Mémorial ACTe : Patrick Saint-Eloi exige «un monument à la hauteur du crime commis»

Featured imageDepuis 1918, l’abolition de l’esclavage était célébrée le 21 juillet aux Antilles, jour de la Saint Victor. Cette fête, très appréciée jusqu’aux années 1980, était aussi l’occasion de chanter sa reconnaissance envers l’abolitionniste alsacien Victor Schœlcher. Or, ce 21 juillet, qui demeure un jour férié en Guadeloupe et en Martinique, était aussi censé instituer l’oubli des souffrances causées par l’esclavage. En 1998, lors de la commémoration des 150 ans de l’Abolition, la chanson Réhabilitation de Patrick Saint-Eloi sort comme un cri contre cette politique de l’oubli. Brève histoire d’un long combat qui mène à la construction du Mémorial ACTe.

En 1983, une loi pose le principe de la commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage par la République française. Faute de volonté politique, il faudra attendre la loi Taubira, (18 ans plus tard !) pour voir fixer les conditions de célébration sur le territoire métropolitain.

En 1996, après un long combat, feue Dany Bébel-Gisler sociologue, pédagogue et linguiste, chargée de recherche au CNRS, obtient que la Guadeloupe participe à la « Route de l’esclave », projet initié par l’UNESCO.

En 1998, la République française commémore le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Avec la Guyanaise Christiane Taubira, les députés des Outre-mer, déposent des propositions de loi visant à la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. Le 23 mai, une marche silencieuse est organisée à Paris par les associations d’ultramarins de l’Hexagone. Parallèlement, sur l’album Lovtans‘, le Guadeloupéen Patrick Saint-Eloi chante « Rehabilitation », en hommage aux victimes de l’esclavage pour lesquelles il réclame, à l’instar des Juifs de France, reconnaissance, justice, dignité, et « un monument à la hauteur du crime commis ». L’indépendantiste Luc Reinette, président du CIPN et partisan de réparations financières pour la traite et l’esclavage des noirs, lance l’idée d’un Mémorial dédié aux Africains « mis en esclavage en Guadeloupe ».

Le 16 février 2000, deux notes de service du ministère de l’éducation nationale, enjoignent d’adapter les programmes d’histoire et de géographie dans les départements d’outre-mer, au motif de leurs spécificités. Des manuels d’enseignement adaptés y seront utilisés dès l’année suivante.

En 2001, dans le cadre de la lutte contre le racisme, la loi n°2001-434 du 21 mai 2001 (dite « loi Taubira ») tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité est adoptée. Après plusieurs modifications, l’essentiel de cette loi mémorielle vise à accorder une place conséquente à la traite négrière et à l’esclavage dans les programmes scolaires et la recherche universitaire. Sous la houlette de l’écrivain Maryse Condé, un « Comité pour la mémoire de l’esclavage » est chargé de proposer une date de commémoration en France métropolitaine. Il devra attribuer chaque année un prix à une thèse de doctorat portant sur la traite ou l’esclavage. Il est aussi prévu d’encourager la coopération internationale pour faciliter l’accès aux archives historiques.

Les 5 et 15 janvier 2004 le décret d’application est publié ainsi que la liste des membres du Comité de spécialistes institué par la loi. En mars, Victorin Lurel (PS) devient président du Conseil Régional de Guadeloupe. Reprenant le projet porté jusqu’ici par le CIPN, il s’engage à financer la construction d’un « lieu de mémoire dédié à l’histoire de l’esclavage en Guadeloupe, en Caraïbes et dans le monde, et de construire au Matouba un historial consacré à l’épopée de 1802 et à la geste héroïque de Delgrès ».

En 2005, nomination d’un conseil scientifique de huit membres, chargé d’élaborer le contenu et les objectifs du Mémorial.

En mai 2006, sur recommandations du Comité pour la mémoire de l’esclavage, Jacques Chirac instaure le 10 mai comme journée de commémoration nationale de l’esclavage et de son abolition. Ce choix étant contesté par des parlementaires des DOM et par des associations d’ultramarins de l’Hexagone, plusieurs dates historiques ou commémoratives seront finalement consacrées à l’esclavage et à son abolition : Mayotte le 27 avril ; Martinique le 22 mai ; Guadeloupe le 27 mai ; Guyane le 10 juin ; et le 20 décembre à La Réunion (conformément à un décret de 1983).

A cela s’ajoute le 23 mai, journée commémorative des associations originaires d’outre-mer en métropole « en souvenir de la souffrance des esclaves ». Cette date rappelle l’abolition de l’esclavage de 1848 et celle de la marche silencieuse du 23 mai 1998.

En 2007, la commande du Président Jacques Chirac passée à Edouard Glissant, d’imaginer un Centre National consacré à l’histoire et à la Mémoire de l’esclavage, est abandonnée par Nicolas Sarkozy au nom du « refus de la repentance ». En Guadeloupe, le concours d’architecture pour le Mémorial ACTe est lancé.

Le 13 février 2008, la Réunionnaise Françoise Vergès succède à la Guadeloupéenne Maryse Condé à la présidence du Comité pour la mémoire de l’esclavage. En référence à la marche de 1998, qui précéda la loi Taubira, un décret reconnaît le 23 mai comme « jour de commémoration pour les Français d’Outre-mer de l’Hexagone ». En Guadeloupe, le cabinet d’architecture Berthelot/Mocka-Célestine remporte le concours international de maîtrise d’œuvre du projet du Mémorial ACTe. Le 27 mai, portée par Luc Reinette, la première pierre est posée par la Région Guadeloupe sur le site de l’ancienne usine sucrière Darboussier, à Pointe-à-Pitre, lors du 160e anniversaire de l’abolition.

