Code(s) Noir(s) de Jean-François Niort : Autopsie d’une polémique par Vincent Tacita

Featured imageNous recevons cette tribune écrite par le chef d’entreprise Vincent Tacita, nationaliste, partisan de l’autonomie de la Guadeloupe et favorable à des réparations pour l’esclavage des Noirs. L’auteur y expose avec esprit, sa vision de « l’affaire » Jean-François Niort, historien qualifié de «Blanc France» et, (qu’on trouve ça gentil ou non), bel et bien menacé par certains membres de la mouvance indépendantiste pour ses recherches sur le(s) Code(s) Noir(s). Dans un esprit de dialogue ; ferme sur ses convictions, Vincent Tacita a participé au débat organisé par Jacky Dahomay à la Casa del Tango. Peu avant la « fatwa créole » de Danik I. Zandwonis, il a livré cette analyse d’un très grand intérêt que Creoleways publie. Vincent Tacita, qui a fait l’effort de lire le livre incriminé, semble avoir compris qu’à aucun moment, Jean-François Niort ne fait l’éloge du Code Noir. Encore moins celui des planteurs esclavagistes. Par ailleurs, rappelons que les historiens guadeloupéens Frédéric Régent et René Bélénus, également « ciblés » dans « le collimateur » des « patriotes » guadeloupéens, prennent, eux, ces nouvelles intimidations très au sérieux. Enfin, selon notre big data à nous, en moins d’une semaine, les articles liés à cette polémique « confidentielle » ont fait plus de 45 000 connexions à Creoleways, principalement aux Antilles, en France Hexagonale et en Guyane. Comme quoi, chak moun ni jan a-yo pou li chif a-yo…

Eloge de l’outrance ou quand l’absence de dialogue favorise le langage fleuri

par Vincent TACITA

Ce fut donc un magnifique café débat social club organisé,en réaction à l’attaque qu’a subi JF Niort, attaque menée par des sanguinaires « Ayatollahs de la mémoire » (AOC).

Avant hier donc, la casa del Tango était bondée d’un public multicolore et attentif, plutôt senior. Le novice et ignorant que je suis tenait à comprendre la controverse Zandwonis/Niort/Dahomay.

Et je ne peux que dire aux initiateurs de cette réunion «merci pour ce moment».

JF Niort, que je n’avais croisé qu’à de trop rares occasions commence d’abord par asseoir sa légitimité de chercheur, laquelle est évidemment imparable. Cela fait longtemps qu’il travaille sur le sujet, de façon cadrée, scientifique, académique. En s’en tenant aux faits. C’est lui qui, semble-t-il a exhumé quelques originaux de ce funeste texte et on ne peut que l’en féliciter. Le type est en Guadeloupe depuis 18 ans, ses enfants sont nés ici, i jous ka palé lang an nou (mwen ka di sa paskè mwen konet dé o twa natif natal ki ni di mal toujou).

Je le dis tout de go : ce qu’il énonce (si les faits sont avérés, il peut encore y avoir un débat entre historiens é a pa travay an mwen) ne m’a pas ni choqué, ni surpris. Morceaux choisis d’éléments qui ont pu chafouiner les nôtres, les patriyòt :

– Ainsi donc, certains articles du code noir punissaient les maitres qui avaient attenté à la vie de leurs esclaves. Certes la condamnation était douce, mais existait réellement dans les textes. On peut simplement imaginer que ces condamnations n’étaient que très rarement appliquées.

– Ainsi donc, les esclaves avaient parfois, chez certains maîtres, la possibilité de danser, de se regrouper pour festoyer (avec l’accord de misyé). So what ? ça n’a rien de choquant ; on peut très bien l’imaginer. J’atteins tout de suite avec l’autorisation de F. Hollande le goodwin point : Dans le ghetto de Varsovie, rien n’empêchait les captifs de fêter ça et là des anniversaires et de se rassembler pour chanter.

– Ainsi donc, certains, certains maîtres étaient plus «humanistes» que d’autres, octroyant aux esclaves une liberté toute relative, mais plus large que celle à laquelle avaient droit d’autres esclaves. Goodwin#2 : Schindler a bien existé, ce qui ne retire rien à l’atrocité des évènements de WW2.

– Enfin, et c’est apparemment ce qui a exaspéré certains, tout en chosifiant l’esclave, le code noir l’humanisait également, en lui donnant par exemple la possibilité de se marier ou encore d’être affranchi. Là encore, je ne vois pas le scandale. Mieux, pour avoir lu (ou essayer de lire) les textes de JF Niort, je n’ai pas vu une ligne disant que le code noir était humaniste.

De fait, l’auteur s’attache à démontrer que le Code Noir évolue au cours du temps en devenant de plus en plus abominable et de plus en plus raciste, sous la pression des planteurs de Guadeloupe (et de Martinique). Bref, tout effroyable qu’il puisse être lors de sa 1ère version en 1685, il devient plus abject encore au cours du temps. L’historien l’écrit donc, puis le rappelle lors de sa conférence à la «Casa del Tango». Il a quelques divergences avec Louis Sala-Molins (le professeur de philosophie politique qui le 1er a exhumé et travaille sur le CN en 1987 et qui a été salué dans une tribune du dangereux Robert Badinter paru dans le nouvel Obs en 1988), mais celles-ci semblent mineures et avant tout dues à des différences d’interprétation et/ou une lecture idéologique dans un cas (LSM) et dénuée d’idéologie dans l’autre cas (JFN).

