Inauguration du Mémorial ACTe de Guadeloupe : « Sé tan nou tout » Discours de Victorin Lurel

Featured image« Le Mémorial ACTe ne sera pas un lamentarium destiné à chercher qui a tenu le fouet » a expliqué Victorin Lurel devant les chefs d’Etats, personnalités diplomatiques et les 1 200 VIP réunis pour l’inauguration. Dimanche 10 mai 2015, jour de commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage colonial par la République Française,  le président de la Région Guadeloupe a salué la naissance d’un centre de commémoration, de célébration et de réconciliation.

En présence de François Hollande, Victorin Lurel a rappelé qu’à l’égal des Musées de France, le Mémorial ACTe « a besoin d’une aide au fonctionnement ». Respectant l’absence du CIPN qui avait jusqu’ici porté ce projet, et regrettant des « polémiques stériles » quant au coût et aux finalités idéologiques du monument, Victorin Lurel a toutefois évoqué à demi-mots la question des réparations du Crime contre l’humanité : « pour continuer à lutter efficacement contre l’occultation, l’oblitération, le déni et le mal développement il faudra, sans doute, aller plus avant et plus loin. Le débat est ouvert ; j’y prendrai, à l’occasion, toute ma part ». En attendant l’ouverture officielle prévue le 7 juillet prochain, Creoleways publie en exclusivité le discours de Victorin Lurel prononcé sur le parvis du Mémorial ACTe, Centre caribéen d’expression et de mémoire de la traite et de l’esclavage.

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Discours de Victorin Lurel pour l’inauguration du Mémorial ACTe

Monsieur le Président de la République, M. François HOLLANDE,

Monsieur le Président de la République du Sénégal, son excellence Macky SALL,

Monsieur le Président de la République du Mali, son excellence Ibrahim Boubacar KEITA,

Monsieur le Président de la République d’Haïti, son excellence Michel Joseph MARTELLY,

Messieurs les ministres, représentants du Président de la République du Bénin, son excellence Thomas BONI YAYI,

Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale, cher Claude Bartolone,

Madame la Secrétaire Générale de l’organisation internationale de la francophonie, Chère Michaelle Jean,

Messieurs les Premiers ministres des Etats de la Caraïbe,

Mesdames les membres du gouvernement français,

Mesdames et Messieurs les ministres et membres des gouvernements, et des délégations des Etats de la Caraïbe,

Messieurs les Présidents de Conseils Régionaux de la Martinique et de la Guyane,

Madame la présidente du conseil départemental, chère Josette Borel-Lincertin,

Madame et Monsieur les Présidents de collectivité de Saint-Martin et de Saint-Barthélémy,

Mesdames et Messieurs les élus de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane,

Mesdames et Messieurs les Représentants des confessions,

Monseigneur Jean-Yves Riocreux, Evêque de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre,

Messieurs les représentants national et local du Conseil Représentatif des Institutions Juives,

Monsieur le Président du CREFOM, cher Patrick Karam,

Mesdames et Messieurs, les Présidents et Représentants des Associations des amis de l’Inde, de la Syrie, du Liban, de l’Europe et d’Afrique,

Mesdames et Messieurs les représentants de la Florida Caribbean Cruise Association, de la Royal Caribbean Cruise et des tours opérateurs américains ici présents,

Mesdames et Messieurs, en vos grades et qualités,
Chers Invités,
Chers compatriotes,

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Or donc, il s’agit d’inauguration ; en fait, il s’agit de renaissance ;
Il s’agit de lieu-mémorial ;
Il s’agit de métamorphose, de soi et de site ;
Il ne s’agit point de pensée insurrectionnelle mais bien d’action résurrectionnelle ;

Il est de rares instants dans la vie d’une communauté et dans celle d’un homme où l’on peut ressentir cette curieuse et forte impression d’être à la fois témoin et acteur d’un grand moment historique.

C’est ce sentiment qui m’anime ce matin, en ce 10 Mai 2015 sur ce site chargé d’histoire qui vit aller et venir tant de navires négriers. A Darboussier, ici, se dressa plus tard une fière usine qui resta, longtemps la pointe avancée du capitalisme sucrier.

Arpentant les lieux, on sentait encore, il n’y a pas si longtemps, la sueur coagulée des ouvriers, flotter dans les airs, leurs fantômes et leurs esprits. On pouvait croire que cet amas de ferraille inanimé avait encore une âme.

La tristesse, la solitude, l’abandon et la désolation s’étaient emparés des lieux.

