Esclavage et réparations : Edouard Glissant pour une aide fraternelle «aux nations d’Afrique noire»

Featured imageLe poète-philosophe Edouard Glissant était de ces intellectuels courageux qui ont tout donné à la Martinique, et au-delà. Ainsi a-t-il investi les gains de son prix Renaudot, et jusqu’à sa santé, pour contribuer à faire avancer son île. Anticolonialiste assumant toute son histoire, ce théoricien de la relation a soupesé et muri ces mots, échos singuliers à ceux d’Aimé Césaire ou de Frantz Fanon.

Comme la majorité des Caribéens, Edouard Glissant était de grande dignité. Il avait choisi, quelles qu’en soient les douleurs, d’explorer inlassablement notre histoire, source inépuisable de fierté, d’énergie et de créativité, plutôt que de n’en espérer que de quoi nourrir la honte, ou la haine de tout ou partie de soi.

Voici ce qu’Edouard Glissant, homme de combats s’il en fut, pensait de l’idéologie des réparations pour l’esclavage et la traite des Noirs. Propos tirés du livre Mémoires des esclavages, paru aux éditions Gallimard, en 2007.

DD.

« Nous, descendants de ceux qui ont souffert l’esclavage, nous héritons de ce qu’ils ont accompli, leurs patiences et leur ténacités, l’humilité avec laquelle ils ont maintenu la mémoire du Pays d’Avant, et quand ils l’eurent égarée, la ténacité avec laquelle ils ont soutenu leur rapport nouveau avec la terre nouvelle, soit dans les îles, soit sur les continents, dans la plantation ou le bourg ou la ville, et nous avons hérités leurs œuvres. Mais nous n’avons pas hérité leurs souffrances, voyez-vous, quelque effort que nous fassions, nous ne nous retrouverons jamais à leur place dans la géhenne et l’intolérable, il y a cette distance à jamais entre eux et nous, de l’accomplissement d’un irrémédiable, et quoi que nous puissions crier, nous ne comblerons pas cette distance.

C’est pourquoi il semblerait dérisoire et même inconvenant de réclamer des redevances, des arriérés, ou des témoignages de repentance, comme si nous allions monnayer toutes ces échéances, et comment et pour quoi faire de tels deniers?

Oui, cet esclavage monstrueux et insaisissable a été plus que positif, mais du fait exclusif de ceux qui l’ont enduré, et contre l’opposition obstinée de ceux qui en ont bénéficié.

La seule réparation qui doive être faite est aux nations de l’Afrique noire, pour ce sous-développement total dans lequel la traite les a d’abord précipitées : les nations du monde occidental n’ont pas là une dette à rembourser mais un crime immense dont les conséquences doivent être réduites, non pas sous la forme d’aumônes et de dons, mais dans la perspective de ces solidarités d’un nouveau style qu’il faut ménager entre les archipels et les continents du monde. »

Edouard Glissant, Mémoires des esclavages, Gallimard, Paris, 2007, p.138-139.