Guadeloupe : Race, noirisme et mémoire de l’esclavage, ultimes recours des patriotes pour rester visibles ?

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Affaire Joëlle Ursull ; affaire Nicolas Chaulet; affaire de la stèle de Sainte-Rose ; affaire Jean-François Niort… Autant de polémiques portées dans les médias par les vétérans indépendantistes de Guadeloupe, ceci dans un laps de temps très court. Tandis qu’ils disparaissent de l’échiquier électoral, il semble que certains membres de la mouvance aient choisi de brandir la couleur de peau pour rester visibles. A partir du contexte guadeloupéen, après Jacky Dahomay, c’est à Dany Ducosson d’interroger ce recours ultime à la race, signe des crispations identitaires qui se généralisent avec la mondialisation. Malgré toute cette agitation, comment expliquer le peu d’adhésion des Guadeloupéens aux appels répétés des nationalistes ? A l’aube de l’inauguration du Mémorial ACTe, explications de l’auteur qui semble bien connaitre ceux que le peuple nomme avec tendresse ses «révolu-fonctionnaires»… Peut-être parce qu’il leur doit nombre d’avantages arrachés à la France « coloniale ? »

Ah ! Hissons les couleurs !

par Dany Joseph DUCOSSON

Ces derniers jours, nous sommes sollicités sur internet quasi exclusivement sur la question de la couleur… de peau. Je savais cette trace du corps particulièrement pesante car elle fait partie de notre « batterie minimale de signifiants à la naissance » (Jacques André)… Fanon insiste sur le trop de réalité qui empêche toute intériorisation de cette problématique (Peau noire, masques blancs). Mais je n’avais pas mesuré à quel point elle était un empêchement à penser, une petite réserve permanente de haine ordinaire.

Tout ça a commencé parce que Mme Ursull a écrit une lettre de colère à Mr Hollande lui disant en gros : monsieur le président vous préférez les juifs aux nègres puisque vous placez leur génocide à la première place des mémoires douloureuses. Alors quoi, il importe de savoir qui a été plus génocidé les juifs ou les nègres ?

Mme Georges Pau Langevin a essayé d’argumenter raisonnablement, et avancé des arguments historiques pour sortir des réactions épidermiques en rappelant que le projet d’Hitler était l’extermination des juifs en tant que juifs, les camps de travail étant un simple passage dont on pouvait tirer profit et travestissement de la vérité des camps d’extermination. Elle a exposé que le but de la traite négrière et de l’esclavage était de tirer des profits du commerce et de l’exploitation du travail des esclaves, s’ils mouraient du fait de la violence constante et des conditions de transport et de vie, c’était des pertes d’argent comme quand on a perdu une partie de son cheptel… La mort n’était pas l‘objectif de la traite, le but c’était le profit ! Un tombereau de critique s’est abattu sur elle…

Et pourtant s’il valait mieux éviter de séparer les enfants en bas âge de leur mère pour faire diminuer la mortalité infantile qui entrainait des dépenses supplémentaires pour compenser ce manque à gagner, eh bien ces messieurs laissaient mères et enfants ensemble le temps qu’il fallait pour construire des enfants solides, bons pour le travail. Pour les juifs, nombre d’adultes encore vivants aujourd’hui de par le monde entier ont vu leurs jeunes frères et sœurs séparés de leurs parents et tous emmenés à une mort certaine…

Malheur à ceux qui n’entonnaient pas le miserere de la douleur des nègres pour dire qu’il ne sert à rien de panser la peau, mais qu’il faut penser avec sa tête pour inventer des solutions à la situation catastrophique en Guadeloupe (pas la seule dans le malheur dans le monde) et éviter de rabâcher les éternelles plaintes, les éternelles demandes de considération, de dignité… en fin de compte d’amour ! Faute de pouvoir (et de vouloir) se battre pour l’indépendance, nous voici à l’affut du moindre affront pour nous mettre en position de justicier.

Fanon, dans « Les damnés de la terre » (Ed. Maspero 1966 p 41) écrit : « Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur ». Alors en Guadeloupe, il y a toujours du grain à moudre sur ce terrain. Des propos racistes de tous bords font le lot habituel des échanges conflictuels…

Quand l’auteur de tels propos racistes (selon les témoins de la scène) est un membre d’une famille béké, il aurait été trop simple de s’en tenir à une dénonciation, à une action en justice…. Il fallait sommer toute la famille du béké en question de s’excuser, de s’expliquer. Etendre la responsabilité d’un délit ou d’un crime aux membres de la famille de l’accusé au seul titre de leur lien de sang a un arrière -goût de totalitarisme.

Mais la famille ennemie béké ne suffisant pas comme coupable, car la persécution se nourrit volontiers d’une vision complotiste, il fallait débusquer des traitres dans le camp des amis. Des propos inconséquents d’intellectuels fumeux auraient autorisé l’expression des sentiments racistes… Et le dernier en date (probablement pas the last) à être attaqué est JF Niort pour ses travaux d’historien sur le Code Noir. Malgré tout le sérieux de l’engagement de JF Niort dans sa position anticolonialiste en Guadeloupe, on lui reproche de donner des éléments historiques concernant le Code Noir qui ne sont pas totalement conformes à ce qui en est dit dans le roman nationaliste guadeloupéen. Le propos de Mr Zandronis dans la lettre adressée à JF Niort est même menaçant. Pour faire court il lui dit que quand on est blanc la seule chose qu’on est autorisé à dire concernant la Guadeloupe c’est ce qui convient au maître nègre patriote qui mène une lutte frontale, sans merci contre le colonialisme. Quand on sait que de nombreux patriotes trouvent leur « sou à pain » dans l’escarcelle de l’Etat français, il me vient comme un rire qui vite se transforme dans un spasme d’étouffement….

Du coup, je préfère finir en citant un passage (très souvent cité, non sans raison) de Frantz Fanon à la fin de PEAU NOIRE, MASQUES BLANCS :

« Le nègre n’est pas. Pas plus que le blanc.
Tous deux ont à s’écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication. Avant de s’engager dans la voix positive, il y a pour la liberté un effort de désaliénation. Un homme, au début de son existence, est toujours congestionné, est noyé dans la contingence. Le malheur de l’homme c’est d’avoir été enfant.
C’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c’est par une tension permanente de leur liberté (souligné par moi) que les hommes peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain….
Ma liberté ne m’est-elle donc pas donnée pour édifier le monde du Toi ? »

Dany Joseph Ducosson.