En ce dimanche 10 Mai, journée nationale française de mémoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions, vous vivez, non pas métaphoriquement mais concrètement, la métamorphose de ce site désormais transformé, en beauté, en temple dédié aux âmes de nos ancêtres.

Elles scintillent toutes désormais dans le granit de la boite noire et nous exhortent au vivant, par le vif argent de la résille.

Le Mémorial Acte sera leur panthéon.

Vous comprendrez donc, j’en suis sûr, mon émotion d’accueillir de si prestigieux invités venus de Paris, d’Afrique, des Amériques et de la Caraïbe pour cette grande manifestation d’inauguration dont nous savons déjà, qu’elle fera date au plan national et international.

Vous comprendrez que je salue avec émotion, déférence et reconnaissance la présence pour la première fois dans notre archipel de deux chefs d’Etat et deux ministres du continent africain :

– Le Président de la République du Sénégal, son excellence Macky SALL.
– Le Président de la République du Mali, son excellence Ibrahim Boubacar KEITA.
– Le ministre des affaires étrangères de la République du Bénin, M. Bako Arifari et le ministre Béninois de la culture M. Jean-Michel Abim-Bola.

Messieurs, nous sommes, pour beaucoup, vos lointains descendants, filles et fils de la diaspora africaine qui avons dû tout réinventer, tout recommencer, tout recréer : la résistance, la langue, la musique, les danses, les dieux, les tambours, les mythes, les contes, le métissage, une cosmogonie, une économie.

Nous avons tout essayé pour nous construire et nous reconstruire, tout effacé, tout raturé encore et toujours, en palimpseste de nous-même.

Je vous reçois donc mes frères d’Afrique avec l’émotion des retrouvailles d’une famille disséminée par des siècles d’esclavage et de colonisation mais jamais oublieuse de sa généalogie.

Nous ne pouvions inaugurer le Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage sans la présence des représentants des pays de la Caraïbe.

Je salue les nombreux chefs de gouvernements et de délégation de la zone qui nous font l’amitié de leur présence active. Nous sommes tous des Afro et des Euro descendants, sans pour autant oublier que la société guadeloupéenne d’aujourd’hui est également composée de citoyens d’origine indienne, syrienne et libanaise.

Vous me permettrez de remercier tout particulièrement le Président de la République d’Haïti son excellence Michel joseph MARTELLY dont le pays vit, pour la première fois en 1793 et en 1804, « la négritude se mettre debout ».

Ici, M. le Président, nous n’avons pas oublié la connivence qui a lié nos pays pendant ces temps de-fer, face à la barbarie napoléonienne.

Enfin, je salue avec honneur, respect et affection le Président de la République, Monsieur François HOLLANDE, qui nous fait le si grand privilège de présider la cérémonie d’inauguration du Mémorial ACTe.

Il est accompagné de plusieurs membres du gouvernement, Ségolène Royal, Fleur Pellerin, Annick Girardin, nos amies George Pau-Langevin et Christiane Taubira, ainsi que du Président de l’Assemblée Nationale, Claude Bartolone.

J’ai également une pensée pour l’ancien Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, malheureusement empêché, et qui a eu le courage rare, d’édifier en terre nantaise, un mémorial dédié aux traites, à l’esclavage et à leurs abolitions.

Il me plaît de rappeler que le chef de l’Etat a cru dès 2012 en notre ambitieuse idée et y a adhéré avec enthousiasme alors qu’il n’était encore que le candidat aux primaires socialistes.

Monsieur le Président de la République, et j’ose, cher François HOLLANDE, permettez-moi de vous adresser, au nom de la Guadeloupe, nos chaleureux remerciements pour avoir continuellement soutenu et accompagné ce grand projet.

Mesdames et Messieurs, chers compatriotes venus de la France Hexagonale, nous sommes aussi vos fils et vos filles, vos sœurs et vos frères et nous avons appris ensemble et nous croyons ensemble avec Martin Luther-King « que ce qui a été instauré par l’illusion de la suprématie peut être restauré par la vérité de l’égalité ».

Je vous reçois mes frères d’ici et d’ailleurs, d’Afrique, d’Europe et des Caraïbes, avec le bonheur de pouvoir vous assurer que si l’histoire et les circonstances nous ont fait tantôt contraires, elles nous instruisent surtout des liens qu’elles peuvent créer en dénouant ceux qui entravent, et des valeurs de tolérance et de fraternité à cultiver dans le rassemblement des mémoires.