Le 6 mai 2009, par décret, le « Comité pour la mémoire de l’esclavage » devient « Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage ».

Le 18 septembre 2010, douze ans après avoir réclamé un monument en mémoire des esclaves déportés, le chanteur Patrick Saint-Eloi s’éteint au Moule (Guadeloupe) après un long combat contre la maladie. Il avait 51 ans.

memorial_acte_travauxEn mars 2013, dirigés par la SEM patrimoniale de la Région Guadeloupe, les travaux de construction du Mémorial ACTe commencent. L’édifice de 2500 m2 comprendra un bâtiment principal de 1700 m2 dédié à l’exposition permanente ; 700 m2 d’exposition temporaire ; un restaurant gastronomique ; un espace de recherches généalogiques ; une médiathèque ; et une salle des congrès modulable pour les spectacles, conférences et autres événements. Dans l’Hexagone, le 6 mai 2013, par un nouveau décret, le « Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage » devient « Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMHE) ». Le 10 mai 2013, l’historienne Myriam Cottias en devient Présidente.

En janvier 2014, Victorin Lurel (PS), ministre des Outre-mer, nomme l’avocate Guadeloupéenne Angèle Louviers Secrétaire Générale du CNMHE. En octobre, des tensions s’installent entre le CIPN (initiateur du projet) et le président du Conseil régional : L’indépendantiste Luc Reinette dénonce une dérive « assimilationiste » et se désolidarise de certaines interprétations de l’histoire de la traite, notamment concernant le rôle des Africains. La Région Guadeloupe nomme son frère Pierre Reinette, ancien DGS du Conseil Général, à la direction exécutive du Mémorial ACTe.

Fruit d’un long processus pour briser le silence et l’oubli instaurés depuis 1848, le Mémorial ACTe de Guadeloupe sera inauguré le 10 mai 2015 par François Hollande, président de la République, en présence des élus de Guadeloupe, et de plusieurs chefs d’Etats africains et caribéens. Ci-dessous, le texte de Patrick Saint-Eloi qui demandait aux descendants d’esclaves de s’unir pour lutter contre l’oubli, d’aller s’il le faut en justice pour obtenir la réhabilitation : la reconnaissance du crime contre l’humanité. L’artiste exige aussi un monument à la hauteur du crime commis.

Kevin Honjoo (Creoleways)

Réhabilitation

De Patrick SAINT-ELOI

Tout moun-a ka di Olokòs
Sé on krim kont limanité
Tout juif mété yo tèt ansanm
Pou alé plédé kòz a yo
Tribinal internasyonal
Etidyé stati Nuremberg
L’ONU fè gran asanblé
Sionis réyabilité
Ka nou ka fè ?
(hum hum x 8)
Mi lòd établi ka pasé
Pasé lèsklavaj sou silans
Nèg sibi lé menm préjidis
ka mandé réyabilité
Es kè ni dé pwa dé mèzi
On jistis a dé vitès
Lèsklavaj « passé sous silence »
Sé on krim kont limanité
Ka nou ka fè ?
(hum hum x 8)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Ay ! nou mandé (réyabilitasyon)
Lajitis nou kay sézi
Nou mandé (réyabilitasyon)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Woy ! nou mandè (réyabilitasyon)
Lajitis nou kay sézi
(hum hum x 8)
Sé on kri ka sòti lwen
Sé on kri ki ka sòti
Adan zantray an nou
San koulé sa fè nou mal o
Mé jòdi, lè a pléré fini
Sé on kri ka sòti lwen
Ki ka soti an fenfon Afrika
San an nou wouzè kann
Fo jòdi rékòt-la sé ta nou
cuivres
Sé dépòtation komandé
Dwa dè vi dè mò asi nou
Vyol é « torture systématique »
Mi sa ki pasé mé zanmi
Si lòd établi pa dakò
Dakò nou plédé kòz an nou
Sé kè yo ka konsidéré
Kè nou nèg nou pa moun toujou
Ka nou ka fè ?
(hum hum)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Ay ! nou mandè (réyabilitasyon)
Lajitis nou kay sézi
Nou mandé (réyabilitasyon)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Woy ! nou mandè (réyabilitasyon)
Lajitis nou kay sézi
kòn a lanbi
Chœurs 
Anba chenn-la, anba chenn a bato-la
Anba chenn-la maré, anba kal a bato-la (x 2)
Cuivres 
Han han !
Sé sa menm !
Chœurs 
Anba chenn-la, anba chenn a bato-la
Anba chenn-la maré, anba kal a bato-la (x 2)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Woy ! nou mandè (réyabilitasyon)
Lajitis nou kay sézi
Nou mandé (réyabilitasyon)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Woy ! nou mandè (réyabilitasyon)
Lajitis nou kay sézi
Nou mandé yon moniman, yon moniman woy
Yon moniman a la hauteur du crime commis
(nou mandé)
Yon moniman
(nou mandé)
Yon moniman
(ay nou mandé)
Nou mandé
(nou mandé)
Réyabilitasyon
Nou mandé (réyabilitasyon)
Nou mandé (réyabilitasyon)
Woy ! nou mandè (réyabilitasyon)
Lajitis nou kay sézi
Tann mwen di'w !
(lajitis nou kay sézi)
(lajitis nou kay sézi)
Des questions ?

Lire aussi la position des nationalistes du LKP-UGTG sur le Mémorial ACTe ICI.