Jean-François Niort termine donc son propos en rappelant le courrier qu’il a reçu de Danik Zandwonis, ceux qui l’ont mis en cause rédigés par le MIR ou le LKP. On peut comprendre qu’un type se disant anticolonialiste (il l’a rappelé lors de la conférence), amoureux de la Guadeloupe se soit senti injustement agressé quand il est traité de raciste et de révisionniste. Là dessus je le rejoins : nous devons apprendre à lire notre histoire de façon factuelle, quitte ensuite à en faire un roman national. C’est bien ce qu’a fait un autre beau pays, la France, pour laquelle tous les français furent des valeureux résistants jusqu’à ce que Chirac rétablisse un bout de vérité en 1995. Mon père avait également des ancêtres Gaulois, comme chacun sait.

L’auteur est injustement attaqué d’autant que de façon factuelle il rappelle que le CN est en effet une abomination. Il indique ensuite qu’il y a pour lui une abomination plus grande encore, c’est le rétablissement de l’esclavage par Napoléon, en 1802. Est-ce que dire ça c’est être raciste ou révisionniste, je ne le pense pas.

Et en ce sens, je crois sincèrement que certains « patriyòt » se trompent en s’en prenant inutilement et avec des termes peu urbains à Niort.

Et ce, au moment pile où la controverse JPL/Ursull d’une part, l’affaire de la stèle d’autre part, puis encore l’affaire Chaulet nous donnent suffisamment de grain à moudre pour rappeler que certains s’essuient les pieds sur notre mémoire et/ou sur ce que nous sommes.

Des attaques inutiles donc, qui permettent à d’autres d’instrumentaliser ce qui arrive à Niort. Ce dernier ne souhaite pas, et il a entièrement raison, qu’on le bâillonne. Nonm la istorien, i ka fè travay ay, ka travay anlè sa i vlé. On peut bien évidemment l’inviter à débattre, y compris avec des « patriyòt » (j’ai évidemment regretté leur absence lors du débat d’avant-hier). Il a peur (à tord selon moi, les anathèmes de Danik ne sont que de la vulgate) qu’on s’en prenne violemment à lui en raison de ses écrits et trouve grave qu’il soit ainsi « menacé ». Là encore mwen dakò avè sa : toutes les opinions sont bonnes à entendre même si elles écorchent certaines oreilles. Apré sa : ou ka débat, surtou lèw vwè nou pa dakò !

Niort instrumentalisé donc. A la fin de son propos, le débat est lancé : nous serions donc au bord d’une dictature de la pensée en Guadeloupe. Une pensée unique, « négriste » ai-je même entendu. Un dangereux totalitarisme qui doit cesser. Mieux (ou pis, c’est selon) : « aujourd’hui, les gens ont peur de parler, ils ont peur de se faire violenter ».

Bon, autant je condamne tout ceux qui veulent bâillonner une pensée, quelqu’elle soit, autant je ne comprends pas non plus le fait de dramatiser à outrance, quitte à faire peur.

Du coup, comme à mes heures perdues (damned, bientôt 20 ans), il m’arrive de faire de l’analyse d’opinion je me jette dans notre big data. Et vérifie bien évidemment que ces questions d’identité, d’esclavage sont des préoccupations ultra minoritaires dans l’opinion.

De fait, dans les enquêtes qualitatives, les plus jeunes estiment même qu’il est totalement inutile de parler de cette époque. JF Niort, Jacky et Tony seraient surpris du nombre d’adulescents qui ne savent pas que nous avons connu notre période d’indépendance – en fait, je pense que JN Niort le sait, lui. Les évènements du mois de mai sont pour la majorité des Guadeloupéens de moins de 30 ans ceux de mai 68 et non de mai 67, toujours majoritairement méconnus.

Et je me suis bien évidemment empressé de demander à des « non patriyòt » s’ils s’étaient déjà sentis menacés en Guadeloupe, par des « négristes » ou si à un moment ou à un autre ils s’étaient abstenus de dire ce qu’ils pensent parce qu’ils avaient peur de la réaction de leur contradicteur… Et bien je n’en ai pas trouvé… ou plutôt oui : j’ai bien quelqu’un qui me disait que dans son milieu, il était difficile de dire que ce défendait Domota en 2009 était juste.

Moi-même ai émis l’idée farfelue d’inviter le leader du LKP dans un club service (dont j’étais pourtant le président) quelques mois après le conflit et avant les régionales de 2010. Mes « amis » ont ponctué cette initiative de quelques KAM bien placés,d’autres me disant que s’il venait, le même traitement lui serait réservé.