Cette idée de Mémorial a longtemps été portée par la Société Civile et singulièrement par le Comité International des Peuples Noirs (CIPN). Je regrette leur absence ce matin parmi nous, même si je respecte leur décision.

Une récurrence, une lancinance, « une fulgurance essentielle » que chantait déjà en 1998, notre exceptionnel chanteur et poète Patrick Saint-Eloi, « c’est un cri qui sort de loin, c’est un cri qui vient du fond de nos entrailles… Nous revendiquons la réhabilitation. Nous exigeons un monument à la hauteur du crime commis ».

Ce monument est désormais là, devant vous.
« Sé tan nou tout’ ! »

Quoi qu’il en soit, j’avais pris l’engagement dès 2004, devant nos compatriotes, de donner vie à cet ambitieux projet de création d’un lieu de mémoire dédié à l’histoire de l’esclavage en Guadeloupe, en Caraïbes et dans le monde, et de construire au Matouba un historial consacré à l’épopée de 1802 et à la geste héroïque de Delgrès.

Que de chemins parcourus depuis 2004 pour qu’enfin le Mémorial ACTe voit le jour : chemins parsemés d’embuches, marathon administratif, juridique et financier, débats et controverses utiles pour certains, stériles et affligeants pour d’autres.

Nous avons confirmé cette volonté de faire en 2007 et décidé d’accélérer sa mise en oeuvre lorsque la commande du Président Jacques CHIRAC passée à Edouard Glissant, d’imaginer un Centre National consacré à l’Histoire et à la Mémoire de l’esclavage, fut abandonnée par le Président Nicolas SARKOZY au nom du refus de la repentance.

Le MACTe est le résultat d’une co-production Guadeloupéenne, le fruit d’une longue rumination, d’une belle germination et d’une rigoureuse fertilisation croisée.

Enfermés dans la calebasse de nos îles, en quête de nous-mêmes et de boussole pour notre devenir collectif, il nous parait essentiel de mieux concevoir notre rapport à la mémoire et à l’Histoire.

Mémoire douloureuse et longtemps honteuse, faite de ressentiment et de rejet, créant dissonance, schizophrénie, et errance identitaire, il fallait une catharsis pour réinsuffler de la fierté et autoriser l’affiliation et la coalescence des descendants à leurs aïeux.

Serge Romana, notre compatriote, parle rien de moins que d’une révolution mémorielle, proprement copernicienne, inversant la valence du stigmate de l’esclave et construisant une mémoire positive, valorisante et partagée de ces « temps premiers ».

Il s’agit là d’une remontée jamais vue en matière d’estime de soi, de pardon prodigué, de réconciliation avec nous-même, de réconciliation avec les descendants des anciens maitres, avec toutes les communautés de nos sociétés post-esclavagistes, avec l’Afrique, avec la République Française, avec l’Europe.

Sans sombrer dans une conception doloriste de la rédemption et de la réappropriation de soi et du tout-monde, cette remontée n’a pas le droit de chercher à « piétiner la fierté de l’ancien maitre », de céder au sentiment de violence et de haine.

Mesdames et Messieurs, nous devons nous interdire de comparer les échelles de souffrance et la gravité des crimes et devons, tout au contraire, comme le proposait Frantz Fanon, tendre l’oreille lorsque l’on entend parler en mal du juif car c’est de nous qu’il s’agit. L’altérité est ici posée : « l’autre c’est nous et je est un autre », comme disait Arthur Rimbaud.

En érigeant ce temple, il ne s’agit point pour nous de convoquer, comme l’appréhendait Paul Ricœur, le devoir de mémoire dans le dessein de court-circuiter le travail critique de l’historien et d’instrumentaliser la recherche.

Le MACTe sera un haut lieu d’expressions artistiques et culturelles ouvert aux cris et aux chants du monde contemporain, poreux à tous les vents de la liberté et de la dignité, tout autant qu’un espace dédié à l’enseignement et à la recherche, en lien permanent avec les universités.

Compte tenu de sa stature et du fait qu’il doit être traité à l’égal des Musées de France, nous avons besoin d’une aide au fonctionnement qui ne doit pas être comptée au trébuchet.

Nous en avons parlé, reparlé, déparlé (comme on dit ici en créole) avec Fleur Pellerin, notre ministre de la culture, qui est ici – elle ne le sait sans doute pas -, une star glamour.

