Inauguration du Mémorial ACTe : Les CCEE saluent « une haute ambition internationale »

Featured imageDéclaration des Présidents des Conseils de la Culture, de l’Education et de l’Environnement (CCEE) de Guadeloupe, Guyane, Martinique, Mayotte et La Réunion pour l’inauguration du Mémorial ACTe en Guadeloupe, le dimanche 10 mai 2015.

Inauguration du Mémorial ACTe,
Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage.

CETTE INITIATIVE, prise par le député et président du Conseil régional de Guadeloupe, Victorin Lurel, en partenariat avec des acteurs associatifs et des historiens, constitue un acte majeur pour la valorisation de l’identité historique et culturelle de l’archipel Guadeloupéen. Mais également pour tous nos pays qui partagent une importante page de l’histoire coloniale française et européenne.

Les présidents des CCEE de Guadeloupe, Guyane, La Réunion, Martinique et Mayotte saluent la haute ambition internationale de ce projet qui ouvre assurément une porte sur une nouvelle fraternité.

En effet, nos populations, nichées dans l’Océan Indien, dans les Caraïbes et sur le Continent sud-américain doivent beaucoup à l’Afrique, aux Indes et à l’Indochine, territoires à partir desquels ont été déportés leurs ancêtres pour rejoindre des exploitations économiques fondées sur le travail servile et forcé.

Ce Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage portera témoignage de notre émergence au monde moderne par la médiation d’une infrastructure matérielle de grande facture. Il mettra à la disposition d’un large public des informations et des savoirs par le biais d’une diversité de supports de diffusion. Il convient aussi de saluer sa vocation scientifique axée autour, notamment, de la recherche sur la traite occidentale et le commerce triangulaire, la traite orientale, la traite intra-africaine, ainsi que de leurs abolitions.

Les CCEE sont convaincus que la construction et la consolidation de cette nouvelle fraternité ne peuvent se faire sans une meilleure connaissance de l’histoire. Cette exploration du passé devrait être comprise comme un processus permettant une lucidité panoramique sur des événements d’hier, l’éclairage des tensions et la transmission de savoirs rigoureux.

Le Mémorial ACTe ne peut être perçu comme un supplément d’âme, voire seulement un énoncé. Il se positionne comme acteur novateur de la formation des hommes, de la recherche, de la conservation, de la création et de la diffusion dans les domaines du théâtre, de la musique, des arts plastiques, du cinéma, de la littérature, de la sociologie, de la philosophie, de l’histoire, de la langue et de la culture créoles. En quelque sorte de tout ce qui relève de la pensée, de la création, de l’esprit, de la mémoire.

Cette édification doit reposer sur une démarche apaisée qui refuse tout enfermement dans les stériles concurrences mémorielles tout en exigeant le respect des indispensables devoirs et travaux de mémoires envers nos ancêtres et leurs sanglants sacrifices. Ces actions de grâces et de reconnaissances ont longtemps été interdites à nos populations. Ce n’est que le 10 mai 2001, après de difficiles débats que la France votait la loi Taubira, consacrant l’esclavage comme crime contre l’humanité ; 153 ans après son abolition officielle sur le territoire français !

D’ailleurs, l’histoire et la géographie de ces anciennes colonies françaises ne sont pas encore clairement et pleinement intégrées dans les programmes nationaux de l’éducation nationale, alors que leur apprentissage par tous est une source de compréhension et d’ouverture sur le monde.

Connaître son cheminement historique est indispensable à la construction de demain. Construire l’avenir, c’est comprendre le passé avec son lot d’ambiguïtés et les multiples atermoiements des hommes. C’est surtout vrai lorsque des hommes, face aux systèmes politico-économiques dominants, participent, parfois avec jouissance, à l’avilissement et à l’asservissement de leurs semblables, celles et ceux qu’ils refusent d’admettre au sein de la famille humaine.

Encore aujourd’hui, à l’intérieur de nos frontières et dans nos environnements géographiques proches, des pratiques inhumaines persistent, calfeutrées sous des « habits modernes ». Nos peuples des Antilles, de la Guyane et de l’Océan Indien viennent de trop loin et ont beaucoup marché, ce qui nous autorise à ne jamais accepter les souffrances infligées à l’autre en raison de ses origines ethniques, de ses convictions religieuses et politiques, de ses positions sociales.

L’histoire indique et renseigne. Elle comporte des pleins et des déliés, des lumières et des ombres. L’étudier en toute vérité et humilité, c’est tirer les leçons des faits glorieux, mais aussi des actions alimentées par les fumerolles de la cruauté, émanant des coeurs tristes et sombres, afin de les conjurer.

Les CCEE estiment que le Mémorial ACTe, grâce aux intelligences locales, nationales et internationales mises en réseau, sera un merveilleux outil d’accès à la culture et aux savoirs vernaculaires et scientifiques, car ils sont roboratifs et permettent au citoyen de se libérer des obscurités, terrains fertiles à l’émergence de ressentiments et d’actes de violence.

À la suite du Prix Nobel d’économie 1998, Amartya Sen, nous partageons l’idée que, « la violence naît de ces identités singulières et belliqueuses, imposées à des esprits crédules, cornaqués par des habiles artisans de la terreur. »

Dans bon nombre de régions du monde, les frontières, les identités, le « vivre-ensemble » sont convoqués à la question. Il en ressort une montée de doutes, de troubles d’intolérances se traduisant par des actes xénophobes et d’inquiétants replis sur soi.

Ainsi, les identités, l’histoire et la mémoire sont instrumentalisées, soit pour décréter de prétendues vertus aux dominations coloniales, soit pour faire une injonction dictatoriale « d’oubli du passé », soit pour attiser des luttes mémorielles conduisant vers les précipices des fractures ethniques ou vers ceux de la « généalogie des douleurs ».

Nos territoires de Guadeloupe, de Guyane, de La Réunion, de la Martinique et de Mayotte ont parié sur l’avenir qu’offre leur singularité ethnique et culturelle, richesse indéniable résultant d’une hybridation progressive. Nous devons faire le choix d’assumer avec grandeur notre histoire, toute notre histoire, sans nous complaire dans les sempiternels ressassements culpabilisants du passé et en étant vraiment des « acteurs lucides de notre présent ».

C’est aussi par l’intransigeant refus des injustices, des racismes, des discriminations ethniques et religieuses, que nous conforterons la volonté de vivre et surtout de construire ensemble la nouvelle fraternité qu’appelle la France, l’Europe, le Monde.

Nos territoires dans leur diversité socioculturelle sont de véritables laboratoires de l’humanité. Le fonds culturel qu’ils partagent, enrichi en permanence par des apports patrimoniaux extérieurs, les qualifient pour contribuer au développement de nouvelles relations humaines.

Le Mémorial ACTe est un maillon important de cette chaîne affective. Les CCEE le fortifient par la promotion d’intelligences éclairées et partageuses.

Le Président du CCEE de la Guadeloupe
Jean-Jacques JEREMIE

Le Président du CCEE de la Guyane
Jean-Pierre BACOT

Le Président du CCEE de La Réunion
Roger RAMCHETTY

Le Président du CCEE la Martinique
Gérard LACOM

Le Président du CCEE de Mayotte
Madi VITA