Békés – Qui étaient ces engagés « 36 mois », leurs ancêtres venus d’Europe ?

Featured imageQu’est-ce qu’un « engagé » ?

par Joseph JOS, Edouard ANCET, Erick DÉDÉ  (Association Tous Créoles)

Toutes les vérités ne seraient-elles pas bonnes à dire. Telle est, par la formulation de ces deux adages, la mésaventure survenue à un homme soucieux de vérité historiquement établie, Roger de Jaham.

Chercheurs et historiens modernes rejoignent chroniqueurs et mémorialistes des lendemains de la « Découverte » de l’Amérique, sur un constat commun : les colonies européennes d’Amérique ont vu passer, à côté des esclaves noirs, des « engagés blancs » ou « trente-six mois » , espèces d’hommes qui se vendaient en Europe comme esclaves pendant trois ans dans les colonies » (Définition de l’Abbé Guillaume-Thomas François Raynal, (1713-1796), cité par Mme Liliane Chauleau, Directrice Honoraire des Archives départementales de la Martinique).

La plupart des Français qui émigrent aux colonies, incapables de payer leur voyage aux îles, doivent s’engager à servir ceux qui payent les frais du voyage, pour une durée de 3 ans, dans les colonies françaises. Ces colons français sont appelés les « engagés » ou les « trente-six mois » .

engage_engagisme_antilles_colonisation_07Le Père Du Tertre, dans son Histoire Générale des Antilles, a fortement dénoncé le sort qui leur était fait dans les premières années de la colonisation de la Guadeloupe, habitée par les Français : « Il y a eu, autrefois, des maîtres si cruels qu’on a été obligé de leur interdire d’en acheter jamais ; et j’en ai connu un, à la Guadeloupe qui en a enterré plus de cinquante sur la place, qu’il avait fait mourir à force de travailler… car, bien que ces pauvres engagés fussent extraordinairement affaiblis par la misère et la faim, on les traitait plus mal que des esclaves et l’on ne les poussait au travail qu’à coups de bâton et de hallebardes » .
Il cite aussi le lieutenant général Blénac qui, dans une lettre du 19 novembre 1680, s’apitoyait sur leur sort : « la manière de traiter les engagés est à faire trembler, il faut le voir pour le croire, de six cents, il ne s’en sauvera pas cinquante… (…) » .

Le partage des ancêtres

Le professeur Gabriel Debien cite un correspondant de Colbert, écrivant à ce dernier, en 1689 : « Il est à propos de dire et de savoir que cet engagement de service pour trois ans était une espèce d’esclavage, et même quelque chose de plus quand l’engagé tombe entre les mains d’un mauvais maître. »

L’historien contemporain Jacques Petit Jean-Roget : (…) « Quant à l’engagé européen (appelé «trente-six mois» ), il est libre, mais très mal traité afin qu’il disparaisse avant les trois ans au bout desquels il pourra juridiquement s’installer à son tour comme colon. C’est un concurrent direct pour le colon déjà installé » . « La société d’Habitation, 1635-1685 » . Qui sont-ils ? « Ce sont en grande majorité des ruraux (laboureurs) mais on trouve également des artisans (charpentiers, menuisiers, forgerons, scieurs de long, maçons, briquetiers, tonneliers, etc… » ).

Les historiens Sydney Daney, Gabriel Debien ou Paul Butel : « seule une infime minorité de békés est d’origine noble » … « La mortalité chez les engagés était impressionnante ; ils meurent jeunes, victimes du climat, des serpents, d’une mauvaise hygiène, des Caraïbes et de la cruauté de leurs propriétaires. »

Frédéric Régent, maître de conférences en histoire de l’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne précise leur statut : *Le maître n’a pas seulement le droit de fixer les services de l’engagé, il peut le vendre à qui bon lui semble. L’engagé peut changer 7 à 8 fois de maître. Un Blanc peut même avoir pour maître un Noir libre! (…)

Le professeur-historien Léo Élisabeth, président de la Société d’Histoire de la Martinique, cite le Père Labat « qui avait appris que la condition des engagés dans les îles était un esclavage fort rude et fort pénible qui ne diffère de celui des nègres que parce qu’il ne dure que 3 ans… J’en ai vu battre à un point qu’ils n’en sont jamais relevés. On les met dans un trou que l’on fait à un coin de l’habitation et n’en parle point davantage » .

Une histoire qui ne convient plus ?

Et Jean Bernabé, professeur émérite des universités, dans « Partage de mémoire » et « Réflexions sur un parcours historique de la résilience antillaise » écrit à propos des esclaves et des engagés : «… Le sort de ceux-ci étaient souvent pire que celui des esclaves (migrants malgré eux et victimes de l’exploitation colonialiste… Le sort des engagés était tellement affreux qu’ils auraient préféré être des esclaves, à cause des conditions de vie exécrables liées à la faim, au problème de logement, d’hygiène et consort » . « N’oublions pas que le servage existe à l’époque en France » .

Voilà donc l’histoire, établie par d’incontestables autorités historiques. Elle s’impose aussi, à l’arrière-descendant d’engagé qu’est Roger de Jaham. Alors, comment concevoir et comprendre que, descendant attitré d’un « engagé » du XVIIème siècle, Jean Jeham dit Verprey, engagé en mai 1635, Roger de Jaham soit mis en examen pour « faits d’apologie de crime contre l’humanité, contestation de crime contre l’humanité et d’incitation et provocation à la haine raciale » .

Notre conscience malheureuse est-elle condamnée au révisionnisme ? C’est-à-dire à la réécriture d’une histoire qui ne convient plus, en gommant ce qui dérange tel ou tel, particulier ou institution. Est-ce révisionnisme que la stricte répétition de l’histoire, telle que l’établissent des écrits convergents ? (…)

Pour une société réconciliée, Tous créoles! Appelle, non pas à la mise en concurrence des mémoires, mais au « partage des ancêtres » , pour parler comme le professeur Jean Bernabé.

Joseph Jos
Edouard Ancet
Erick Dédé
(Association Tous Créoles)