loi du 21 mai 2001 dite loi Taubira, et à titre de réparation mémorielle,

Que le « Code Noir », au sens strict d’Ordonnance ou Edit de mars 1685, mais aussi au sens large de l’ensemble de la législation coloniale française de l’esclavage, donc y compris les édits de 1723 et de 1724, ainsi que la loi du 20 mai 1802 sur la Martinique et les Mascareignes, et les arrêtés consulaires des 16 juillet et du 7 décembre suivants sur la Guadeloupe et la Guyane, qui ont rétabli l’esclavage et le régime juridique ségrégationniste et discriminatoire dans ces colonies françaises abrogés sous la Révolution,

1°. Tout d’abord, soit officiellement reconnu comme une « monstruosité » non seulement morale, philosophique et politique, mais comme une monstruosité juridique, au sens où instituant un statut et un régime juridiques dérogatoires exorbitants du droit commun français, qui dès l’époque de l’Ordonnance ou Edit de 1685 et comme l’avait reconnu le ministre Colbert, par anticipation, dès 1681, est entré en contradiction avec le principe non seulement de droit naturel mais aussi de droit « positif » français selon lequel la terre de France ne peut porter d’esclave, principe affirmé par les jurisconsultes et le Parlement de Paris sous l’Ancien Régime, ensuite par le législateur sous la Révolution, suivi – après l’odieux Rétablissement de 1802-1805 – par la Cour de cassation et le législateur sous la monarchie de Juillet, et enfin définitivement proclamé par le Gouvernement provisoire de la République française le 4 mars 1848.

2°. Ensuite, que le « Code Noir » soit officiellement reconnu comme un crime contre l’humanité :

D’une part, et tout simplement, parce qu’il a légalisé l’esclavage colonial en tant que tel, qui a été reconnu, avec la traite, comme crime contre l’humanité par la loi n° 2001-434 du 21 mai dite loi Taubira, dont l’art.1er dispose : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. » Cette raison devrait suffire, à elle seule. Mais elle n’est pourtant pas la seule.

D’autre part, et en effet, parce que le fait que ce texte ait légalisé sur des terres françaises et en contradiction avec le droit commun français, non seulement un statut juridique d’esclavage, en tant que réduisant des êtres humains à des objets de propriété, mais aussi, et dans le même mouvement, l’exploitation, notamment économique et sexuelle, de ces mêmes êtres humains, ce qui constitue non pas un, mais deux crimes distincts et cumulatifs[1], le fait également ressortir, dès l’origine,de la notion de crime contre l’Humanité, et non pas seulement de celle de crime contre la personne humaine[2], en raison du caractère à la fois collectif et racial du phénomène criminel considéré, ce qui nous rapproche en effet de deux des trois critères posés par l’art. 212-1 du Code pénal, issu de la refonte de 1994 mais dont le texte a été refondu par la loi du 5 août 2013, disposant que : « Constitue également un crime contre l’humanité et est puni de la réclusion criminelle à perpétuité l’un des actes ci-après commis en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique : […] 3° La réduction en esclavage ».

On peut en effet estimer que le « Code Noir » instaure délibérément, officiellement et rationnellement, dès l’origine, une législation esclavagiste (on est donc bien dans le cadre d’un « plan concerté ») visant un « groupe de population civile » (car ce sont bien les « nègres » qui sont expressément visés dans le texte de mars 1685, comme l’indiquent les art. 2, 7 et 40). Le troisième critère (« dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique ») pouvant être considéré comme réalisé d’une manière externe, à travers l’institutionnalisation de la traite négrière et le système organisé de capture, de vente et de transport mis en place à partir de l’Afrique, qui ont, eux aussi, été considérés comme des crimes contre l’humanité par la loi du 21 mai 2001.

Par conséquent, c’est à double titre que la qualification de crime contre l’humanité, et non pas seulement d’atteinte à la personne humaine, peut être juridiquement retenue contre le « Code Noir ».

Jean-François NIORT
Maître de conférences habilité diriger les recherches en Histoire du droit et des institutions

Faculté des Sciences juridiques et économiques de la Guadeloupe, Université des Antilles

Qualifié CNU aux fonctions de professeur des universités section 03 (art. 46-1)
Docteur (Paris I) et qualifié CNU en Science politique
Diplômé d’Etudes Approfondies en Philosophie politique (Paris I)
Responsable du département Histoire du CAGI (Pôle Guadeloupe du CRPLC, UMR CNRS 8053)
Fondateur et animateur du GREHDIOM (Groupe de recherche et d’études en histoire des droits et des institutions des outre mers)
Président-Fondateur de l’AGREHDIOM (Association guadeloupéenne pour la recherche en histoire du droit et des institutions des outre mers)
Membre du CIRESC (Centre international de recherche sur les esclavages, Paris, EHESS-CNRS)
Membre de la Société d’histoire de la Guadeloupe (SHG)
Auteur référent et conseiller scientifique et pédagogique du Mémorial ACTe, Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage (Région Guadeloupe)

Page Facebook : jean francois niort
http://jfniort.e-monsite.com

[1] D’une part en effet la « réduction en esclavage » (art. 224-1 A), définie par « le fait d’exercer à l’encontre d’une personne l’un des attributs du droit de propriété », et d’autre part l’« exploitation d’une personne réduite en esclavage » (art. 224-1 B), définie par « le fait de commettre à l’encontre d’une personne dont la réduction en esclavage est apparente ou connue de l’auteur une agression sexuelle, de la séquestrer ou de la soumettre à du travail forcé ou du service forcé »), le code pénal prévoyant dans chacun les deux cas (qui sont donc bien à la fois distincts et cumulatifs) une peine de 20 ans de réclusion criminelle.

[2] L’esclavage « individuel » est en effet classé dans le code pénal parmi les « Atteintes à la personne humaine » (titre II) et plus précisément des « Atteintes aux libertés de la personne » (chap. IV), et non les crimes contre l’humanité.