Mémorial ACTe et indépendance : Frantz Succab mi-figue jaune, mi-raisin bord de mer

Featured imageAuteur de théâtre et journaliste indépendant, Frantz Succab est un membre de la mouvance indépendantiste de Guadeloupe, donc un opposant à Victorin Lurel. Voici son ressenti de la cérémonie d’inauguration du Mémorial ACTe, monument-musée financé par l’Europe et l’Etat Français à la mémoire de nos ancêtres africains déportés et mis en esclavage aux Amériques.

Frantz Succab est d’un nationalisme différant de celui de Luc Reinette (qui a esquivé in extremis l’inauguration du Mémorial dont il était à l’origine). Après la polémique sur le coût (83 millions d’euros) et l’opportunité du mastodonte mémoriel dans un département frappé par la crise économique, l’inauguration s’est déroulée le 10 mai dernier, jour de commémoration nationale de l’Abolition de l’esclavage. Devant des chefs d’Etats caribéens et africains, François Hollande, président de la République Française a salué la lutte des esclaves et rappelé que l’abolition était aussi le fruit de leur engagement constant. Tribune libre à Frantz Succab.

memorial_acte_motphrase_luc_reinetteCaricature de Suga parue dans Le Motphrasé dirigé par Frantz Succab

FIERTÉ ET HONTE

par Frantz SUCCAB

Durant toute notre histoire, elles ont fait tandem. Mais chacune dans son camp : celui de la rébellion ou de l’obéissance. Aujourd’hui, date inaugurale du Mémorial Acte (de France, pour l’instant) la fierté est survivante, mais ne sait plus où habiter. Je la vois sincère sur de nombreux visages et sourires, mais tellement encadrée par la docilité ambiante, tellement tenue d’être bon chic bon genre, de ravaler toute insolence, de ne rien déranger ! Elle demande courage et intelligence, la fierté, parce que les flonflons de l’inauguration ne sont pas faits pour qu’on l’entende bien de sitôt.

Je choisis de croire que les lendemains de la fête lui laisseront place. Que l’insurrection créative, distante et silencieuse aujourd’hui, viendra pétiller pour toujours de mille étincelles. Je choisis d’y croire, à moins d’être résigné à désespérer Guadeloupe. Je ne le serai jamais

En revanche, je dois dire ce que j’ai détesté à l’écoute des discours officiels français. Ils étaient sur une toute autre longueur d’onde que les Etats et pays invités. Déclamations pseudo-lyriques gorgées de poncifs, postures pleines de suffisance : « pas de l’insurrection – pérore un Lurel- mais de la résurrection [Résurrection de quoi, de qui ?] » … On convoque pèle-mêle, Rimbaud, Fanon, Ricœur, Delgrès et P.St Eloi et quelque proverbe latin, le tout persillé de quelques mots créoles. Discours picadors pour chauffer les vivats, avant le discours matador et cynique d’un chef de l’Etat français, moins préoccupé de Guadeloupe que de diplomatie française dans la Caraïbe et en Afrique. Et voilà la recette de la mystification triomphante !

Faut-il le taire? Il n’y a pas de plus grande obscénité que celle des politiciens qui savent que leur victoire ne tient qu’à la servilité de leurs soutiens. Les petits traits communs de Sarkozy, Hollande et, en brillant apprenti, Lurel, c’est la récupération répugnante, détrousseuse systématique de tout le vocabulaire qui se rattache aux valeurs de dignité et de combat, aux principes d’égalité et de justice, pour revendre à nos peuples, sous un nouvel emballage, la même servilité.
C’est en cela que ce jour du 10 mai fera date, pour le meilleur et le pire… Mais, bonne chance au meilleur !

Frantz Succab