Enfin, je ne parle pas des balles de revolver qu’un membre de ma famille, assez engagé dira-t-on, recevait régulièrement dans sa boite aux lettres, mais aussi dans celle des mes parents (yo ki paté mandé ayen adan tou sa).

– Pensée unique donc ? Come one guys ! Après 2009 (une période dans laquelle ces dangereux terroristes battaient le pavé et étaient suivis dedizaines de milliers de sanguinaires) à quoi a-t-on assisté ? La réélection historique et dès le 1er tour de Toto 1er. La liste deToto des Abymes (oui-oui, il s’était présenté contre Toto 1er avec sur sa liste quelques LKPistes) est éjectée, sans même parler de celle de Nomertin.

– Dictature négriste qui bâillonne la parole ?Are u kidding ? Jacky : Radio Contact a la parole tous les soirs depuis 1993 ! Zòt paka koutéy ? Vous n’avez rien à redire concernant ce média qui passe son temps à dénigrer tout ce qui est caribéen, noir ? Avec des mots qui feraient pâlir un hutu ? Pas de café débat spécial ? Bon : c’est vrai, ils ne sont pas dangereux, puisqu’ils se présentent aux élections é yo ka fè dèyè kaz… comme vos dangereux Ayatollahs…

– Totalitarisme en progression ? Be serious : les derniers évènements, s’ils étaient avérés sont plus de la provocation à l’endroit de ceux qui se considèrent patriyòt. Pour ce qui est du propos supposé de Chaulet et puisque c’est la période, je n’ose imaginer dans quel état un marseillais serait sorti d’un bar tenu par des parisien en ayant distillé des propos aussi familiers (ça marche aussi dans l’autre sens ; ça marche aussi pour un continental tenant ce type de propos dans un bar à Ajaccio).

Bref, alors que cette dictature de la pensée est dénoncée avec force (même si j’ai l’impression que seul DZ et quelques autre ont pris leur coup de chaud – c’est Pâques- concernant Niort), nous avons en Guadeloupe un PS qualifié (sans doute fort justement) d’exogène qui remporte tout sur son passage (et bravo à lui !), un gouvernement à la tête duquel on retrouve un type qui a fait 5% aux primaires… et qui met quand même en place sa politique. Une classe politique française qui dans sa majorité dit qu’il ne faut plus, non pas intégrer mais assimiler (oui, à gauche aussi!)

Nous avons aussi des idées nationalistes et anticolonialistes qui déclinent. Le dernier indépendantiste élu au conseil régional (1993-1998) a été remplacé par… Ibo Simon.Aucune mairie n’a a sa tête de « négriste » (faudra qu’on m’explique ce que c’est) ; place nette au conseil départemental également.

Le dernier appel à la grève générale, le 26 mars a mobilisé quoi ? Quatre cent personnes ?

Les idées alternatives ont toujours pu s’exprimer en Guadeloupe : hormis les tenants du PS exogène qui vont finalement accepter l’assemblée unique… qui leur sera imposée de France, il y a le blog« le scrutateur » qui se porte très bien (avec, là aussi des propos qui pourraient hérisser des cheveux, y compris ceux animateurs du Café Philo).Vous avez Dom Actu qui sert de défouloir à tous ceux, nombreux, qui sont contre les Zandwonis, Domota, autonomiste, indépendantiste. Récemment encore, les intellectuels qui ont tancé Joelle Ursull ont eu tribune ouverte sur France-Antilles ou d’autres médias. La dictature est encore loin, ouf !

Pour ma part, j’ai tendance à penser qu’il s’agit du chant du cygne d’une certaine façon de parler de nos combats. Et bien au contraire, l’idéologie dominante et libérale dispose de ses relais, bien efficaces, bien en place. Kon yé la, moun pa Gwadloupéyen ankò. Yo Marséyé, Parizien, Liyoné ou d’autres encore (clin d’œil facile aux footeux).

Bien au contraire et le résultat dans les urnes le prouve, des pans de« nou menm » se délitent.

C’est peut être pour cette raison que Niort a été injustement, me semble-t-il attaqué. La réaction a cette attaque est tout autant ubuesque parce que nous sommes face à 2 Guadeloupe qui ne se parlent pas ou plus.

Une nouvelle façon de parler de « nou menm » est impérative. En étant exigeants avec nous même, en étant, c’est vrai, sans concession face à la bêtise, d’où qu’elle vienne. En étant exemplaires. En redonnant confiance aux nôtres afin qu’ils se fassent confiance entre eux. Pour qu’ils fassent par eux-mêmes et pou nou menm

Non, l’idée de faire Gwadloup n’est pas morte. Elle doit simplement être dépoussiérée, diffusée différemment à l’ère de FB, twitter,insta. Zanmi, lè la rivé !

Diplômé de Sup de Co, spécialisé en marketing, Vincent Tacita est cofondateur et co-gérant de Qualistat, société d’études et de conseils et institut de sondages. Créée en Guadeloupe en 1996, implantée en Martinique et en Guyane, l’entreprise se développe également dans l’Océan indien (Île Maurice et La Réunion).