Cet espace et ces lieux doivent rester libres et, tout faire pour se prémunir et s’immuniser contre tous les absolus métaphysiques, contre tous les virus du sectarisme et du subjectivisme fanatisés qui déclenchent tant de brasiers de haine.

Je crois pouvoir affirmer à la face du monde que notre histoire fait de nous des peuples épris de liberté, de justice et d’humanisme, prêts à soutenir de grandes et belles querelles pour faire triompher l’Homme partout.

Toi, Guadeloupéen et Caribéen noir, tu as pardonné depuis longtemps ; continue à tendre la main malgré les réticences que tu peux sentir de l’autre bord.

Toi, Guadeloupéen ou Caribéen blanc, tu es et reste le frère ou la sœur, oublie tes frayeurs. Viens, et marchons ensemble, créons-nous une nouvelle connivence.

Le Mémorial ACTe a été conçu et bâti pour tenter de panser, voire de refermer les blessures de l’histoire, dans une démarche « Vérité et Réconciliation » comme ont su le faire Nelson MANDELA et Desmond TUTU en Afrique du Sud.

Le Mémorial Acte a cette vocation, un peu folle et démiurgique, de réécrire cette histoire-là, de reconstruire cette mémoire-là, de la faire partager, de l’enfouir dans nos têtes, et dans nos esprits, à tous, de l’inscrire dans le marbre et dans le durable, en parchemin de nous-mêmes.

Il veut dire à la France Hexagonale et à l’Europe que c’est aussi, et surtout, leur histoire, qu’elles ne doivent pas en avoir honte et que l’évoquer, la reconnaître, l’enseigner, édifier des stèles et des lieux de mémoire, restituer, compenser, réparer, ce n’est pas faire repentance ni même venir à résipiscence.

Le reconnaître c’est se rédimer.

La France a été le premier pays à reconnaître avec la loi Taubira, l’esclavage comme crime contre l’humanité. C’est une avancée incontestable et significative.

Pourtant, pour continuer à lutter efficacement contre l’occultation, l’oblitération, le déni et le mal développement il faudra, sans doute, aller plus avant et plus loin. Le débat est ouvert ; j’y prendrai, à l’occasion, toute ma part.

Chers compatriotes, l’esclavage n’est pas une question révolue : il s’agit d’une question cruellement neuve et actuelle. Il s’agit bien d’un passé qui refuse de passer (Paul Valéry), et d’un poids mort des choses qui pèse encore lourdement sur l’esprit des vivants.

Le travail forcé, l’exploitation des enfants, la traite des femmes, les filières mafieuses de l’immigration transformant, notamment, la méditerranée en immense cimetière marin prouvent, s’il en était encore besoin, l’actualité du sujet et la nécessité de monter la garde.

Le Mémorial Acte, qui ne sera pas un « lamentarium » refuse tout enfermement mémoriel, refuse de faire du passé une prison, récuse toute vision ethnocentriste, « racialiste » ou « coloriste », postule un Homme ouvert et poreux à tous les souffles du monde, sans jamais pour autant renier origines et filiations.

Par une démarche faîte de « pardon et de vérité, de réconciliation, de connaissance, de recherche d’enseignement, de commémoration, de mémoration, de remémoration, d’humanisme », le Mémorial se veut un sémaphore de l’Universel en plein cœur de la ville de Pointe-à-Pitre. Un bâtiment Paraclet et propitiatoire en bord de mer pour la réhabilitation et la réintroduction de l’Homme total.

On l’a voulu beau et majestueux ; c’était le vœu d’Edouard Glissant.

Nos architectes, nos entreprises, nos bureaux d’études, nos ouvriers et les fonctionnaires de la Région sont des artistes. Qu’ils trouvent, ici, l’expression de toute notre reconnaissance.

Edouard Glissant, encore lui, prophétisait, que « si nous voulons partager la beauté du monde et si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble ».

Tel est notre pari.

Telle est notre audace.

Messieurs les présidents de la République,
Monsieur François Hollande,
Excellence Macky SALL,
Excellence Ibrahim Boubacar KEITA,
Et à vous toutes et à vous tous, ici rassemblés,

C’est pour nous tous la saison des fruits, cette infrutescence qui sent si bon le bonheur.

Sursum Corda.

Vive le Mémorial ACTe !

Merci à tous pour votre bienveillante écoute.

Victorin Lurel, député, président du Conseil régional de la Guadeloupe,
ancien ministre des outre-mer.

Comments

  1. A reblogué ceci sur Boycottet a ajouté:
    Sé tan nou tout’ !